Mi­chel Brau­deau la Bo­hême...

La Bo­hême...

Art Press - - NEWS - Jacques Hen­ric (1) Je ren­voie à mon livre Po­li­tique pu­blié en 2007 au Seuil.

Écri­vain et cri­tique, Mi­chel Brau­deau re­vient sur sa vie ro­ma­nesque et croque avec pré­ci­sion le mi­lieu lit­té­raire des an­nées 1960 et 1970.

Le temps chan­té par Charles Az­na­vour, ce­lui de la bo­hême, que les moins de vingt ans n’avaient pu connaître, n’est pas tout à fait ce­lui que connaî­tra plus tard Mi­chel Brau­deau au dé­but des an­nées 1970. Et pour­tant, les moins de qua­rante ans d’au­jourd’hui qui n’ont pu connaître le temps de Mi­chel Brau­deau de­vraient être sur­pris d’ap­prendre, à la lec­ture de son ré­cit, Place des Vosges, que la bo­hême avait pu être encore, pour sa gé­né­ra­tion, un mode d’exis­tence. Dé­jà, qu’un groupe d’étu­diants in­for­tu­nés ait pu vivre pen­dant une di­zaine d’an­nées sous les toits d’un hô­tel par­ti­cu­lier si­tué sur la plus an­cienne et la plus belle place de Pa­ris au­rait de quoi les lais­ser rê­veurs, comme de dé­cou­vrir quelle vie dé­jan­tée cette bande d’amis me­nait alors, celle de Mi­chel Brau­deau ayant été, di­sons-le, la plus sin­gu­lière, la plus ro­ma­nesque, la plus folle. Au point que les très sages lit­té­ra­teurs d’au­jourd’hui se­raient en droit de se de­man­der comment un écri­vain (il ne fut pas le seul de sa gé­né­ra­tion), voya­geur im­pé­ni­tent, en­fi­lant les aven­tures amou­reuses, grand consom­ma­teur d’al­cools et de drogues di­verses, a pu écrire plus de vingt ro­mans… Mi­chel Brau­deau a vingt cinq ans quand il s’ins­talle, pour y res­ter dix ans, dans ce haut lieu du Marais, là où, dans l’hô­tel par­ti­cu­lier, co­ha­bitent des per­son­nages ex­cen­triques, un ab­bé cras­seux, un ré­fu­gié de la guerre d’Es­pagne, so­sie de Bus­ter Kea­ton, un ho­mo­sexuel grande gueule re­ce­vant des Arabes pour se faire mal­me­ner, des co­mé­diens cé­lèbres, de vrais riches et d’au­then­tiques désar­gen­tés… Mi­chel Brau­deau a encore peu écrit à cette époque : une nou­velle et la tra­duc­tion d’un es­sai de Chom­sky. Dé­jà les femmes l’oc­cupent. Il est au centre d’un étour­dis­sant bal­let de maî­tresses dont il dresse de sa­vou­reux por­traits. Il a fal­lu au pré­coce Don Juan une ren­contre dé­ci­sive, celle de l’écri­vain et édi­teur Jean Cay­rol, pour que chan­geât le cours de sa vie. Jean Cay­rol : l’an­cien Ré­sis­tant, res­ca­pé du camp de Mau­thau­sen, poète et ro­man­cier, grand dé­cou­vreur de ta­lents lit­té­raires. C’est lui qui pu­blie dans la re­vue Écrire, qu’il di­rige aux édi­tions du Seuil, les pre­miers textes de Phi­lippe Sol­lers, Mar­ce­lin Pley­net, De­nis Roche, Pierre Guyo­tat, Ro­land Barthes…, et Mi­chel Brau­deau, à qui il pro­pose de tra­vailler au Seuil à ses cô­tés, avant que le jeune Mi­chel ne se mette au ser­vice d’un autre édi­teur de la mai­son, Fran­çois Wahl, res­pon­sable des sciences hu­maines et de la col­lec­tion « Tel Quel ». LE MYS­TÉ­RIEUX MI­NIS­TÈRE Les pages que Mi­chel Brau­deau consacre à son sé­jour dans cet an­cien hô­tel par­ti­cu­lier du 27 rue Ja­cob (on a dit que les édi­tions du Seuil, mai­son fon­dée par de fer­vents ca­tho­liques, s’étaient ins­tal­lées dans un an­cien bor­del) ne sont pas sans me plon­ger, avec quelque nos­tal­gie, dans le mi­lieu des an­nées 1960 où, m’ap­prê­tant à pu­blier mon pre­mier livre dans la col­lec­tion « Tel Quel », j’avais pris l’ha­bi­tude de mon­ter l’étroit es­ca­lier me­nant au bu­reau de Sol­lers et Pley­net, une pièce mi­nus­cule où de très jeunes gens re­fai­saient l’his­toire de la lit­té­ra­ture et com­plo­taient pour mettre à bas le vieux monde (1). Mi­chel Brau­deau, que j’ai pro­ba­ble­ment croi­sé dans quelque cou­loir de la mai­son, me re­met en mé­moire le vieil ar­buste de la cour, la mo­to de Jean-Ma­rie Do­me­nach ga­rée des­sous, le « hall » de la ré­cep­tion au rez-de-chaus­sée, le bu­reau de Fran­çois Wahl, sous les combles, qui de­vien­dra ce­lui de De­nis Roche, ain­si que d’étranges per­son­nages qui han­taient ces lieux et dont il es­quisse les por­traits avec l’oeil ai­gu du peintre et le ta­lent d’un po­lé­miste plu­tôt fra­ter­nel. En voi­là un, jus­te­ment, ren­con­tré en 1969, le pre­mier d’une longue liste d’ex­cen­triques : le Borgne, comme il l’ap­pelle, à cause de son oeil de verre, un grand es­co­griffe agi­té et braillard qui se prend pour un saint bre­ton, JeanE­dern Hal­lier. L’ayant connu, je peux té­moi­gner que l’image qu’en pro­pose Mi­chel Brau­deau est d’une vé­ri­té sai­sis­sante : « Un vi­sage dur et brun, une bouche dé­dai­gneuse aux coins bais­sés comme celle d’une carpe, une au­réole de che­veux à la Cha­teau­briand. Il était à la fois bru­tal et ma­nié­ré, pré­cieux et dé­braillé, avec une voix trop forte, af­fec­tée, et un ac­cent de bour­geois snob. » Voi­là pour le phy­sique. Pour le mo­ral, il suf­fit à Brau­deau de rap­pe­ler les tur­pi­tudes et les franches sa­lo­pe­ries dont s’est ren­du cou­pable ce clown mé­dia­tique de Jean-Edern, le­quel n’était pas sans ta­lent lit­té­raire (gâ­ché) et sans drô­le­rie. D’autres per­son­nages hors du com­mun font leur ap­pa­ri­tion dans Place des Vosges, cro­qués avec la même pré­ci­sion du trait par Brau­deau: son « fas­ci­nant » co­pain d’école, Pierre Gold­man, ac­cu­sé de meurtres et qui fi­ni­ra tra­gi­que­ment, comme l’on sait, as­sas­si­né dans la rue, l’im­pé­rial et ful­gu­rant Jacques La­can, l’écri­vain cu­bain Se­ve­ro Sar­duy, William Bur­roughs, le tou­jours ivre an­ti-psy­chiatre Da­vid Coo­per, des amis chers, dont le peintre Ma­la­val et Jean-Marc Ro­berts, et par­mi les vi­si­teurs de sa mé­moire, le plus énig­ma­tique et in­quié­tant, Tho­mas Har­lan, fils du ci­néaste na­zi, Veit Har­lan, l’ami de Goeb­bels, l’auteur du film an­ti­sé­mite, le Juif Süss. Les voyages, les femmes, les amis, les cé­lé­bri­tés ren­con­trées…, les sou­ve­nirs af­fluent, mais Mi­chel Brau­deau n’ou­blie pas l’es­sen­tiel : le ro­man­cier qu’il est. Les pages les plus belles de Place des Vosges sont celles où on le voit écrire, loin des mon­da­ni­tés, dans le si­lence et la so­li­tude, voué à une « al­chi­mie » qu’il ap­pe­lait se­crè­te­ment « mon mys­té­rieux mi­nis­tère ».

Mi­chel Brau­deau (Ph. Her­mance Triay)

Mi­chel Brau­deau Place des Vosges Seuil, « Fic­tion & Cie »,

160 p., 16 eu­ros

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