Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki maître du bon­dage ja­po­nais Tri­bute to a Ja­pa­nese Bon­dage Mas­ter. Étienne Bois­sise

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Le bon­dage re­lève de l’art au Ja­pon, comme l’art des fleurs ou la cal­li­gra­phie, même s’il reste un­der­ground. Le shi­ba­ri, ou kin­ba­ku, com­porte des figures fon­da­men­tales – nouer, at­ta­cher, ser­rer –, réa­li­sées sui­vant des sé­quences en par­tie co­di­fiées, en par­tie im­pro­vi­sées, se­lon l’adresse de ce­lui qui pra­tique. Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki, dé­cé­dé le 3 mars 2016 à To­kyo, en était une fi­gure ori­gi­nale par sa vir­tuo­si­té et l’éro­tisme très tra­vaillé de son style.

Dans un pe­tit ap­par­te­ment du quar­tier d’Ebi­su à To­kyo, Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki re­ce­vait avec sim­pli­ci­té ceux qui sou­hai­taient as­sis­ter à des le­çons, en prendre, ou des amis de pas­sage, ou en­core le ren­con­trer. Tout en ob­ser­vant l’élève s’af­fai­rant au­près de la femme qui po­sait sim­ple­ment vê­tue d’un yu­ka­ta lé­ger, le re­pre­nant par­fois ou fai­sant re­faire l’exer­cice, il était at­ten­tif à ceux qui étaient là, tou­jours ac­cueillant et d’un abord gé­né­reux. Cha­cun ar­ri­vait jus­qu’à lui pour des rai­sons très di­verses, dont il pre­nait connais­sance. En­suite, il cher­chait com­ment don­ner à l’élève nou­veau ve­nu, ou nou­velle ve­nue, les moyens de pra­ti­quer à sa me­sure l’art qu’il en­sei­gnait. Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki était un maître, un sen­sei in­con­tes­té du shi­ba­ri. Sa no­to­rié­té plu­tôt dis­crète n’em­pê­chait pas un pres­tige et une au­to­ri­té consi­dé­rables au Ja­pon bien sûr, et à l’étran­ger. Sa mort laisse en­deuillée une pe­tite com­mu­nau­té as­sez aty­pique d’élèves, d’ac­trices et de mo­dèles, d’amis aus­si, seule­ment re­liés par le fil té­nu, mais mar­qué, d’un éro­tisme très tra­vaillé, qu’on a sans doute du mal à se re­pré­sen­ter en Oc­ci­dent au­jourd’hui. UN ART MÉCONNU Le shi­ba­ri est en ef­fet mal connu des Oc­ci­den­taux, qui le confondent ha­bi­tuel­le­ment avec le bon­dage – nom de pra­tiques di­verses, et di­ver­se­ment éla­bo­rées. Ara­ki en a po­pu­la­ri­sé cer­taines images au­près du pu­blic oc­ci­den­tal, qui les re­çoit sou­vent dans leur ver­sant sen­sa­tion­nel, exo­tique, par­fois scan­da­leux. Les termes Shi­ba­ri et kin­ba­ku dé­si­gnaient au Ja­pon les tech­niques de li­go­tage des pri­son­niers, dif­fé­ren­ciées se­lon les crimes et le rang so­cial des cri­mi­nels. De­puis le dé­but du 20e siècle, et sur­tout après 1950, ces termes ont si­gni­fié un éro­tisme très éla­bo­ré et suf­fi­sam­ment un­der­ground pour qu’y soient pré­ser­vés (jus­qu’à quand ?) une va­leur et un sens in­con­tes­tables d’ini­tia­tion. Celle-ci concerne à la fois le ver­sant sexuel et éro­tique de l’art, les tech­niques d’at­ta­che­ment qu’il met en oeuvre et le style dif­fé­rent de chaque maître. Quelques grandes figures y ont fait et y font ré­fé­rence et en­sei­gne­ment, comme dans la tra­di­tion des arts et de l’ar­ti­sa­nat ja­po­nais. UNE PRA­TIQUE DU CORPS Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki est l’une des plus ori­gi­nales de ces figures. Son art se dis­tingue au moins par deux traits re­mar­quables. Il n’est pas avant tout une tech­nique, même si elle est ex­cep­tion­nelle. Le bon­dage se li­mite sou­vent à un fi­ce­lage plus ou moins éla­bo­ré. Or ce qui comp­tait pour Yu­ki­mu­ra et ce que ser­vait sa vir­tuo­si­té, dans une in­ven­tion chaque fois éton­nante, c’était une at­ten­tion sin­gu­lière por­tée à chaque femme que ren­con­trait son art. Il ai­mait chaque femme avec qui il pra­ti­quait, comme si c’était la pre­mière. Il lui ar­ri­vait ain­si de convier, par­mi l’as­sis­tance, une vi­si­teuse ou une amie à le re­joindre sur les ta­ta­mis. C’était tou­jours une surprise de consta­ter à quel point il trou­vait avec cha­cune une ma­nière, un rythme et des che­mins dif­fé­rents. Ce­la lui per­met­tait d’abor­der le corps de cha­cune d’une fa­çon ori­gi­nale, à la fois co­di­fiée dans les formes de l’art, et in­édite dans toute nou­velle ex­pé­rience. Le shi­ba­ri est éminemment une pra­tique du corps. Dès les pre­miers gestes, il s’agit de rendre et de se rendre sen­sible le corps de l’autre, d’en ap­pré­cier la pré­sence et la sin­gu­la­ri­té, par la ma­nière dont vont se nouer les pre­miers liens. Ce­la ne se fait pas du tout au ha­sard, il y a des figures fon­da­men­tales et des par­ties du corps élec­tives : les poi­gnets, les épaules, les seins no­tam­ment. D’em­blée un rythme, un tou­cher, une mise en ten­sion avec l’autre se mettent en place, de fa­çon dif­fé­rente à chaque fois. Puis se com­posent dif­fé­rentes figures qui sol­li­citent le corps de l’autre sui­vant un ré­seau de plus en plus fin et com­plexe ou, au contraire, une grande éco­no­mie de liens. SOUF­FRANCE ET DOU­CEUR Yu­ki­mu­ra ex­cel­lait dans les mul­tiples va­ria­tions pos­sibles de cet échange. Lors­qu’on re­gar­dait Yu­ki­mu­ra et sa par­te­naire, on re­mar­quait que celle-ci ne man­quait pas de ré­pondre. Elle jouait sa par­tie, jusque loin par­fois – de sorte qu’on pou­vait lé­gi­ti­me­ment se de­man­der, en dé­pit de l’ap­pa­rence, qui at­ta­chait qui. Il scan­dait, se­lon des va­ria­tions simples ou so­phis­ti­quées de sa corde, le tem­po de ce mou­ve­ment. Loin de la seule tech­nique, il était pré­sent de tout son corps, et d’abord de son souffle et de sa voix, dont il usait se­lon toute une gamme de nuances, dans un style d’em­blée re­con­nais­sable. Il fai­sait l’amour avec celle qu’il at­ta­chait, y al­lant de son corps et sou­vent de son sexe, sans se sou­cier plus que ce­la de la pré­sence d’au­trui, sauf dans le cadre plus ré­ser­vé des le­çons. Dans les films qu’il réa­li­sait, il n’était pas rare qu’il y ait acte sexuel ou fel­la­tion sur le pla­teau, sans em­bar­ras pour qui­conque. Ce n’était pas non plus obli­ga­toire. Ses films d’ailleurs étaient re­mar­quables par le rythme re­la­ti­ve­ment lent, as­sez sta­tique et po­sé de leur mise en scène : un éclai­rage simple mais soi­gné, un ca­drage as­sez large et des plans fixes, par­fois in­ter­rom­pus par des sé­quences plus mo­biles et en gros plans sur telle ou telle par­tie du corps et des liens. Yu­ki­mu­ra s’im­pli­quait, dif­fé­rent en ce­la de l’im­pas­si­bi­li­té sou­vent prê­tée à un maître. Il s’im­pli­quait dans l’at­ten­tion por­tée au corps

d’une femme, et à la jouis­sance dont elle lui ren­dait le té­moi­gnage. C’était ce­la qui sem­blait sur­tout l’in­té­res­ser. Il qua­li­fiait son art de ai­bu no na­wa : la corde qui ca­resse, par op­po­si­tion à celle qui tour­mente – se­me­na­wa – se­lon une autre tra­di­tion clas­sique du shi­ba­ri. Et bien que son art jouât de la souf­france comme de la dou­ceur, le ly­risme y était tou­jours pré­sent. C’est ain­si qu’il ne pen­sait pas que le shi­ba­ri ait vo­ca­tion à quit­ter l’un­der­ground pour de­ve­nir mains­tream. On ob­serve au­jourd’hui en Eu­rope et aux ÉtatsU­nis une ten­dance à le ba­na­li­ser, à le consi­dé­rer comme une va­riante in­of­fen­sive et heal­thy de la gym­nas­tique ou du yo­ga. Ce n’était pas le sen­ti­ment du sen­sei, qui n’ap­pré­ciait pas cet apla­tis­se­ment. Il af­fir­mait et pra­ti­quait le ca­rac­tère ré­so­lu­ment sexuel et éro­tique du shi­ba­ri, avec ce qu’il com­porte d’étrange et de pa­ra­doxal dans le rap­port de cha­cun au plai­sir et à la souf­france, et sim­ple­ment au corps, ser­vi par cer­tains as­pects im­por­tants de la tra­di­tion ja­po­naise : no­tam­ment le rap­port au jeu et aux co­di­fi­ca­tions des re­la­tions so­ciales. Yu­ki­mu­ra se pré­sen­tait ain­si comme le vio­leur au souffle et à la voix rauques, au dé­sir ma­ni­fes­té par une main et un re­gard in­tru­sifs, aux­quels ré­pon­daient les mo­du­la­tions, les plaintes et les dé­fenses tout aus­si co­di­fiées de la vic­time cap­tive et sé­duite. Ce cadre très iden­ti­fiable au ser­vice d’un éro­tisme puis­sant et sin­gu­lier de part et d’autre. Est-ce à dire que Yu­ki­mu­ra fa­bri­quait un art éro­tique grâce au­quel un homme et une femme, ou deux par­te­naires, pour­raient at­teindre la plé­ni­tude ? Sans doute pour une part, mais non sans iro­nie, car il savait qu’une femme ne s’at­trape pas comme ce­la. Son art étant une fa­çon d’es­sayer quand même… au moins le temps de la per­for­mance, en pre­nant ap­pui sur les codes de la tra­di­tion ja­po­naise : mi­miques, gestes, voix, mo­du­la­tions dif­fé­ren­ciées d’un homme et d’une femme dans l’échange. S’il n’a au­cune connais­sance de ces codes, un ob­ser­va­teur oc­ci­den­tal se­ra sans doute heur­té par ce qui lui semble contre­ve­nir aux normes, d’ailleurs de plus en plus mo­ra­li­santes, de l’Ouest. D’où cette ten­dance à ré­duire le shi­ba­ri à une gym­nas­tique in­of­fen­sive, éga­li­taire, et sur­tout ni sexuelle ni éro­tique. L’art de Yu­ki­mu­ra te­nait de la per­for­mance, jusque dans la plus mo­deste des le­çons qu’il dis­pen­sait. Quand il oeu­vrait avec une femme, il conviait l’as­sis­tance au spec­tacle d’une sorte de danse in­édite, étrange et dé­ci­sive, à l’éro­tisme as­su­mé. Ren­dons-lui en ici hom­mage.

Like ike­ba­na or cal­li­gra­phy, bon­dage is consi­de­red an art in Ja­pan, even if usual­ly prac­ti­ced dis­cre­te­ly.

Shi­ba­ri, or kin­ba­ku, in­volves ba­sic ac­tions (knot­ting, tying and tigh­te­ning) car­ried out in se­quences that are part­ly co­di­fied and part­ly im­pro­vi­sed, de­pen­ding on the skill of the prac­ti­tio­ner. Ha­ru­ki Yu­ki­mu­ra, who died on March 3, 2016 in To­kyo, was consi­de­red unique be­cause of his vir­tuo­si­ty and high­ly ero­ti­ci­zed per­for­mance style.

Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki used to re­ceive his guests wi­thout os­ten­ta­tion in a small apart­ment in To­kyo’s Ebi­su quar­ter. Some wan­ted to take les­sons, others just to watch; some were friends drop­ping by and others wan­ted to meet him. Even while clo­se­ly ob­ser­ving the student wor­king with a wo­man po­sing in no­thing but a light yu­ka­ta, ta­king over him­self so­me­times or ha­ving the exer­cise done all over again, he was at­ten­tive to eve­ryone there, al­ways wel­co­ming and ge­ne­rous in his man­ner. He un­ders­tood that people came to him for ve­ry dif­ferent rea­sons. Af­ter that, he tried to show the no­vice, male or fe­male, how to meet the high stan­dards of the art he was tea­ching. Yu­ki­mu­ra was a mas­ter, in­con­tes­ta­bly a shi­ba­ri sen­sei. Des­pite his ra­ther dis­creet re­pu­ta­tion, he en­joyed consi­de­rable au­tho­ri­ty in Ja­pan, of course, and abroad. His death has been mour­ned by a small and ra­ther aty­pi­cal

Tri­bute to a Ja­pa­nese Bon­dage Mas­ter

Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki lors d’un tour­nage. 2012. (© É. Bois­sise). Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki du­ring a shoot

Tous les vi­suels / all images: Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki lors d’un tour­nage. 2012. (© É. Bois­sise). Yu­ki­mu­ra Ha­ru­ki du­ring a shoot, 2012

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