NA­THA­LIE QUIN­TANE

le réel des classes moyennes

Art Press - - LIVRES - Pa­lo­ma Hi­dal­go

Vous êtes au comp­toir ; vous trem­pez un sucre dans votre tasse ; le ca­fé monte par ca­pil­la­ri­té ; les cris­taux se dis­solvent tout à fait. Telles sont les classes moyennes : de pe­tits bouts de sucre im­mer­gés dans un corps étran­ger. Une peur pa­nique de la noyade les sai­sit, que masquent dif­fi­ci­le­ment les fan­tasmes « de soi­rées té­lé, de Wii, de cou­si­nades et de bar­be­cues ». Après les An­nées 10 (2014), Na­tha­lie Quin­tane s’at­taque à une ques­tion brû­lante : et si les classes moyennes étaient les en­ne­mis in­ternes de la dé­mo­cra­tie ? Or, « flot­tante, in­dé­cise », la classe moyenne ne cor­res­pond à rien, si ce n’est, peut-être, au sa­laire mé­dian. On peut bien sûr, à l’ap­pui de don­nées et de chiffres, la cer­ner plus pré­ci­sé­ment. Et Quin­tane de mo­quer le mo­dèle de « Schlos­ser ou de Sch­mo­ler » [sic], sys­tème à quatre points (a,b, c, d) qui per­met une com­bi­na­toire de rimes croi­sées et em­bras­sées. Ain­si, b, em­ployée, pour­rait épou­ser c, ar­ti­san, tan­dis que a, chef d’en­tre­prise, pour­rait fré­quen­ter d, di­ri­geante d’une start-up. Mais son­gez seule­ment au ma­riage d’un cou­vreur-zin­gueur et d’une pé­do-psy­chiatre… Va­riantes, ma­trices et sché­mas ne suf­fisent pour­tant pas à dé­ter­mi­ner la classe moyenne. Reste le mo­dus vi­ven­di, struc­tu­ré au­tour de trois élé­ments : l’ob­ses­sion sco­laire, l’im­por­tance don­née aux biens ou à l’ef­fort cultu­rel, et la tac­tique ré­si­den­tielle – fa­milles HLM trans­plan­tées d’ha­bi­tats col­lec­tifs en pa­villons in­di­vi­duels, no­tam­ment. Il y a un cô­té « Tex Ave­ry », dit Quin­tane, dans ces « tur­pi­tudes », ces « man­que­ments », ces « pié­ti­ne­ments ad­mi­nis­tra­tifs » que consolent à peine « l’ice cream ou le pain bio­lo­gique ». Sans comp­ter le fé­ti­chisme de l’ob­jet : « On est, toute la se­maine, flous – le­vés tôt, trim­bal­lés dans les trans­ports, sai­sis­sant au vol des queues du Mickey et des pop-up qui s’al­lument, tout juste til­tés par une gor­gée de ca­fé, une fesse, un mo­ment d’ar­rêt sur la rue ou le pay­sage – et il y en a qui voient ça comme une preuve d’éman­ci­pa­tion. Ache­ter quelque chose, te­nir quelque chose, c’est être moins flou – la gui­tare nous donne des contours, la robe une forme. » Plus lar­ge­ment, la té­na­ci­té avec la­quelle les in­dus­triels sus­citent l’idée d’une classe moyenne n’a qu’une vo­ca­tion : la vente de Co­ca « des Ca­raïbes au Kam­chat­ka ». Fonds mo­né­taire in­ter­na­tio­nal ou Banque afri­caine de dé­ve­lop­pe­ment dé­crètent que les Afri­cains ap­par­tiennent à la classe moyenne: celle qui « claque » deux eu­ros par jour pour s’of­frir un Co­ca à trente cen­times au dis­tri­bu­teur. Dé­clin ; ré­pit ; équi­libre pré­caire ; toute-puis­sance, sur­tout, du ca­pi­ta­lisme. In fine, la ques­tion n’est plus « Que faire des classes moyennes ? », mais : « Que de­vien­nen­telles ? » Quin­tane ré­pond ici en s’ob­ser­vant elle-même, convo­quant au pas­sage Guy De­bord, le ro­man­cier James Gra­ham Bal­lard, le réa­li­sa­teur Bo­ris Loj­kine ou le po­li­to­logue Gaël Brus­tier. Elle ins­crit sa ré­flexion au coeur du réel, en dé­voile les clairs-obs­curs, en épouse les nuances, non sans hu­mour, à me­sure que, sur fond de vide exis­ten­tiel, s’en­chaînent les say­nètes co­casses, ou sim­ple­ment lou­foques. Ce n’est pas le moindre de ses ta­lents que d’en dé­crire aus­si les en­jeux cultu­rels, so­ciaux, éco­no­miques, politiques, d’en dé­ployer la grande com­plexi­té. Té­moin sen­sible, Quin­tane sé­duit une fois encore par son art du por­trait, au­tant que par sa vi­sion al­lègre et lu­cide, bur­lesque et mor­dante.

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