LA RE­PRÉ­SEN­TA­TION DES CORPS

Art Press - - SCULPTURE -

L’idée de réunir ces ar­ticles, res­pec­ti­ve­ment sur Henk Visch et Ber­linde De Bruy­ckere, est née du constat que la sculp­ture au­jourd’hui était par­ti­cu­liè­re­ment apte à pro­po­ser de fa­çon com­plè­te­ment re­nou­ve­lée une re­pré­sen­ta­tion des corps. Nous avons dé­jà eu l’op­por­tu­ni­té de consa­crer des pages aux oeuvres de Johan Cre­ten (cf. ap2 n°31) et celles de Da­vid Alt­me­jd (cf. ap n°417) ; des ex­po­si­tions qui se sont te­nues au cours de l’année écou­lée (Visch à la Fon­da­tion Maeght, De Bruy­ckere à la ga­le­rie Hau­ser & Wirth, New York) nous ont in­ci­tés à pour­suivre dans cette voie. Des peintres, bien sûr, se de­mandent aus­si com­ment re­pré­sen­ter le corps, main­te­nant que la science nous en ré­vèle tou­jours plus les mé­ca­nismes et que son image a en­va­hi nos écrans et notre en­vi­ron­ne­ment ur­bain. Mais, si Mar­lene Du­mas, qui ap­par­tient comme De Bruy­ckere et Visch à la cul­ture néer­lan­daise, ou si les An­glais, Jen­ny Sa­ville et Glenn Brown, pour­suivent une ex­plo­ra­tion en­ga­gée par Fran­cis Ba­con et Lu­cian Freud, il semble qu’une grande par­tie de la pra­tique pic­tu­rale ac­tuelle soit do­mi­née par la pro­blé­ma­tique de l’image elle-même. Plus pré­oc­cu­pée par sa ri­va­li­té avec les autres modes de pro­duc­tion de cette image, et han­tée par les fonc­tions qu’elle par­tage avec eux – té­moi­gnages, do­cu­men­taire – que s’at­ta­quant dé­li­bé­ré­ment, comme les sculp­teurs évo­qués ici, à une vé­ri­té du corps, étant en­ten­du que, de ce point de vue, le réa­lisme a per­du sa cré­di­bi­li­té. Comme Oli­vier Kaep­pe­lin le sou­ligne à pro­pos de Visch, cette sculp­ture a su in­té­grer les ap­ports des re­cherches for­melles, de­puis le sur­réa­lisme jus­qu’à la per­for­mance, au point de mettre en crise le lan­gage qui pré­ten­drait se l’ap­pro­prier (à l’in­verse de nom­breuses dé­marches contem­po­raines qui, sous des formes pré­ten­du­ment plus avant­gar­distes, s’y sou­mettent bien plus). De son cô­té, Fré­dé­rique Jo­seph-Lo­we­ry, que nous ac­com­pa­gnons dans sa vi­site de l’ex­po­si­tion de Ber­linde De Bruy­ckere, nous dit à quel point elle a été sen­sible aux sur­faces des sculp­tures de l’ar­tiste, re­flets de l’in­té­rêt que celle-ci porte, par exemple, à Zur­barán. Pour au­tant, ces corps re­pré­sen­tés ne sont pas « sé­dui­sants ». Il ar­rive qu’ils mettent mal à l’aise qui les re­garde. On au­rait tort tou­te­fois de ran­ger leurs exa­gé­ra­tions, dé­for­ma­tions et hy­bri­da­tions, leur nu­di­té plus que nue, dans la ca­té­go­rie de l’ex­pres­sion­nisme. L’ex­pres­sion­nisme im­prime sur les corps le re­gard sub­jec­tif et sou­vent sa­ti­rique que l’ar­tiste porte sur eux, tan­dis que la trans­for­ma­tion des corps ici ex­po­sés semble ad­ve­nir sous la pres­sion d’une vi­sion in­té­rieure, celle d’un corps qui par­vient, avec une im­mense li­ber­té fan­tas­ma­tique, à mé­ta­mor­pho­ser ses contours.

CM

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