PE­TER SLO­TER­DIJK après nous le dé­luge

Art Press - - LIVRES -

Cinq ans après Tu dois chan­ger ta vie, son bré­viaire de l’au­to-exer­cice, Pe­ter Slo­ter­dijk re­vient avec un autre vo­lume à l’am­bi­tion aus­si am­bi­guë que pa­no­ra­mique: Après nous le dé­luge, une cri­tique sans conces­sion de l’ou­bli de notre rap­port au temps, à l’hé­ri­tage et à la transmission.

Tan­dis que la fête bat­tait son plein, un mes­sa­ger dé­pe­naillé de­man­dait à être re­çu par Ma­dame de Pom­pa­dour ; il ve­nait lui an­non­cer la dé­faite des troupes fran­çaises, face à celles de Fré­dé­ric II de Prusse, lors de la bataille de Ross­bach – dé­faite me­na­çant la puis­sance de la France en Eu­rope. Ma­dame ne dai­gna pas en­tendre le mes­sa­ger ; sa ré­ponse tint en une seule phrase, de­ve­nue le slo­gan de tous les amné­siques de l’his­toire ul­té­rieure : « Après nous le dé­luge » – que la fête conti­nue, puisque nous pou­vons faire en sorte que les consé­quences de l’évé­ne­ment an­non­cé soient sup­por­tées par d’autres. Pour Pe­ter Slo­ter­dijk, qui ouvre son nou­veau livre sur cette anec­dote his­to­rique, il y avait là da­van­tage qu’un simple bon mot, comme l’An­cien Ré­gime en était friand ; la phrase dé­dai­gneuse de la mar­quise in­di­quait que quelque chose s’était bri­sé dans l’his­toire de l’Oc­ci­dent. Ce quelque chose, c’était un cer­tain rap­port au temps, qui fai­sait du pas­sé l’ac­teur prin­ci­pal de la sta­bi­li­té des ci­vi­li­sa­tions : pou­vait être dite ci­vi­li­sée la so­cié­té qui avait or­ga­ni­sé la transmission la plus sour­cilleuse pos­sible de ce qui consti­tuait son pa­tri­moine. Dé­sor­mais, l’ob­ses­sion ci­vi­li­sa­trice pour la transmission pou­vait être ou­bliée, au pro­fit d’une pré­ci­pi­ta­tion tou­jours plus grande en di­rec­tion d’un fu­tur tou­jours plus spé­cu­la­tif, tou­jours plus sou­mis aux ca­prices de « l’évé­ne­ment ». De ce bou­le­ver­se­ment, Après nous le dé­luge four­nit le compte ren­du pa­no­ra­mique, re­pé­rant traces et in­dices dans tous les coins de l’his­toire mou­ve­men­tée de l’Eu­rope : du sacre de Na­po­léon à la nais­sance du da­daïsme, du rôle joué par Jé­sus à la fin des ac­cords de Bret­ton Woods, des pre­mières rê­ve­ries so­cia­listes aux pages les plus pro­vo­ca­trices de Gilles De­leuze et Fé­lix Guat­ta­ri. De la phi­lo­so­phie à la re­li­gion, de la po­li­tique à l’art, il n’est rien qui, dé­sor­mais, ne se construise sur l’ou­bli or­ga­ni­sé de ce qui l’a ren­du pos­sible : l’his­toire de l’Oc­ci­dent est l’his­toire de l’or­ga­ni­sa­tion de l’in­gra­ti­tude, consi­dé­rée comme seule force mo­trice de l’in­no­va­tion. À l’ins­tar de la mar­quise de Pom­pa­dour, née Pois­son, nous avons per­du le fil de la lé­gi­ti­mi­té, et avons dé­ci­dé de nous in­té­grer dans la seule li­gnée qui puisse dé­sor­mais pré­tendre aux plus hauts rangs : celle des bâ­tards. Au­pa­ra­vant, le ci­vi­li­sa­tion était celle des fils, nés de pères te­nant de la transmission ; dé­sor­mais, nous vi­vons dans la ci­vi­li­sa­tion des sans- pères, des hommes iso­lés, des self-made men ne se ré­cla­mant plus que de leur propre droit. Comme tou­jours avec Slo­ter­dijk, il est dif­fi­cile de sta­tuer sur la po­si­tion que pré­tend oc­cu­per Après nous le dé­luge: est-ce un pam­phlet, un exer­cice d’éru­di­tion, un rè­gle­ment de comptes avec les pen­seurs qui triomphent dé­sor­mais dans les mondes de l’art et de l’uni­ver­si­té ? Car, outre De­leuze et Guat­ta­ri, nom­breuses sont les icônes du pré­sent à souf­frir des coups de griffe iro­niques de l’au­teur de Cri­tique de la rai­son cy­nique : Mar­cel Du­champ, An­dy Wa­rhol, les re­pré­sen­tants ma­jeurs des Gen­der Stu­dies et Post­co­lo­nial Stu­dies, et même son an­cien ami Bru­no La­tour y ont droit. Pour Slo­ter­dijk, ce qui ras­semble ces fi­gures pour­tant dis­pa­rates est une ob­ses­sion lâche pour ce qu’il ap­pelle le « make-be­lieve », à sa­voir l’ab­sence d’oeuvre lais­sée à la pos­si­bi­li­té de la transmission – la simple mul­ti­pli­ca­tion d’« ef­fets spé­ciaux so­cio-psy­cho­po­li­tiques », c’est-à-dire, en gros, des tours de passe-passe pour go­gos. UNE AT­TAQUE BA­NALE ? Mal­gré les so­phis­ti­ca­tions de lan­gage et l’étour­dis­sante éru­di­tion dont fait preuve Slo­ter­dijk, l’at­taque semble as­sez ba­nale : elle consiste pour l’es­sen­tiel à fus­ti­ger l’in­di­vi­dua­lisme des mo­dernes et leur ob­ses­sion pour le sin­gu­lier, l’in­ouï, le ja­mais-vu, met­tant dans le même sac in­ven­tion de l’art contem­po­rain et spé­cu­la­tions fi­nan­cières, réunies dans leur rap­port nar­cis­sique à l’ou­bli. Mais c’est sans doute là que les choses se ren­versent : si l’époque aime tant boire la coupe de Lé­thé, c’est parce que les ex­cès de mé­moire l’ont épui­sée – et qu’elle trouve dé­sor­mais dans l’ob­ses­sion pour le nou­veau une forme de com­pen­sa­tion. Car il ne fau­drait pas que l’ef­fon­dre­ment de la transmission nous livre tout en­tiers aux forces sus­cep­tibles de pro­fi­ter de la dé­com­po­si­tion des rap­ports de lé­gi­ti­mi­té hé­ri­tés, comme sont en train d’y tendre la po­li­tique et l’éco­no­mie contem­po­raines – nous pré­ci­pi­tant vers l’apo­ca­lypse. Entre l’ou­bli et l’hé­ri­tage, il existe une troi­sième voie, qui soit sus­cep­tible de pré­ser­ver l’es­sen­tiel de ce der­nier, tout en re­fu­sant sa dic­ta­ture ; cette voie, Slo­ter­dijk l’ap­pelle d’un mot qui re­joint les pré­oc­cu­pa­tions au­to-édu­ca­tives for­mu­lées dans son grand livre pré­cé­dent, Tu dois chan­ger ta vie : le mot « ap­prendre ». Car ap­prendre ne si­gni­fie pas ânon­ner les le­çons pé­tri­fiées d’un pas­sé éri­gé en norme ; ce­la si­gni­fie au contraire ac­cep­ter le tra­vail inexo­rable de la « cor­rup­tion », com­prise comme la seule forme pos­sible de re­la­tion au sa­voir – ain­si que l’avait bien com­pris So­crate, qui en avait payé le prix. Pour Slo­ter­dijk, l’af­faire est en­ten­due : « Seul un Dieu comme ce­lui-là pour­rait en­core nous sau­ver. »

Laurent de Sut­ter

Pe­ter Slo­ter­dijk (Ph. Ulf An­der­sen)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.