AVI MO­GRA­BI entre les fron­tières

Art Press - - ÉVÉNEMENT -

Sor­tie le 11 jan­vier 2017

Pour son nou­veau film, l’oc­ca­sion d’un cer­tain chan­ge­ment dans son ci­né­ma, Avi Mo­gra­bi est al­lé à la ren­contre de de­man­deurs d’asile afri­cains dans le dé­sert du Né­guev, en Is­raël. Le sta­tut de ré­fu­gié, le rôle du théâtre entre les hommes, tels sont les su­jets évo­qués au cours de ces échanges, entre le do­cu­men­taire et la fic­tion.

Plu­sieurs mo­di­fi­ca­tions se sont pro­duites ces der­nières an­nées au sein de l’oeuvre d’Avi Mo­gra­bi. Le ci­néaste is­raé­lien en in­dique lui-même deux, dans le dos­sier de presse qui ac­com­pagne la sor­tie d’Entre les fron­tières. Il ne filme plus « sur » ou « contre », il filme « avec ». Et s’il conti­nue d’y ap­pa­raître, il n’est plus le per­son­nage prin­ci­pal de son ci­né­ma. À ce­la s’ajoute que, comme celle de Nan­ni Mo­ret­ti avec la­quelle elle a – trop – sou­vent été com­pa­rée, cette oeuvre a aban­don­né la co­mé­die pour un équi­libre in­stable de co­mé­die et de drame. Une re­dé­fi­ni­tion a donc lieu. Long­temps il ne put y avoir de film, pour Mo­gra­bi, qu’au sein d’un com­bat sans vain­queur entre deux forces. Il fal­lait être sen­sible aux pro­messes spec­ta­cu­laires ma­ni­fes­te­ment of- fertes par Is­raël – vio­lences, théâtre po­li­tique, my­tho­lo­gies et cé­lé­bra­tions na­tio­nales… –, mais il fal­lait aus­si lut­ter contre les fa­ci­li­tés et les ex­cès de ces pro­messes. Com­ment être et n’être pas, à la fois, le ci­néaste ti­rant les mar­rons du feu israélo-pa­les­ti­nien ? Ce fut la ques­tion mo­gra­bienne. D’elle est ve­nue la co­mé­die, d’elle la pré­sence au centre de l’image et nez contre la ca­mé­ra d’un per­son­nage moi­tié his­trion et moi­tié mar­tyr. Et d’elle aus­si la mise en rap­port, chaque fois, du film ef­fec­ti­ve­ment réa­li­sé avec le pro­jet avor­té d’un autre film. Ain­si Com­ment j’ai ap­pris à sur­mon­ter ma peur et à ai­mer Ariel Sha­ron (1996), Hap­py Bir­th­day, Mr. Mo­gra­bi (1998) ou Août, avant l’ex­plo­sion (2002) ont-ils pu faire glis­ser l’une sur l’autre, jus­qu’au ver­tige, la pos­si­bi­li­té et l’im­pos­si­bi­li­té du ci­né­ma en Is­raël. C’est en 2008 que ce sys­tème com­mence de se mo­di­fier. Pre­mier ef­fa­ce­ment du ci­néaste ; pre­mier glis­se­ment – en­core in­dé­cis – du « contre » vers l’« avec » ; pre­mier par­tage de la fa­bri­ca­tion du film. Dans Z32, un pro­jet mé­ga­lo de co­mé­die mu­si­cale conti­nue de ri­va­li­ser avec le té­moi­gnage et le re­pen­tir d’un sol­dat is­raé­lien ayant par­ti­ci­pé à une ex­pé­di­tion pu­ni­tive. Mo­gra­bi ayant confié une ca­mé­ra au sol­dat et à sa pe­tite amie – sans autre consigne que d’en user à leur guise –, c’est pour­tant bien le deuxième film qui l’emporte sur le pre­mier.

RÉ­AP­PRO­PRIA­TION

Dans un jar­din je suis en­tré (2012) est en­suite né de la pro­po­si­tion d’un « par­te­na­riat » à Ali al-Az­ha­ri, ami et pro­fes­seur d’arabe de Mo­gra­bi. L’ob­jec­tif : l a réa­li­sa­tion conjointe d’un do­cu­men­taire sur leur ami­tié qui puisse aus­si, si peu que ce soit, re­trou­ver l’har­mo­nie qui fut ja­dis celle du Moyen Orient. Il reste bien ici aus­si l’ombre d’un autre film, à tra­vers des vi­déos et des lettres lues par une femme, mais celles-ci n’in­ter­agissent qua­si­ment plus avec l’en­semble. Entre les fron­tières pour­suit ce mou­ve­ment d’« em­pa­thie » et de par­tage de la si­gna­ture. Le dé­cor en est le camp de Ho­lot, si­tué dans le dé­sert du Né­guev, non loin de la fron­tière entre Is­raël et l’Égypte. Ho­lot n’est pas une pri­son, mais comme l’ap­pel y est fait trois fois par jour, il s’en ap­proche d’as­sez près. Au prin­temps 2014, Mo­gra­bi monte, dans un ré­fec­toire mi­li­taire désaf­fec­té, un ate­lier de théâtre avec le met­teur en scène Chen Alon. S’ins­pi­rant du Théâtre de l’Op­pri­mé fon­dé par le dra­ma­turge bré­si­lien Au­gus­to Boal, Alon et Mo­gra­bi in­vitent les de­man­deurs d’asile, sou­da­nais et éry­thréens sur­tout, vi­vant pour la plu­part en Is­raël de­puis de longues an­nées et par­lant donc hé­breu, à re­jouer des si­tua­tions s’ins­pi­rant de celles qu’ils ont vé­cues et vivent en­core. Le film n’est donc plus ce qui se dé­fait à me­sure qu’on le fait, ain­si qu’il ar­rive exem­plai­re­ment dans le do­cu­men­taire sur Sha­ron, où le spec­tacle de la sup­po­sée fas­ci­na­tion crois­sante du ci­néaste pour le lea­der du Li­koud fonc­tionne en vé­ri­té comme une mise en garde : mé­fiez­vous, de Sha­ron en par­ti­cu­lier et de la fas­ci­na­tion en gé­né­ral, po­li­tique et ci­né­ma­to­gra­phique. Cette di­vi­sion a ces­sé. Plus de co­mé­die noire, plus d’écrans en mor­ceaux ni de tru­cages aus­si gros­siers qu’ir­ré­sis­tibles. Le film est dé­sor­mais ce qui se construit en­semble, pas à pas et à dis­tance d’un en­ne­mi qu’on ne ver­ra pas, ou presque. Le pro­jet d’Entre les fron­tières est en­tiè­re­ment po­si­tif : comme Z32 et Dans un jar­din mais, plus net­te­ment qu’eux, il vise la ré­ap­pro­pria­tion d’une his­toire.

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