AN­TO­NIO MUÑOZ MO­LI­NA bal­let des ombres

Art Press - - LIVRES -

Au­teur de Bea­tus Ille (1989) ou de Pleine Lune (1998), l’Es­pa­gnol An­to­nio Muñoz Mo­li­na croise dans son der­nier ro­man son propre pas­sé et la ca­vale de l’as­sas­sin de Mar­tin Lu­ther King.

Dans Comme l’ombre qui s’en va, titre em­prun­té au psaume CII, An­to­nio Muñoz Mo­li­na fait de la fic­tion à la fois le lieu où in­ter­ro­ger le tra­vail de l’écri­vain et la scène d’une plon­gée dans l’uni­vers de James Earl Ray, l’as­sas­sin de Mar­tin Lu­ther King. Da­van­tage que po­ser ses pas dans ceux de l’homme qui abat­tit le 4 avril 1968, à Mem­phis, le lea­der du Mou­ve­ment des droits ci­viques, le mi­li­tant de l’abo­li­tion de la sé­gré­ga­tion ra­ciale dont les Noirs étaient vic­times, Muñoz Mo­li­na tisse deux his­toires pa­ral­lèles : sa propre tra­jec­toire dans une veine au­to­bio­gra­phique et le ré­cit de l’exis­tence de James Earl Ray. Le ro­man offre l’es­pace qui lui per­met d’in­ter­ro­ger la dé­marche de l’écri­vain, ses ob­ses­sions, sa quête mi­nu­tieuse de vies réelles ou ima­gi­naires, et de son­der tant la proxi­mi­té que la dis­tance à la psy­cho­lo­gie d’un meur­trier en proie à des idées fixes, com­pul­sives et ra­cia­listes. Le voyage dans la mé­moire a es­sen­tiel­le­ment pour cadre Lis­bonne, ce car­re­four où, à vingt ans d’in­ter­valle, deux ombres se croi­sèrent : celle de l’au­teur qui, en 1987, ar­pen­ta les rues de la ville, entre écri­ture en crise, dé­rives éthy­liques et pas­sion pour le jazz, et celle de « Ra­mon George Sneyd », un des pseu­do­nymes de Ray, tra­qué en 1968 par le FBI et toutes les po­lices du monde. En 2013, An­to­nio Muñoz Mo­li­na re­vient à Lis­bonne, sur les traces de son sé­jour et celles de Ray, tour­nant au­tour de l’énigme du pas­sage à l’acte, gra­vi­tant au­tour du trou noir nom­mé Ray qui, après une en­fance do­mi­née par la mi­sère, la fi­gure d’une mère al­coo­lique, connut une vie de dé­lin­quance ryth­mée par de longs sé­jours en pri­son. Jus­qu’au jour où ce lec­teur bou­li­mique, avide d’en­cy­clo­pé­dies, de ré­cits de voyage, de ro­mans d’es­pion­nage, fé­ru de James Bond mais aus­si d’hyp­nose, de té­lé­pa­thie, de phé­no­mènes pa­ra­nor­maux, se donne pour mis­sion d’éli­mi­ner le Noir qui mi­lite pour li­bé­rer ses frères… Dans les deux ré­cits au­to­bio­gra­phiques qu’il a lais­sés, Ray men­tionne le mys­té­rieux Raoul, double fan­tas­ma­tique, qui au­rait té­lé­gui­dé son geste, com­man­di­té le crime. Un étrange pa­ral­lèle se des­sine entre un homme tour­men­té, fo­ca­li­sant son mal-être sur la haine des Noirs, qui, avant sa longue traque, in­ven­tait dé­jà sa vie, se créait des iden­ti­tés d’em­prunt (ma­rin, es­pion, cui­si­nier…) et le ro­man­cier qui donne vie à ses créa­tures de songes. L’au­teur dresse deux pra­tiques de som­nam­bu­lisme, campe le por­trait de deux rê­veurs, dont l’un a les mains ta­chées de sang et l’autre les mains bai­gnées dans la lu­mière des pixels. Pous­sés par des vi­sées dif­fé­rentes, les deux puisent dans le la­bo­ra­toire de l’ima­gi­na­tion. Lis­bonne, ville de Pes­soa, est par ex­cel­lence la ci­té de l’oni­risme. Dans la per­sonne in­son­dable de Ray, il y a un cô­té Don Qui­chotte, un Don Qui­chotte qui, ayant lu tous les James Bond, glisse dans la con­fu­sion de la réa­li­té et de l’ima­gi­naire. Là où, pos­sé­dé par l’en­ti­té « Raoul », Ray vit ce qu’il a lu, le ro­man­cier dé­miurge construit un uni­vers pa­ral­lèle sou­mis à ses propres lois. Ray se re­trouve tra­qué par le FBI, par ses dé­mons, sa fo­lie ob­ses­sion­nelle, par Muñoz Mo­li­na qui ima­gine ses faits et gestes à Lis­bonne, entre le 8 et le 17 mai 1968, ses vi­sites chez les pros­ti­tuées, ses an­goisses. Ni Ray lui-même, ni l’au­teur ne savent ce qui s’est pas­sé dans la tête du tueur le 4 avril 1968 à six heures du soir, com­ment les gestes se sont en­chaî­nés jus­qu’à l’unique coup de feu fa­tal. Après avoir re­tra­cé son er­rance lis­boète, sa fuite à Londres, son ar­res­ta­tion, l’au­teur dé­crit les an­nées de pri­son, écri­vant sur ce­lui qui a écrit son com­merce avec l’en­ti­té nom­mée Raoul. Une co­hé­rence de des­tin se met en place. Ce­lui qui se sent iso­lé des hommes par une vitre qui le tient à dis­tance du monde, qui s’éprouve comme une ombre ne peut qu’être mis à l’ombre, vivre aux cô­tés de ceux qu’on en­ferme. Quand il ne le fai­sait pas phy­si­que­ment, ce roi de l’éva­sion éli­sait les éva­sions ima­gi­naires que pro­cure l’écri­ture. FI­NALE ÉBLOUIS­SANT Mais l’ombre qui s’en va est aus­si celle de Mar­tin Lu­ther King qui ap­pa­raît dans un fi­nale éblouis­sant. C’est lors­qu’il quitte la scène du monde qu’il sur­git dans l’épais­seur fic­tion­nelle. Muñoz Mo­li­na dresse le por­trait d’un homme épui­sé par sa mis­sion, les meetings, dé­mo­ra­li­sé par la len­teur de l’avan­cée des droits ci­viques, pris en te­naille entre des Blancs ivres de racisme, dé­si­rant sa mort, et une frac­tion de la com­mu­nau­té noire qui, re­je­tant son pa­ci­fisme, sa re­li­gion de la non-vio­lence, en ap­pelle au lan­gage des armes. C’est un homme so­li­taire par­mi les siens, mû, lors de ses mo­ments de dé­cou­ra­ge­ment, par l’en­vie se­crète de mou­rir, qui re­ce­vra la balle fu­neste à la­quelle il rê­vait par­fois. « Il avait eu le dé­sir mor­bide de mou­rir. Il gar­dait la nos­tal­gie de l’éva­nouis­se­ment de ce jour-là, à Har­lem, après que le coupe-pa­pier lui eut trans­per­cé la poi­trine […] Avec une im­pa­tience ob­ses­sion­nelle, avec une vo­ca­tion ma­la­dive pour le sa­cri­fice et le martyre, il avait se­crè­te­ment dé­si­ré que l’une des me­naces s’ac­com­plisse, que l’un des ap­pels noc­turnes et ano­nymes de­vienne réa­li­té. Un coup de feu et tout se­rait fi­ni. » Dans les blancs de l’His­toire et les si­lences, les flous des mi­cro-his­toires, sans ou­vrir la brèche des al­lé­ga­tions de conspi­ra­tion, le ro­man­cier a plan­té sa tente, sa­chant que, plu­tôt que dis­si­per les zones d’ombre, l’écri­ture en­tend sou­le­ver des blocs de vie, dans une ven­tri­lo­quie où les voix de Lis­bonne, Mem­phis, Ray, Mar­tin Lu­ther King viennent per­cu­ter ce­lui qui leur donne un site.

Vé­ro­nique Ber­gen

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