LOUISE (BOUR­GEOIS) ET RO­BERT (STORR)

Art Press - - LIVRES - Ma­rie-Laure Ber­na­dac

An­cien conser­va­teur en chef au MoMA, écri­vain, ar­tiste et cri­tique d’art, col­la­bo­ra­teur ré­gu­lier d’art­press, Ro­bert Storr livre une somme qui a né­ces­si­té plus de trente ans de tra­vail sur Louise Bour­geois. Autre spé­cia­liste de l’ar­tiste, Ma­rie-Laure Ber­na­dac l’a lue.

Consi­dé­ré comme LA « mo­no­gra­phie de ré­fé­rence », Louise Bour­geois. Géo­mé­tries in­times pour­rait aus­si s’in­ti­tu­ler Louise et Ro­bert. Mais le Ro­bert en ques­tion n’est pas ici le ma­ri de Louise Bour­geois, Ro­bert Gold­wa­ter, cé­lèbre his­to­rien de l’art, au­teur pion­nier de Pri­mi­ti­vism in Mo­dern Pain­ting (1938), pre­mier conser­va­teur du Mu­seum of Pri­mi­tive Art et di­rec­teur de Ma­ga­zine of Art, mais Ro­bert Storr. Té­moin pri­vi­lé­gié de la vie et du tra­vail de l’ar­tiste qu’il ren­contre dès 1981, grand ad­mi­ra­teur de son oeuvre et fas­ci­né par la per­sonne, il était le mieux pla­cé pour écrire ce livre, non seule­ment par sa com­pli­ci­té ami­cale avec Louise Bour­geois, qui eut, comme avec tous ses proches, des hauts et des bas, mais aus­si parce qu’il a pu consul­ter de nom­breuses ar­chives, lettres et jour­naux in­times, qui ajoutent des élé­ments es­sen­tiels à la com­pré­hen­sion de l’oeuvre, à la sin­gu­la­ri­té de la dé­marche et à la connais­sance de sa com­plexe et at­ta­chante per­son­na­li­té. Cet ou­vrage es­sen­tiel, com­plet, fon­da­men­tal (1), sur la vie et l’oeuvre de Louise Bour­geois, et qu’on at­ten­dait de­puis trente ans, vient donc en­fin de pa­raître. Une oeuvre de poids (pas loin de 7 kg) pu­bliée en même temps en an­glais chez The Mo­na­cel­li Press et en fran­çais chez Ha­zan. De nom­breux ca­ta­logues d’ex­po­si­tion pa­rurent de­puis 1982, date de sa ré­tros­pec­tive au MoMA, éga­le­ment des re­cueils d’en­tre­tiens, des té­moi­gnages per­son­nels, un livre chez Phai­don (2) et un autre chez Flam­ma­rion (3), mais au­cune im­por­tante mo­no­gra­phie n’exis­tait à ce jour sur cette ar­tiste ame­ri­can born in France (comme Mar­cel Du­champ) qui fut re­con­nue très tar­di­ve­ment, sur­tout en France, et dont l’oeuvre pion­nière couvre plus d’un de­mi-siècle. Louise Bour­geois est née en 1911, dé­cé­dée en 2010. Presque cent ans d’une vie par­ti­cu­liè­re­ment mou­ve­men­tée, celle d’une femme, ar­tiste, exi­lée qui tra­verse qua­si­ment tous les mou­ve­ments ar­tis­tiques du siècle, sur­réa­lisme, ex­pres­sion­nisme abs­trait, mi­ni­ma­lisme, art de la per­for­mance et de l’en­vi­ron­ne­ment, sans ja­mais ap­par­te­nir à au­cun. Ar­tiste donc in­clas­sable, mar­gi­nale, au­teur d’une oeuvre ana­chro­nique et vi­sion­naire, qui ac­quiert une vé­ri­table re­nom­mée in­ter­na­tio­nale à par­tir des an­nées 1990 (Do­cu­men­ta en 1992, pa­villon amé­ri­cain de la Bien­nale de Ve­nise en 1993, ex­po­si­tion Fé­mi­nin­mas­cu­lin en 1995). À plus de 80 ans, elle de­vient une ar­tiste « contem­po­raine », fai­sant ain­si preuve de sa dé­marche sin­gu­lière, ré­so­lu­ment à contre­temps. RU­NA­WAY GIRL Di­vi­sé en cinq cha­pitres sui­vant un ordre chro­no­lo­gique (avec par­fois des rap­pro­che­ments thé­ma­tiques), le livre mêle étroi­te­ment l’art et la vie de Louise Bour­geois. Il com­prend plus de mille images: des­sins, gra­vures, pein­tures, sculp­tures, pré­sen­tées en port­fo­lios cou­vrant cha­cun une di­zaine d’an­nées, qui per­mettent d’avoir une claire vi­sion du dé­ve­lop­pe­ment de l’oeuvre. D’em­blée, l’au­teur tient à nous­mettre en garde contre les abus d’in­ter­pré­ta­tions psy­cho­lo­gi­santes et, ré­cem­ment, psy­cha­na­ly­tiques de l’oeuvre de Louise Bour­geois. Il cite Ba­che­lard (que Louise avait bien lu) plus que Freud ou Me­la­nie Klein. Pour­tant, il est bien obli­gé d’y re­cou­rir lors­qu’il aborde la vie pri­vée de l’ar­tiste et sa struc­ture psy­chique. Louise Bour­geois est une ar­tiste de l’au­to­bio­gra­phie, et il est dif­fi­cile de dé­mê­ler les fils en­tre­croi­sés de sa vie, de ses sen­sa­tions, de ses sen­ti­ments, de ses idées, de ses écrits et de ses oeuvres. D’au­tant plus que Louise a éri­gé, à par­tir de 1982, son « ro­man fa­mi­lial » en lé­gende, en­mythe per­son­nel, et que ce ré­cit de « pa­pa, ma­man, la bonne et moi », comme l’ont écrit cer­tains cri­tiques, a eu ten­dance à oc­cul­ter la por­tée de l’oeuvre. Les cinq cha­pitres sont les sui­vants : « Le ro­man fa­mi­lial », « Soi et les autres », « De­dans­de­hors », « Ja­nus », « Des chambres à soi ». Au­tant d’in­ti­tu­lés ins­pi­rés de titres d’oeuvres ou de ré­fé­rences lit­té­raires (Vir­gi­nia Woolf) qui ré­sument bien les grandes étapes de la vie et de l’art de Louise Bour­geois : l’en­fance et la for­ma­tion ; les pre­mières pein­tures réa­li­sées aux États-Unis et les per­son­nages en bois, qui disent le mal du pays et la dif­fi­cul­té de com­mu­ni­ca­tion ; le re­fuge or­ga­nique des an­nées 1960 qui s’ex­prime dans la sé­rie des Lairs (Ter­riers) et par l’in­ver­sion des es­paces et des genres ; la dua­li­té in­hé­rente à son oeuvre et à sa per­son­na­li­té ; en­fin, les lieux de mé­moire des cel­lules des der­nières an­nées. Le ro­man fa­mi­lial est d’abord ce­lui de ses pa­rents, Louis Bour­geois et Jo­sé­phine Fau­riaux, qui te­naient un ate­lier de res­tau­ra­tion de ta­pis­se­ries. L’au­teur évoque l’en­fance plu­tôt heu­reuse pas­sée dans ce mi­lieu d’ou­vrières qui l’ini­tient aux se­crets de l’amour, la tra­hi­son du père qui

Louise Bour­geois, Stuy­ve­sant’s Fol­ly, New York, vers 1944. (© The Eas­ton Foun­da­tion / Li­cen­sed by VAGA, NY)

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