Oto­bong Nkan­ga éthique de la co­opé­ra­tion

Oto­bong Nkan­ga The Ethics of Coo­pe­ra­tion. Éric Man­gion

Art Press - - NEWS - Éric Man­gion

Dans le concert de l’art dit post­co­lo­nial – c’est-à-dire d’un art qui s’ar­ti­cule sur les ef­fets du co­lo­nia­lisme, mais plus glo­ba­le­ment sur la consti­tu­tion et la dé­cons­truc­tion de l’in­di­vi­du, sur les do­mi­na­tions et les ré­seaux de pou­voir qui s’exercent sur lui –, il est très dif­fi­cile de dis­tin­guer les oeuvres qui font sens et ne s‘égarent pas dans des consi­dé­ra­tions sté­réo­ty­pées. En ef­fet, du­rant ces der­nières an­nées, tout un ver­sant de l’art a mis en avant la com­bi­nai­son d’une es­thé­tique à conno­ta­tion mo­der­niste avec toutes sortes de va­ria­tions exo­tiques, cher­chant à prou­ver que l’Oc­ci­dent et ses an­ciennes colonies ont pro­duit un art hy­bride qui se­rait le fruit d’une his­toire conflic­tuelle et ce­pen­dant com­mune. Si l’oeuvre d’Oto­bong Nkan­ga échappe à cette lo­gique ré­duc­trice, elle s’ins­crit néan­moins dans une pro­duc­tion is­sue des études qui tentent de fon­der de nou­veaux pa­ra­digmes de ré­flexion et de créa­tion non au­to­cen­trées sur des pré­oc­cu­pa­tions uni­que­ment « blanches ». L’ori­gi­na­li­té de l’oeuvre d’Oto­bong Nkan­ga tient d’abord à l’ico­no­gra­phie. À pre­mière vue, il s’agit d’un vo­ca­bu­laire d’images ba­nales et ré­pé­ti­tives qui obéissent à des codes vi­suels propres à un art gra­phique tout droit sor­ti d’une mise en ap­pli­ca­tion as­sis­tée par or­di­na­teur. La gamme des cou­leurs est éga­le­ment ré­pé­ti­tive, presque iso­to- pique, os­cil­lant gé­né­ra­le­ment dans des teintes chaudes et ras­su­rantes. Pour­tant, par son en­che­vê­tre­ment de signes éclec­tiques, cette ima­ge­rie se ré­vèle bien plus com­plexe qu’il n’y pa­raît. Les corps sont dé­struc­tu­rés ou am­pu­tés, mais ils font tou­jours preuve d’une grande ac­ti­vi­té comme dans Fil­te­red Me­mo­ries, 1990-92: Sur­vi­val, 1990-91, F.G.C. Sha­ga­mu, 2010, où une femme aux mul­tiples bras lit, sème, cultive, ba­laye et semble tout à la fois des­si­ner la struc­ture sur la­quelle elle se tient. Les membres sont donc dis­joints, mais re­liés entre eux par des cordes, des ra­cines ou des branches. Les pay­sages sont sans re­lief, stra­ti­fiés ou re­liés les uns aux autres. Ils sont par­fois sus­pen­dus dans le vide, par­fois bien an­crés à la terre. PAS DE MES­SAGE À SENS UNIQUE « Ce que j’en­tends par la no­tion de Terre ne s’ar­rête pas au sol, aux ter­ri­toires ou à la pla­nète ; je le lie à la connec­ti­vi­té et aux conflits qui nous at­tachent aux es­paces que nous oc­cu­pons, et à la fa­çon dont l’hu­main tente de trou­ver des so­lu­tions, à tra­vers des gestes simples consis­tant à in­no­ver ou à ré­pa­rer », ex­plique l’ar­tiste. Cette ma­nière de re­lier la terre au geste de l’homme se re­trouve éga­le­ment dans des tra­vaux plus pro­téi­formes. L’une des ins- tal­la­tions de la sé­rie In Pur­suit of Bling (2014) en est l’un des exemples les plus si­gni­fi­ca­tifs. Com­po­sée de deux grandes ta­pis­se­ries dres­sées dos à dos et de vingt-huit tables, de tailles et de hau­teurs dif­fé­rentes, cette oeuvre illustre les étapes de la cir­cu­la­tion des mi­né­raux afri­cains. Les pierres sont sim­ple­ment po­sées, cou­lées dans du bé­ton ou bien en sus­pen­sion. Leur agen­ce­ment, as­sez aca­dé­mique, donne à voir leur mu­ta­tion per­ma­nente, leur de­ve­nir in­dus­triel. L’en­semble fait écho à l’ex­ploi­ta­tion de la Terre par l’homme, mais aus­si à celle des pays ex­ploi­tés par des puis­sances do­mi­nantes, sa­chant que la plu­part des en­tre­prises mi­nières sont oc­ci­den­tales. Pour au­tant, Oto­bong Nkan­ga se garde de dé­li­vrer un mes­sage à sens unique. In Pur­suit of Bling fai­sait ain­si par­tie d’une ex­po­si­tion au M HKA d’An­vers à l’au­tomne 2015, dont le titre était ré­vé­la­teur des ré­flexions de l’ar­tiste : Bruises and Lustre (Con­tu­sions et Éclat). La contu­sion est celle de notre propre pen­sée, at­ti­rée par l’éclat de ces ma­té­riaux pré­cieux. C’est pour­quoi plu­sieurs de ses oeuvres montrent une cer­taine brillance, comme So­lid Ma­neu­vers (2015). Cette

« Dol­phin Es­tate 3 ». 2008. Pho­to­gra­phie, Lagos (Nigéria). 120 x 90 cm.

Lamb­da pho­to­graph

sculp­ture, sous la forme de to­po­gra­phies de car­rières d’ex­trac­tion concaves ou convexes, laisse en ef­fet ap­pa­raître des re­flets ar­gen­tés, comme pour mettre en évi­dence le contraste entre la vio­lence du tra­vail de la mine et notre at­trait pour ces pierres is­sues de ces pay­sages re­des­si­nés par l’homme. C’est aus­si pour cette rai­son que l’ar­tiste a sou­vent re­cours au mi­ca, mi­ne­rai qui tire son nom du la­tin mi­care qui si­gni­fie briller, lui­même lié au terme bling, dont on connaît la conno­ta­tion es­thé­tique et so­cio­lo­gique. Mais le mi­ca est éga­le­ment un ma­té­riau à la tex­ture feuille­tée, qui lui per­met de prendre de mul­tiples formes. « Son ef­fi­cace iso­la­tion ther­mique et élec­trique est ap­pré­ciée pour di­verses construc­tions et ma­chi­ne­ries […]. En poudre, il est uti­li­sé dans la concoc­tion de pro­duits cos­mé­tiques, ma­tières plas­tiques et pein­tures in­dus­trielles. Sous sa forme plus « brute », bien que le plus sou­vent po­li et taillé, le mi­ne­rai est aus­si re­cher­ché pour ses qua­li­tés es­thé­tiques et orne bi­joux, vê­te­ments et autres ac­ces­soires (1). » Son in­croyable mal­léa­bi­li­té et ses mul­tiples pro­prié­tés l’ont ins­crit de­puis des siècles au coeur des échanges éco­no­miques, politiques et an­thro­po­lo­giques que l’ar­tiste ex­plore et in­tègre dans son tra­vail. AMBIVALENCES Pa­ral­lè­le­ment à ses tra­vaux de re­pré­sen­ta­tion hy­per­bo­lique, Oto­bong Nkan­ga dé­ve­loppe des ac­ti­vi­tés ins­crites dans le réel. En 2014, à la Bien­nale de São Pau­lo, elle en­gage des échanges avec plu­sieurs Bré­si­liens, is­sus de mi­lieux dif­fé­rents, mais tous ayant un rap­port étroit avec la terre, qu’il soit in­tel­lec­tuel ou pro­fes­sion­nel : géo­logues, scien­ti­fique, mi­li­tants pour le droit au lo­ge­ment ou pour le droit à l’ac­cès aux terres, agri­cul­teurs ou ar­ti­sans. De ces dia­logues est née une sé­rie d’ob­jets réa­li­sés par l’ar­tiste, sans au­cune hié­rar­chie entre eux afin de ne pas créer de ni­veaux d’in­ter­pré­ta­tion propres à chaque par­ti­ci­pant. Elle a trans­for­mé cette constel­la­tion de té­moi­gnages en une ten­ta­cu­laire ins­tal­la­tion au titre bien pen­sé, Land­ver­sa­tion. Oto­bong Nkan­ga pour­suit éga­le­ment des re­cherches do­cu­men­taires, telle la sé­rie de pho­to­gra­phies in­ti­tu­lée Dol­phin Es­tate (2008), sur des construc­tions en pré­fa­bri­qué à Lagos, ou encore The Green Hill (2015), un film dans le­quel elle en­quête en Na­mi­bie, dans la ré­gion de Tsu­meb, connue pour ses mi­né­raux de cris­taux et de cuivre. Mais le plus sur­pre­nant de­meure ses per­for­mances. Ba­sées sur des at­ti­tudes ni fron­tales ni em­pa­thiques, ses ac­tions pa­raissent à pre­mière vue énig­ma­tiques, comme le sont ses images. L’ar­tiste se pro­duit sou­vent au centre d’un pla­teau cir­cu­laire ou au­tour de ses propres oeuvres qu’elle ma­ni­pule, cher­chant à as­so­cier la culture de l’ora­li­té afri­caine à une ges­tua­li­té sin­gu­lière pour une ré­flexion sur ses propres ambivalences es­thé­tiques ou idéo­lo­giques. Le mé­lange est trou­blant, non doc­tri­nal et encore moins dé­miur­gique. ÉQUI­LIBRE IN­STABLE Que si­gni­fie cette ré­cur­rence de gestes et de liens ? Elle cor­res­pond cer­tai­ne­ment à ce que Ri­chard Sen­nett ap­pelle « une éthique de la co­opé­ra­tion ». Se mé­fiant des uto­pies trom­peuses et des évan­gé­lismes naïfs, le so­cio­logue amé­ri­cain dis­so­cie la co­opé­ra­tion, comme mo­dèle de pro­duc­tion, de la so­li­da­ri­té, qui ne fait qu’en­tre­te­nir la do­mi­na­tion cas­tra­trice de cer­tains pou­voirs idéo­lo­giques ou éco­no­miques. Sen­nett prône l’as­so­cia­tion des com­pé­tences les plus di­ver­si­fiées dans

le but de créer des com­mu­nau­tés qui ne se­raient pas fon­dées sur une ap­par­te­nance eth­nique, re­li­gieuse ou sexuelle, mais sur des ac­ti­vi­tés com­munes. Il place éga­le­ment l’Ho­mo fa­ber au centre des dis­po­si­tifs de co­opé­ra­tion éthique. Dans son livre Ce que sait la main : la culture de l’ar­ti­sa­nat (2), il élar­git la dé­fi­ni­tion de l’ar­ti­sa­nat et fait l’éloge du tra­vail ma­nuel. Il pro­pose une sorte d’idéal type de l’ar­ti­sa­nat qui s’ap­plique, se­lon lui, aus­si bien au pro­gram­ma­teur in­for­ma­tique, au pay­san, au fer­ron­nier au mé­de­cin ou à l’ar­tiste, voire aux pa­rents qui élèvent leurs en­fants. « Le mé­tier dé­signe un élan hu­main élé­men­taire et du­rable. Il va bien plus loin que le tra­vail ma­nuel qua­li­fié. » Les ar­ti­sans met­traient ain­si en oeuvre une in­tel­li­gence pra­tique, ma­li­cieuse et créa­tive, qua­li­fiée de mé­tis (3). Cette mé­tis se tra­dui­rait à la fois par un sa­voir de si­tua­tion et un art de la com­bi­nai­son, et donc une ca­pa­ci­té d’adaptation es­sen­tielle aux contraintes du pou­voir. PEN­SÉE DIALOGIQUE Chez Oto­bong Nkan­ga, la main et le geste se­raient la re­pré­sen­ta­tion de la né­ces­si­té de s’adap­ter aux forces contraires de la vie, mais aus­si le lien qui unit l’homme à l’homme et l’homme et à son en­vi­ron­ne­ment, même dans les condi­tions les plus in­cer­taines. Fra­gi­lo­lo­gist’s Pre­di­ca­ment (2011) en est la plus belle mé­ta­phore, un ma­ni­feste vi­suel. Deux pan­neaux pliés de six mètres de haut sur trois de large, re­cou­verts de tis­sus, semblent sous-di­men­sion­nés et écra­sés sous le poids de l’ar­chi­tec­ture qui les en­toure. Les mo­tifs re­pré­sentent un vaste ré­seau de corps mor­ce­lés, de pay­sages et d’ob­jets. Ils sont per­dus dans l’es­pace, re­liés ce­pen­dant entre eux par un maillage presque cos­mique. Le titre évoque une si­tua­tion pré­caire, un équi­libre in­stable entre l’homme et le monde. Et pour­tant, l’en­semble des élé­ments consti­tue un tout que notre re­gard a du mal à di­vi­ser. Telle est la pen­sée dialogique et néan­moins la co­hé­rence du tra­vail d’Oto­bong Nkan­ga. (1) Ex­trait d’un texte de Gau­thier Les­tur­gie pu­blié dans la re­vue in­ter­net, Contem­po­ra­ry And, suite à la pré­sen­ta­tion de l’oeuvre Pur­suit of Bling à la Bien­nale de Berlin en 2014. http://www.contem­po­ra­ryand.com /fr/ma­ga­zines/ a-mul­ti­tude-of-ar­chi­pe­la­gos/ (2) Ce que sait la main : la culture de l’ar­ti­sa­nat, Al­bin Mi­chel, 2010. (3) Mé­tis est, dans la my­tho­lo­gie grecque an­cienne, une Océa­nide, fille d’Océan et de Té­thys. Elle in­carne la sa­gesse et la ruse. Le terme Mes­tis dé­signe par ailleurs un être ou une forme qui peut être com­po­sée moi­tié d’une chose, moi­tié d’une autre. Éric Man­gion est di­rec­teur du centre d’art de la Vil­la Ar­son (Nice) et cri­tique d’art.

« Land­ver­sa­tion ». 2015. São Pau­lo (groupes réunis au­tour de pro­jets re­la­tifs à la terre). Mee­ting on Earth-re­la­ted themes Ci-contre / right: « In Pur­suit of Bling ». (« De­sire ») . 2014. 60 x 40 cm. (Court. de l’ar­tiste et ga­le­rie in si­tu – Fa­bienne Le­clerc, Pa­ris)

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