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mais elle a aus­si ses ins­ti­tu­tions, ses écoles et son mar­ché. Sur­tout, bon nombre de pho­to­graphes par­ti­cipent à cet état de fait. En té­moigne, no­tam­ment, une séance ou­verte de l’Aca­dé­mie des beaux-arts or­ga­ni­sée le 26 oc­tobre der­nier à l’oc­ca­sion de l’élec­tion ré­cente, au sein de la sec­tion de pho­to­gra­phie, de Bru­no Bar­bey, Jean Gau­my et Se­bas­tião Sal­ga­do, qui ve­naient ain­si re­joindre Yann Ar­thus-Ber­trand, élu en 2006. Son in­ti­tu­lé était : « Qu’est-ce qu’être pho­to­graphe au­jourd’hui ? » Les dé­bats por­tèrent avant tout sur le nu­mé­rique, ses ap­ports, comme la maî­trise com­plète de la chaîne de pro­duc­tion, de la prise de vue à l’im­pres­sion, qui fait du choix, à en croire Jean Gau­my, le nou­veau mot­clé du pho­to­graphe, ou la pos­si­bi­li­té, avec un même ap­pa­reil, d’al­ter­ner l’image fixe et la vi­déo, au risque, tou­jours se­lon Gau­my, du mé­lange des genres. C’est le pu­blic qui po­sa la ques­tion de l’art, un peu né­gli­gée par les aca­dé­mi­ciens qui, en dé­pit de l’es­thé­tisme d’un Yann Ar­thus-Ber­trand ou d’un Se­bas­tião Sal­ga­do, ap­par­tiennent plu­tôt à la tra­di­tion du re­por­tage. Mais leur ré­ponse fut claire : au­cun n’ac­cep­tait l’ap­pel­la­tion d’ar­tiste, tous pré­fé­raient in­vo­quer Marc Ri­boud, ré­cem­ment dé­cé­dé, qui se di­sait « pho­to­graphe, point ». Et il n’est pas sûr que ce ne soit qu’une ques­tion de gé­né­ra­tion ou de pra­tique. De fait, sans même évo­quer cette jeune pho­to­graphe qui n’hé­si­tait pas à par­ler d’ar­ti­sa­nat, le point de vue des Im­mor­tels était as­sez lar­ge­ment par­ta­gé par les pho­to­graphes pré­sents, à l’ins­tar de Klav­dij Slu­ban, certes, lau­réat 2015 du Prix de pho­to­gra­phie Marc La­dreit de La­char­rière – Aca­dé­mie des beaux-arts. Pour­tant, alors ex­po­sée dans une salle voi­sine, sa belle sé­rie Di­va­ga­tion, sur les pas de Ba­shô, fruit de pé­ré­gri­na­tions au Ja­pon ins­pi­rées par le poète du 17e siècle, n’a rien d’un re­por­tage, mais tout d’une er­rance sub­jec­tive por­tée par des ef­fets et des contrastes de ma­tières et de lu­mières à l’ori­gine de plu­sieurs images sai­sis­santes. C’est pour­quoi, si tant est que l’art contem­po­rain puisse être en­vi­sa­gé comme une cul­ture, je me di­sais, en quit­tant l’aca­dé­mie, que la pho­to­gra­phie en était, aux yeux de cer­tains, moins une sous-cul­ture qu’une vé­ri­table contre-cul­ture. Me re­ve­naient aus­si les pro­pos te­nus, loin de l’aca­dé­mie cette fois, par Ber­nard Plos­su qui fai­sait état de son « ins­tinct de ne pas être ar­tiste », et pré­ci­sait : « La rai­son pour la­quelle je suis de­ve­nu pho­to­graphe est que la pho­to­gra­phie est une ac­ti­vi­té pro­fes­sion­nelle, pas une ac­ti­vi­té éthé­rée (1). » Je ne par­tage pas une telle vi­sion di­cho­to­mique qui peut fri­ser l’hos­ti­li­té, mais d’une cer­taine ma­nière, j’irais vo­lon­tiers plus loin. Car ce qui m’in­té­resse dans la pho­to­gra­phie est qu’elle est un art, mais qu’elle n’est pas que ce­la, qu’elle est, se­lon le point de vue où l’on se place, moins ou plus que ce­la, qu’elle puisse, pour re­prendre les mots de Jan Dib­bets, « à la fois être et ne pas être de l’art (2) », qu’elle est une di­ver­si­té d’usages et de pra­tiques qui se nour­rissent les uns les autres – comme en té­moigne l’oeuvre en­tière de Tho­mas Ruff – tout en ayant une exis­tence au­to­nome. En un mot, qu’elle est, dans son hé­té­ro­gé­néi­té ir­ré­con­ci­liable, une an­ti-cul­ture. C’est cette an­ti­cul­ture pho­to­gra­phique que cette chro­nique men­suelle se pro­pose d’ar­pen­ter.

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