AU­GUST STRIND­BERG l’art du tour­ment

Art Press - - LIVRES -

L’ex­pé­rience a lieu en Au­triche au prin­temps 1894. Au­gust Strind­berg se livre à une ac­tion proche de la ma­gie. De nuit, l’écri­vain sué­dois ex­pose des plaques pho­to­gra­phiques face aux rayons du ciel. Le ré­sul­tat est sur­pre­nant. Ap­pa­raissent des com­po­si­tions spon­ta­nées, de na­ture sombre, au­réo­lées de points de lu­mière, à la fa­çon d’étoiles pi­que­tées sur une sorte d’ar­doise. C’est la pein­ture de la na­ture elle-même. Les par­ti­cules de l’at­mo­sphère et les gouttes de ro­sée se rap­prochent de l’ex­pé­rience al­chi­mique. À cette oc­ca­sion, Strind­berg in­vente le mot de cé­les­to­gra­phie, trans­mu­tant la pho­to­gra­phie de l’écri­ture lu­mi­neuse à une écri­ture cé­leste. Ce dé­pla­ce­ment, cette mé­ta­mor­phose sont au centre du tra­vail de l’au­teur d’In­fer­no qui re­fuse de sous­crire à une seule ca­té­go­rie éta­blie. Poète et dra­ma­turge, ro­man­cier et peintre, nou­vel­liste et pho­to­graphe, Strind­berg est tout en­semble, nour­ri aux cor­res­pon­dances de l’oeuvre d’art to­tale. Dans l’ex­po­si­tion que le mu­sée des beaux-arts de Lau­sanne lui consacre jus­qu’au 22 jan­vier, comme dans le vo­lume De la mer au cos­mos qui l’ac­com­pagne, où la splen­deur des images est mé­ti­cu­leu­se­ment re­trans­crite, on voit sur­gir un homme tour­men­té qui dé­place le réa­lisme et sou­haite sor­tir de l’art. Les conven­tions de la so­cié­té sont trop fortes ? Alors écar­tons-les. Strind­berg est un ex­plo­ra­teur de l’in­té­rio­ri­té, un chi­miste, un bo­ta­niste de lui-même. Voi­là ce que dit ce corps conscient des po­ten­tia­li­tés et des ex­cès à sa por­tée. Qu’il peigne les vagues, le ciel, un pay­sage de tem­pête, qu’il cherche à faire res­sen­tir l’an­goisse sur la toile ou le « pre­mier ber­ceau de l’en­fant » (titre d’une huile sur pa­pier de 1901), il s’ap­proche de l’abîme en ac­cep­tant le ha­sard, mot qu’il théo­ri­se­ra, tou­jours en 1894, al­lant jus­qu’à cette conclu­sion : « Ja­mais la peur me sai­sit, c’était par trop na­tu­rel, mais l’im­pres­sion de quelque chose d’anor­mal, à de­mi sur­na­tu­relle s’im­plan­ta dans mon âme. » FLEURS DE GIVRE Le sur­na­tu­rel de­vient l’ex­pres­sion na­tu­relle de Strind­berg. Ses pein­tures au cou­teau, à la ma­tière épaisse, dé­tournent l’im­pres­sion­nisme et an­noncent l’abs­trac­tion. Ses au­to­por­traits pho­to­gra­phiques ouvrent sur une vie de ca­mé­léon. Les yeux fixes, as­sis à sa table, la tête en­fouie dans les mains, des­cen­dant un es­ca­lier coif­fé d’un cha­peau haut-de-forme, en­tou­ré de ses filles, jouant au tric­trac avec son épouse Si­ri von Es­sen, ayant l’al­lure d’un mou­jik ou d’un ni­hi­liste russe : l’ar­tiste s’em­pare d’une di­ver­si­té de per­son­nages et les in­ter­prète à tour de rôle. Ce n’est plus la psy­cho­lo­gie d’Ib­sen qui compte mais la condi­tion psy­chique, trente ans avant le sur­réa­lisme. Dans ses « pho­to­grammes de cris­tal­li­sa­tion », on com­prend la mys­tique grâce aux fleurs de givre. Com­ment ex­pé­ri­men­ter en main­te­nant l’équi­libre entre l’or­ga­nique et l’in­or­ga­nique ? Com­ment te­nir l’ins­tant ?

Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

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