XA­BI MO­LIA un sin­gu­lier jeu de mi­roir

Art Press - - LIVRES - Xa­bi Mo­lia Les Pre­miers. Une his­toire des su­per-hé­ros fran­çais Seuil, « Fic­tion & Cie », 352 p., 19 eu­ros Di­dier Ar­nau­det

Qu’est-ce qu’un su­per-hé­ros ? Un dys­fonc­tion­ne­ment qui dé­ve­loppe une vaste éten­due de puis­sance. Le corps se dé­règle, se dé­robe aux normes et aux li­mites ha­bi­tuelles, et ru­doie la rai­son. Le su­per-hé­ros se dé­gage des formes or­di­naires et bé­né­fi­cie des fa­ci­li­tés de pou­voirs si­dé­rants. Il ap­par­tient à la culture amé­ri­caine, no­tam­ment au ci­né­ma hol­ly­woo­dien, a pour mis­sion de sau­ver l’hu­ma­ni­té du dé­sastre et de la des­truc­tion, et s’ar­ti­cule donc « sou­ter­rai­ne­ment sur la pen­sée do­mi­nante af­fir­mant que les États-Unis doivent gui­der et construire le monde » (Jean Un­ga­ro). Xa­bi Mo­lia trans­pose ce type de hé­ros spec­ta­cu­laire dans la France tra­ver­sée par le doute, pla­cée sous la lu­mière cruelle de la crise éco­no­mique et des at­ten­tats ter­ro­ristes. Un 19 jan­vier, en fin d’après-mi­di, il neige sur Pa­ris. Jean-Bap­tiste est sou­dain sai­si du « be­soin » de vo­ler. Il se dé­tache du sol et flotte dans les airs, ha­bi­té par la « surprise » de se dé­cou­vrir « vic­to­rieux d’un obs­tacle qui pa­rais­sait in­fran­chis­sable ». Dans les jours qui suivent, six autres fran­çais, hommes et femmes tren­te­naires, prennent conscience de leur ca­pa­ci­té à s’en­vo­ler. Mais tous les sept ont éga­le­ment un don par­ti­cu­lier : mé­ta­mor­phose, hy­per- mné­sie, ra­pi­di­té ver­ti­gi­neuse, pré­dic­tion, in­vi­si­bi­li­té, sug­ges­tion ef­fa­rante, ouïe d’une acui­té pro­di­gieuse. Ils prennent la dé­ci­sion de se mettre au ser­vice de leur pays. Pour évi­ter les ex­cès et la po­lé­mique, les au­to­ri­tés ne s’en­gagent à les mo­bi­li­ser que pour des « causes sou­ve­raines » et leur contrat sti­pule qu’ils ne peuvent uti­li­ser leurs dis­po­si­tions stu­pé­fiantes que dans le cadre d’une au­to­ri­sa­tion étroite. Les ac­tions se suc­cèdent. Le suc­cès est chaque fois au ren­dez-vous. Ils sont exa­gé­ré­ment fê­tés. Ils ap­portent à la France, après bien des dé­cep­tions et des aban­dons, « le plai­sir d’être en­fin dans le camp des vain­queurs ». PEN­CHANT BIEN FRAN­ÇAIS Les choses pour­tant se gâtent. Les su­per­hé­ros ont aus­si leurs fai­blesses, leurs souf­frances et leurs « pannes » de plus en plus sé­rieuses. Ils ne sont pas in­épui­sa­ble­ment en­du­rants et hé­roïques, et sont rat­tra­pés par leur condi­tion hu­maine. Ils ont du mal à faire face aux cri­tiques, au dé­ni­gre­ment, ce pen­chant bien fran­çais. La mort de Jean-Bap­tiste au com­bat pré­ci­pite le dé­clin. Deux ans après leur ap­pa­ri­tion glo­rieuse, le bi­lan est né­ga­tif : ba­vures, vio­lences, men­songes, dé­pres­sions, com­pro­mis, bles­sures, coups de fo­lie, tra­hi­sons. La confiance est rom­pue. Xa­bi Mo­lia mène l’en­quête sur l’en­vol et la chute de ces su­per-hé­ros. Il vise à res­ti­tuer leurs des­tins ex­cep­tion­nels d’une ma­nière mé­tho­dique, stricte, en obéis­sant à un mou­ve­ment qui ne se re­fuse au­cune bi­fur­ca­tion mais sans pour au­tant s’éga­rer. Il oriente ses in­ves­ti­ga­tions vers di­verses sources et puise ain­si sa do­cu­men­ta­tion dans des ren­contres avec cer­tains des su­per-hé­ros, la lec­ture de leurs jour­naux in­times, des en­tre­tiens avec des té­moins, une re­cherche pous­sée d’in­for­ma­tions dans les mé­dias et, bien sûr, ses propres re­por­tages. Tout l’in­té­rêt de cette ma­tière, c’est qu’elle dé­montre une co­hé­rence convain­cante et prête une sorte d’évi­dence à un ima­gi­naire lié à un sin­gu­lier jeu de mi­roir avec une réa­li­té qui échappe à ses contraintes en même temps qu’elle en dé­pend. Xa­bi Mo­lia n’abuse pas le lec­teur, mais l’in­tro­duit dans l’ex­tra­or­di­naire par le biais d’une écri­ture qui dit tout sim­ple­ment ce qu’elle a à dire, tout ce qu’elle sait, avec clar­té, hon­nê­te­té et ef­fi­ca­ci­té.

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