AL­BER­TO GIA­CO­MET­TI de mé­moire

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C’est une toute pe­tite sculp­ture. « Une amie, une An­glaise », di­ra Al­ber­to Gia­co­met­ti. Elle s’ap­pelle Isa­bel, il l’a connue en 1935, à Pa­ris, au Dôme. Puis ce fut la guerre. Fi­gure sur un socle, haute de trois cen­ti­mètres, entre ai­sé­ment dans l’une des boîtes d’al­lu­mettes que le sculp­teur ra­mè­ne­ra de ses quatre an­nées d’exil pas­sées à Ge­nève. Quatre an­nées à re­gar­der, éclai­ré par une seule fe­nêtre, s’ac­cu­mu­ler la pous­sière et des frag­ments in­fi­ni­té­si­maux de plâtre entre les lattes du par­quet d’une chambre d’hô­tel borgne trans­for­mée en ate­lier. Anne Mau­rel y est re­tour­née, elle n’y a pas vu grand-chose. Peu im­porte. Ce qu’il reste sur­tout de cette his­toire, ce sont quelques sculp­tures donc, ran­gées – pro­té­gées dans du co­ton, « comme des em­bryons » – dans six boîtes d’al­lu­mettes, et des pho­to­gra­phies prises par Éli Lo­tar au mo­ment de la créa­tion de cette Fi­gure sur un socle. Des pho­to­gra­phies qu’Anne Mau­rel dé­crit de mé­moire, cher­chant à mettre au jour non pas tant le mys­tère de la créa­tion, qu’à ten­ter de cer­ner le si­lence qui en­toure Gia­co­met­ti, ob­sé­dé du sou­ve­nir d’une femme ai­mée dont il ne lui reste que peu de chose. « Je n’ai pas écrit avec ces vues sous les yeux, mais avec leur sou­ve­nir, liant l’es­pace de la chambre à des pay­sages, sou­vent évo­qués dans les Écrits, des lieux où, quand le jour se lève, l’écart entre les êtres, entre les choses, gran­dit. » Des coups de ca­nif, des chi­cots de plâtre éjec­tés du socle, l’ur­gence d’une ligne. Il ne faut pas long­temps pour que les traits d’un vi­sage s’ef­facent, et glissent à l’ou­bli. Ce qui l’ob­sède, lui, c’est ce vi­sage. « Il conti­nuait d’être han­té par la vi­sion d’elle sur le bou­le­vard Saint-Mi­chel, un soir, à mi­nuit. » L’en­jeu, c’est alors non pas seule­ment de se rap­pe­ler cette image fu­gace, mais bien plu­tôt de lui don­ner corps. De la faire, à nou­veau, ap­pa­raître. Ne pas lais­ser s’échap­per l’ins­tant où elle est dans la lu­mière crue de la sen­sa­tion re­trou­vée. HAN­TISE Ce sont donc quatre pho­to­gra­phies prises en 1944 que l’on ren­contre en ou­vrant ce re­mar­quable pe­tit livre qui signe l’acte de nais­sance de la mai­son d’édi­tion Hip­po­campe. Quatre pho­to­gra­phies où il y a peu à voir: une sel­lette, des doigts te­nant une ci­ga­rette pa­pillon­nant au-des­sus d’un fil de plâtre, une fe­nêtre, un pa­pier peint, un homme en cra­vate avec les manches re­trous­sées, le vide. C’est peu, mais c’est suf­fi­sant pour par­ler de sculp­ture. Pour évo­quer un vi­sage qui échappe à la nuit et l’écri­ture qui prend forme – avec ce qu’il res­te­rait à dire, pour re­prendre le titre de ce livre. « Il fi­ni­ra par l’at­tra­per. Dans un la­cis de lignes : quand il au­ra la cour­bure de l’oeil, il au­ra toute la fi­gure ; il crayonne, grif­fonne sur un pa­pier frois­sé plein de cas­sures, ef­face, re­couvre, ap­puie ; la pointe du crayon dur dé­chire la feuille. Ou dans le creux d’une ar­gile grasse et grise, soyeuse au tou­cher, brillante à la cas­sure et dé­pour­vue de ré­sis­tance. Quelque chose en lui dé­sire, et sombre. En fi­nir avec elle. Avoir rai­son d’elle. Sans tri­che­rie. » Cette han­tise, écrit Anne Mau­rel, est de­ve­nue peu à peu la sienne. C’est sans doute la rai­son pour la­quelle ce livre ré­pond à un autre texte sur le sculp­teur, ce­lui écrit par Jean Ge­net, l’Ate­lier d’Al­ber­to Gia­co­met­ti. Deux ma­nières de voir, d’ob­ser­ver, l’un en étant as­sis dans l’ate­lier près de l’ar­tiste, l’autre en se re­mé­mo­rant des pho­to­gra­phies prises avant que le sculp­teur « ne tra­vaille d’après na­ture », c’es­tà-dire après 1945, comme il le ra­con­te­ra à Ge­net. Donc, après avoir re­trou­vé le che­min de l’ate­lier, ce­lui d’après l’exil à l’Hô­tel des rives, au 48 bou­le­vard des Tran­chées.

Alexandre Mare

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