Hes­sie

Ju­lie Crenn

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Du fil, une ai­guille, des bou­tons, une ma­chine à écrire, des dé­chets ali­men­taires, des vê­te­ments, des jouets cas­sés, du tis­su et du pa­pier sont les ou­tils et les ma­té­riaux avec les­quels Hes­sie tra­vaille. De­puis les an­nées 1960, elle dé­ve­loppe un art tex­tile qui, à la fa­veur d’un tra­vail ré­cent de re­dé­cou­verte et de re­con­nais­sance, té­moigne d’une ré­flexion forte et en­ga­gée.

Née en 1936 dans les Ca­raïbes – à Cu­ba, peut-être –, Hes­sie tra­verse dif­fé­rents pays, dif­fé­rents conti­nents avant de s’ins­tal­ler de ma­nière dé­fi­ni­tive en France au dé­but des an­nées 1960. Son par­cours est ja­lon­né de mys­tères, de se­crets et d’ou­blis. L’im­por­tant pour elle est de créer, de fa­bri­quer de ses mains. Ex­po­ser semble se­con­daire. Elle ren­contre Da­do aux États-Unis, le couple migre vers la Nor­man­die en 1962. Là, dans un an­cien mou­lin, ils vivent et tra­vaillent. Les pre­mières oeuvres d’Hes­sie sont da­tées de 1968, des bro­de­ries ré­sul­tant de formes ac­ci­den­telles, mou­vantes et co­lo­rées. Ces « ac­ci­dents » lui rap­pellent les sil­houettes des bac­té­ries, des formes dis­sé­mi­nées qu’elle a tra­vaillées de ma­nière ré­pé­tée, sous la forme d’une pre­mière sé­rie. Lé­gè­re­ment co­lo­rés, les des­sins bro­dés sont réa­li­sés sur des tis­sus bruts à la sur­face des­quels ils se dé­ploient dis­crè­te­ment. Vont suivre les Vé­gé­ta­tions, les Grillages, les Trous, les Points cou­sus, dif­fé­rentes sé­ries au sein des­quelles elle va construire un des­sin fi­laire, une écri­ture abs­traite et per­son­nelle. La dis­cré­tion et l’achar­ne­ment mo­tivent son tra­vail de­puis plus de cin­quante ans. Lui, you­go­slave, elle, afri­caine-ca­ri­béenne, dé­cident de s’ins­tal­ler à la cam­pagne. Le choix n’est pas ano­din. Hors de Pa­ris, ils font le choix de la marge. Une marge qu’ils portent dans leurs ex­pé­riences cultu­relles et ar­tis­tiques. En ayant tou­jours la même ques­tion en tête : « Qu’est-ce qu’on peut faire avec dix doigts ? », Hes­sie concentre son at­ten­tion sur un en­semble de gestes élé­men­taires et sur leur ré­pé­ti­tion. « Un geste, une idée ». Chaque sé­rie est cons­truite à par­tir d’un geste pré­cis : coudre, pi­quer, per­fo­rer, bro­der, nouer, col­ler, ré­pa­rer, voi­ler, grilla­ger. Des gestes simples et trans­cul­tu­rels, ce­lui de re­pri­ser une chaus­sette, de nouer un la­cet ou encore de mon­ter un fi­let de pêche. La ré­pé­ti­tion des gestes re­joint celle in­hé­rente aux tâches do­mes­tiques, à leur ca­rac­tère re­don­dant, fas­ti­dieux, pro­fon­dé­ment lié au quo­ti­dien. Ce n’est pas un ha­sard si le mo­tif de la grille tra­verse l’oeuvre d’Hes­sie. La grille ou le grillage à poule ren­voie non seule­ment à un en­vi­ron­ne­ment quo­ti­dien, ru­ral, mais aus­si aux no­tions de ré­pé­ti­tion, de tra­vail et de temps. La ré­pé­ti­tion et la ré­colte de ma­té­riaux in­si­gni­fiants (as­siettes cas­sées, bou­tons, pa­piers dé­chi­rés, sacs de pommes de terre, etc.) s’ins­crivent dans un pro­ces­sus créa­tif prô­nant la (sur)vie. Dès 1975, Hes­sie in­ti­tule de ma­nière gé­né­rique ses ex­po­si­tions Sur­vi­val Art, du fait de son em­ploi de ma­té­riaux de « pre­mière né­ces­si­té », des gestes élé­men­taires, de cette vo­lon­té inef­fable de ré­pa­ra­tion et de ré­sis­tance.

FÉ­MI­NISME

La vie à la cam­pagne n’em­pêche en au­cun cas l’ac­cès à l’in­for­ma­tion et l’en­ga­ge­ment. Chaque se­maine, Hes­sie se ren­dait une jour­née à Pa­ris pour prendre part à dif­fé­rents groupes de ré­flexions et de pa­roles fé­mi­nistes. Là, elle ren­contre des théo­ri­ciennes, des mi­li­tantes, des ar­tistes et des cri­tiques d’art. Aline Dal­lier va, entre autres, de­ve­nir un sou­tien im­por­tant pour la dif­fu­sion de son oeuvre. La dé­marche et l‘oeuvre d’Hes­sie s’ins­crivent dans une pé­riode spé­ci­fique, la fin des an­nées 1960. L’ar­tiste est en­ga­gée dans le mou­ve­ment fé­mi­niste, non seule­ment par des ac­tions mi­li­tantes, mais aus­si par sa participation à de nom­breuses ex­po­si­tions met­tant en lu­mière la scène fé­mi­niste en Eu­rope et aux États-Unis. Les ma­té­riaux et les ou­tils at­testent de choix pré­cis. Puis­qu’ils sont tra­di­tion­nel­le­ment can­ton­nés à la sphère do­mes­tique, fé­mi­nine et in­time, le fil, l’ai­guille et les tis­sus sont de­ve­nus les ins­tru­ments d’une pen­sée à contre-cou­rant. Ses choix per­son­nels et ar­tis­tiques at­testent d’un po­si­tion­ne­ment vo­lon­tai­re­ment en­ga­gé dans les marges. Le choix de l’ai­guille et du fil marque une ré­sis­tance aux beaux-arts, à la Pein­ture et à l’idée de Gé­nie. Elle a, toute sa vie, tra­vaillé

avec une ex­trême éco­no­mie de moyen pour gé­né­rer un art tex­tile mi­ni­ma­liste. Un art de la sur­vi­vance, du si­lence, de l’abs­trac­tion et du geste qui trouve un écho po­li­tique puis­sant. Comme de trop nom­breuses femmes ar­tistes dans l’his­toire de l’art, pas­sée et pré­sente, Hes­sie est re­tom­bée dans un ou­bli gé­né­ra­li­sé de­puis les an­nées 1980. Son tra­vail, re­dé­cou­vert de­puis peu par le ga­le­riste Ar­naud Le­febvre, fait au­jourd’hui l’ob­jet de pu­bli­ca­tions et d’ex­po­si­tions. Comme de trop nom­breuses femmes ar­tistes, Hes­sie fait l’ob­jet d’un tra­vail de type ar­chéo­lo­gique pour ras­sem­bler, res­tau­rer, ac­com­pa­gner et ana­ly­ser une oeuvre res­tée trop long­temps se­crète et ca­chée. Une oeuvre, qui, parce qu’elle re­cèle une hu­mi­li­té, une mo­des­tie et une vul­né­ra­bi­li­té, en dit long sur la scène fé­mi­niste fran­çaise des an­nées 19601970. Sur l’en­ga­ge­ment d’une ar­tiste, une femme, mé­tisse, en si­tua­tion d’exil, qui, à par­tir de son en­vi­ron­ne­ment quo­ti­dien, traite de la condi­tion des femmes à tra­vers le temps, les cultures et la géo­gra­phie.

Born in 1936 so­mew­here in the Ca­rib­bean— Cu­ba, maybe—Hes­sie roa­med va­rious conti­nents be­fore set­tling down for good in France du­ring the ear­ly 1960s. Her life is mar­ked by mys­te­ries, se­crets and mo­ments fa­ded from me­mo­ry. For her, what’s im­por­tant is not so much to ex­hi­bit her work as to create, to make things with her hands. She met the Yu­go­sla­via-born pain­ter Da­do in the U.S. In 1962, the couple mo­ved to Nor­man­dy, where they live and work in a for­mer wa­ter­mill. Hes­sie’s first pieces, made in 1968, were em­broi­de­ries in chance shapes, ve­ry li­ve­ly and co­lor­ful. These “ac­ci­dents” re­mind her of the sil­houettes of bac­te­ria, scat­te­red forms she re­pea­ted­ly wor­ked in­to her first se­ries. These light­ly co­lo­red de­si­gns are dis­creet­ly em­broi­de­red on­to raw fa­bric. Af­ter that came her Vé­gé­ta­tions, Les Grillages, Les Trous and Les Points cou­sus, se­ries in which she was to de­ve­lop her thread dra­wing in­to a kind of abs­tract and personal hand­wri­ting. Dis­cre­tion and hard work have been her watch­words for more than fif­ty years. The Yu­go­sla­vian and the Afro-Ca­rib­bean de­ci­ded to move to the coun­try. That was no small de­ci­sion. Choo­sing to live far from Pa­ris meant choo­sing mar­gi­na­li­za­tion. This mar­gi­na­li­ty has per­mea­ted their cultu­ral and ar­tis­tic ex­pe­riences. They on­ly ever as­ked them­selves one ques­tion: “What can you make with ten fin­gers?” Hes­sie fo­cu­sed on de­ve­lo­ping a ba­sic skill set and re­pea­ting the same ges­tures again and again. “A ges­ture, an idea.” Each se­ries is ba­sed on a pre­cise act: se­wing, pri­cking, per­fo­ra­ting, em­broi­de­ring, knot­ting, gluing, re­pai­ring, co­ve­ring, and ma­king grid­ding. Simple, trans­cul­tu­ral acts, just like se­wing up a sock, tying a shoe­lace or put­ting to­ge­ther a fi­sh­net. The re­pe­ti­tion of these acts in her work is like that in do­mes­tic tasks, in­he­rent­ly re­dun­dant, fus­sy and dee­ply em­bed­ded in dai­ly life. It’s no ac­ci­dent that the mo­tif of grids is re­cur­rent in her work. Ma­king wire mesh or chi­cken wire

brings to mind not on­ly day-to-day coun­try life, but al­so concepts like re­pe­ti­tion, work and time. Re­pe­ti­tion and col­lec­ting worth­less ma­te­rials (bro­ken plates, but­tons, torn pa­per, po­ta­to sacks, etc.) are ins­cri­bed in a crea­tive pro­cess that ce­le­brates life and sur­vi­val. Be­gin­ning in 1975, Hes­sie be­gan using the ge­ne­ral term Sur­vi­val Art as a ge­ne­ric title for her ex­hi­bi­tions be­cause what they had in com­mon was the use of staple pro­ducts and ba­sic skills, and an inef­fable de­ter­mi­na­tion to re­pair and re­sist.

FEMINISM

Ru­ral life was no obs­tacle to ac­ces­sing in­for­ma­tion and en­ga­ging po­li­ti­cal­ly. One day a week Hes­sie went to Pa­ris, where she par­ti­ci­pa­ted in wo­men’s conscious­ness-rai­sing groups. There she met theo­re­ti­cians, ac­ti­vists, ar­tists and art cri­tics. Aline Dal­lier was to be­come one of se­ve­ral people who sup­por­ted her in get­ting her work out. Hes­sie’s work and ap­proach were ve­ry much of a spe­ci­fic per­iod, the late 1960s. She be­gan to be ac­tive in the wo­men’s mo­ve­ment, not on­ly going to pro­tests but al­so ta­king part in ma­ny art shows cal­ling at­ten­tion to the fe­mi­nist scene in Eu­rope and the U.S. Her­ma­te­rials and tools re­flec­ted conscious choices in this re­gard. Be­cause things like needles, thread and cloth are tra­di­tio­nal­ly res­tric­ted to the do­mes­tic sphere, the pri­vate lives of wo­men, they be­came the ins­tru­ments of her trans­gres­sive thin­king. Her personal and ar­tis­tic choices at­test to a vo­lun­ta­ry, po­li­ti­cal­ly mo­ti­va­ted mar­gi­na­li­ty. The choice of needle and thread means re­sis­tance to the fine arts, the cult of Pain­ting and the no­tion of Ge­nius. All her life she has wor­ked with ex­tre­me­ly eco­no­mic means to pro­duce mi­ni­ma­list art. An art of sur­vi­val, si­lence, abs­trac­tion and work with her hands, with po­wer­ful po­li­ti­cal im­pli­ca­tions. Like so ma­ny other wo­men ar­tists in art his­to­ry past and present, Hes­sie fa­ded from pu­blic awa­re­ness in the 1980s. To­day her work, re­dis­co­ve­red not long ago by the gal­le­rist Ar­naud Le­febvre, is fea­tu­red in pu­bli­ca­tions and ex­hi­bi­tions. Like too ma­ny wo­men ar­tists, cri­tics exa­mine her work as if they were per­for­ming ar­cheo­lo­gy, see­king to reas­semble, res­tore, present and ana­lyze a bo­dy of work that was hid­den and se­cret for far too long. Be­cause her work re­flects her own hu­mi­li­ty, mo­des­ty and vul­ne­ra­bi­li­ty, it is a fai­th­ful trans­crip­tion of the wo­men’s mo­ve­ment in France du­ring the 1960s and her own com­mit­ment as an ar­tist and mixed-race wo­man who, fin­ding her­self in exile, uses ele­ments from her quo­ti­dian en­vi­ron­ment to speak of the condi­tions of wo­men through time and across cultures and geo­gra­phy.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

Hes­sie (Car­men Ly­dia Dju­ric)

Né en/ born 1936 dans les Ca­raïbes Vit et tra­vaille à/ lives in Hé­rou­val Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes/ Recent so­lo shows: 2015 Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre, Pa­ris 2016 Fiac, Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre, Pa­ris La BF15, Lyon; La Ver­rière Her­mès, Bruxelles Ex­po­si­tions de groupe ré­centes/ Recent group shows:

2015 Cos­mo­go­nie, Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre, Au­to­por­traits, Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre, Pa­ris Da­niel Cor­dier : mo­tifs et sé­ries, les Abat­toirs, Tou­louse; Ar­tistes de la ga­le­rie, Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre, Pa­ris 2016 Poé­sie ba­lis­tique, La Ver­rière Her­mès, Bruxelles

Sans titre. 1990. Tis­su co­lo­ré et fil blanc. 87 × 98 cm. (Tous les vi­suels/ all images: Court. Ga­le­rie Ar­naud Le­febvre ; Ph. B. Ha­ta­la) Pat­ter­ned fa­bric, white thread Page de droite/ page right: « Dé­chets col­lages grillage ». 1978-1979. Pa­piers d’em­bal­lage cou­sus sur tis­su de co­ton. 156 × 87 cm. Wrap­pers sewn on fa­bric

Needle, thread, but­tons, a ty­pe­wri­ter, food scraps, clothes, bro­ken toys, fa­bric and pa­per— these are the tools and ma­te­rials Hes­sie works with. Since the 1960s she has been de­ve­lo­ping a tex­tile art — re­cent­ly re­dis­co­ve­red and cri­ti­cal­ly re­co­gni­zed—that is tes­ta­ment to her deep and po­li­ti­cal­ly en­ga­ged thin­king.

« Mi­cro­sco­piques ». 1969-1970. Bro­de­rie de fils jaune, orange, rouge, vert et vio­let sur tis­su de co­ton. 47 × 63 cm.

Co­lo­red threads on cot­ton

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