« ART BRUT » ? les lettres du dé­bat

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Cette cor­res­pon­dance in­édite et pré­sen­tée avec soin per­met de suivre pas à pas la ma­nière dont se sont po­sés les pro­blèmes, tou­jours d’ac­tua­li­té, tou­chant à l’ap­pel­la­tion propre à Jean Du­buf­fet d’« art brut » et à ses li­mites. En ef­fet, lorsque Alain Bour­bon­nais, ar­chi­tecte du pa­tri­moine, contacte Du­buf­fet pour prendre connais­sance des oeuvres que ce der­nier a réunies dans sa Com­pa­gnie de l’Art Brut, il lui en­voie des re­pro­duc­tions de quelques-uns de ses tra­vaux ar­tis­tiques. Tout comme pour Du­buf­fet, l’art brut est un sti­mu­lant qui in­cite Bour­bon­nais à se mettre à l’ou­vrage avec en­core plus de fougue et de li­ber­té. Cette re­la­tion étroite entre la col­lecte et la pro­duc­tion ar­tis­tique consti­tue­ra le prin­ci­pal ter­rain d’en­tente des deux hommes. L’art brut fait l’ob­jet d’un exer­cice d’ad­mi­ra­tion tel que la quête ar­tis­tique se dé­place constam­ment de ce­lui qui fait oeuvre au re­gar­deur. Jean Du­buf­fet a ré­pon­du po­si­ti­ve­ment à la de­mande d’Alain Bour­bon­nais de connaître l’art brut, alors ré­ser­vé à un pe­tit nombre d’ama­teurs éclai­rés. Au mo­ment où sa col­lec­tion quitte la France pour de­ve­nir, à Lau­sanne, la Col­lec­tion de l’Art Brut, il l’en­cou­rage même à ani­mer une ga­le­rie à Pa­ris. L’aven­ture de l’Ate­lier Ja­cob peut alors com­men­cer. DOUTES Bour­bon­nais ex­pose des ar­tistes dont les oeuvres ap­par­tiennent à la col­lec­tion, comme Aloïse, mais n’uti­lise pas le terme d’art brut, dont Du­buf­fet se ré­serve le mo­no­pole. « Le pu­blic est in­duit à pen­ser que votre ga­le­rie est une éma­na­tion de la Com­pa­gnie de l’Art Brut […]. Je me per­mets donc de vous de­man­der d’in­ter­ve­nir afin que soit évi­tée dans la suite toute con­fu­sion entre la Com­pa­gnie de l’Art Brut et votre ga­le­rie » (lettre à Bour­bon­nais du 6 dé­cembre 1972). Bour­bon­nais par­le­ra alors d’art « hors les normes » ou « ex­tracul­tu­rel ». Il fe­ra aus­si part de ses doutes : rendre pu­blic l’art brut ne conduit-il pas à le dé­voyer ? « Je suis per­plexe : VOTRE ART BRUT/mon ART HORS LES NORMES/Ça se veille, ça se ca­jole quand c’est du bien VRAI/Ça se pro­tège du FAUX et des op­por­tu­nistes qui s’an­nexent en douce un su­perbe com­por­te­ment qui n’est en réa­li­té que du faux-sem­blant », écrit-il le 13 no­vembre 1980. L’en­semble de cette cor­res­pon­dance consti­tue ain­si un do­cu­ment exceptionnel sur une aven­ture ar­tis­tique trop mé­con­nue. Elle est com­plé­tée par une riche ico­no­gra­phie et des no­tices sur tous les ar­tistes évo­qués. Ceux qui vou­draient les dé­cou­vrir in vi­vo de­vront se rendre à la Fa­bu­lo­se­rie, si­tuée à Di­cy, dans l’Yonne, où les oeuvres et les col­lec­tions d’Alain Bour­bon­nais, dé­cé­dé en 1988, sont conser­vées. Mais ce qui plonge le lec­teur dans le 21e siècle est la pos­si­bi­li­té, grâce à un fla­sh­code, de vi­si­ter vir­tuel­le­ment le lieu, d’écou­ter le té­moi­gnage de Ca­ro­line Bour­bon­nais, épouse de l’ar­tiste et col­lec­tion­neur, et de voir un film bur­lesque qu’il a réa­li­sé avec des per­son­nages fan­tai­sistes, les Tur­bu­lents.

Claire Mar­gat

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