Toute la lit­té­ra­ture est as­saut contre la fron­tière

Art Press - - NEWS - Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

Les fron­tières, qu’elles soient géo­gra­phiques, men­tales, sexuelles ou so­ciales, sont au coeur de trois ro­mans an­glo­phones ré­cents de Mi­chael Col­lins, Tim Mur­phy et MarkWink­ler.

Le mot fron­tière est de­ve­nu une ob­ses­sion, une tache qui se pro­page. Au nom de la pro­tec­tion des na­tions, les dis­cours les plus dé­li­rants sont ad­mis et com­men­tés chaque jour par les res­pon­sables pu­blics. À l’égard des fron­tières et de leurs im­pli­ca­tions po­li­tiques, la pa­role est telle que le temps d’en­re­gis­tre­ment est in­suf­fi­sant face à la vi­tesse du flux. Que faire de­vant le dé­luge de peurs et d’in­jures ra­ciales, d’ex­hor­ta­tions is­la­mo­phobes et an­ti­sé­mites ? Com­ment bar­rer la route du ra­cisme bon teint de ci­toyens déses­pé­rés, prêts à se je­ter dans la gueule du pre­mier loup ve­nu ? Par quel bout prendre cette vo­lon­té de re­pli et son idéo­lo­gie pro­tec­tion­niste qui gagne du ter­rain ? Pour s’op­po­ser à la course main dans la main des fan­tasmes et des contre­vé­ri­tés, la dé­mo­cra­tie fra­gi­li­sée peut-elle pe­ser un quel­conque poids ? La lit­té­ra­ture comme espace de li­ber­té ? Oui, l’art et l’ima­gi­naire ont un sens. Ils sauvent ce qui existe, in­ventent ce qui n’est pas et per­mettent d’évi­ter le gouffre ob­ser­vé par Dante lors­qu’il écrit dans la Di­vine Co­mé­die: « Les en­droits les plus sombres de l’en­fer sont ré­ser­vés aux in­dé­cis qui res­tent neutres en temps de crise mo­rale. » La panique en Eu­rope suite à l’ar­ri­vée mas­sive de ceux qua­li­fiés de « mi­grants » dé­montre que l’ac­cep­ta­tion de l’étran­ger re­lève en­core et tou­jours de la des­crip­tion d’un com­bat. Au mo­ment où le nou­veau pré­sident amé­ri­cain veut éri­ger un mur à la fron­tière avec le Mexique, dé­fiant les Eu­ro­péens en ap­plau­dis­sant le Brexit et niant to­ta­le­ment la né­ces­saire tran­si­tion éner­gé­tique de l’Amé­rique, à l’heure où le pré­sident russe égra­tigne le lien trans­at­lan­tique après avoir an­nexé la Cri­mée contre la com­mu­nau­té in­ter­na­tio­nale, on voit qu’il y a un lé­ger pro­blème quant au res­pect des consti­tu­tions des États, une lé­gère ten­dance à l’exa­cer­ba­tion de la pu­re­té du sang et de la fier­té des ori­gines. Le monde dans le­quel les fron­tières peuvent être fran­chies li­bre­ment est-il en train de de­ve­nir une illu­sion mar­ke­ting pour agences de voyages et com­pa­gnies low-cost ? La ques­tion se pose. Mais quelle ques­tion au juste ? Celle de la glo­ba­li­sa­tion ? De la guerre ? Du na­tio­na­lisme ? De l’éco­no­mie ? De la ri­chesse et de la pau­vre­té ? Si l’on re­fuse d’être neutre en temps de crise mo­rale et si l’on se dé­tache de l’en­fer des slo­gans qui sa­turent nos têtes et nous en­foncent sous terre, on s’aper­çoit que l’his­toire des fron­tières est la preuve même de la mo­bi­li­té, de l’ou­ver­ture et de la dis­con­ti­nui­té, au­tant de termes sans rap­port avec le si­rop pseu­do-fra­ter­nel d’un uni­ver­sa­lisme sans en­jeux. Con­cer­nant l’his­toire de la fron­tière amé­ri­caine, les faits sont tê­tus. N’ayant eu de cesse de bou­ger entre les 17e et 19e siècles, au gré d’avan­cées et de re­tours en ar­rière, se­lon l’im­plan­ta­tion des pre­miers co­lons jus­qu’à la guerre de Sé­ces­sion, la fron­tière dis­pa­raît of­fi­ciel­le­ment en 1890. Un siècle plus tard et des pous­sières, com­ment les écri­vains pro­cèdent-ils avec la car­to­gra­phie des États-Unis ? Com­ment mettent-ils en scène l’éten­due du pays ? Le ter­ri­toire est-il pal­pable dans leurs fic­tions ? Quel est le sta­tut des Grandes Plaines en re­gard des villes ? La vie ex­té­rieure re­joint-elle la vie in­té­rieure ? VIDE DE L’HU­MA­NI­TÉ Loin du pa­trio­tisme pu­tride, il se trouve que l’un des meilleurs au­teurs amé­ri­cains ac­tuels est né en Ir­lande. Il se nomme Mi­chael Col­lins, il est l’au­teur de six livres tra­duits en fran­çais, dont la Fi­lière éme­raude et les Pro­fa­na­teurs, ex­plo­ra­tions ma­gni­fiques d’une Amé­rique ca­chée. À chaque ro­man, on re­con­naît son uni­vers grâce à la nou­velle va­ria­tion qu’il dis­pose. Le monde de Col­lins est ce­lui du Mid­west, des lacs, du Mi­chi­gan, du pas­sé qui s’in­si­nue dans le pré­sent, des motels bi­zarres et des crimes en cours d’élu­ci­da­tion,

Mi­chael Col­lins Des sou­ve­nirs amé­ri­cains Tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Au­ré­lie Tron­chet Ch­ris­tian Bour­gois, 336 p., 22 eu­ros

Tim Mur­phy L’Im­meuble Ch­ris­to­do­ra Tra­duit de l’an­glais (États-Unis) par Jé­rôme Sch­midt Plon, « Feux croi­sés », 570 p., 21,90 eu­ros

Mark Wink­ler Je m’ap­pelle Na­than Lu­cius Tra­duit de l’an­glais (Afrique du Sud) par Cé­line Sch­wal­ler Mé­tai­lié, 240 p., 20 eu­ros

de la course à pied et de l’em­pa­thie pour les ca­rac­tères mis en scène. Dans son der­nier ro­man Des sou­ve­nirs amé­ri­cains ( The Death of all Things Seen est le titre ori­gi­nal, par­ti­cu­liè­re­ment beau et spé­cia­le­ment dif­fi­cile à tra­duire), on suit l’Amé­rique des âmes per­dues, des dé­clas­sés de la crise de 2008 et des zones dé­ci­mées qu’im­plique l’en­fer d’une crise mo­rale. On dé­couvre les se­crets de deux fa­milles et le des­tin de deux hommes en par­ti­cu­lier, Nor­man Price à Chi­ca­go et Nate Feld­man au Ca­na­da. Au-de­là des fron­tières, des langues et des se­crets, Col­lins pro­cède à une plon­gée dans le vide de l ’hu­ma­ni­té, as­phyxiée par une consommation fré­né­tique, des haines cuites et re­cuites entre pa­rents et en­fants, sans ou­blier les joies du dé­ve­lop­pe­ment per­son­nel aux mains de gou­rous ja­mais en reste. De nom­breuses pages mé­ri­te­raient d’être évo­quées, no­tam­ment celles où les ri­vières et les fo­rêts prennent forme sous l’oeil du lec­teur, mais lais­sons une der­nière fois la pa­role à He­len Price, la mère de Nor­man, au mi­lieu d’une ré­flexion lu­mi­neuse avant qu’elle se suicide : « Elle son­gea que, si elle de­vait ex­pli­quer le pro­ces­sus de la prise de mé­mos dans le mi­lieu des af­faires, s’il y avait quelque chose à trans­mettre à la nou­velle gé­né­ra­tion, il fau­drait sans au­cun doute faire al­lu­sion à cette conscience de l’espace, ce mou­ve­ment fluide dans le temps, cet as­sem­blage de pen­sées re­le­vées ici et là dans la pierre an­gu­laire des choses phy­siques et de l’espace. Oui, c’était ça, le sen­ti­ment d’être pré­sent phy­si­que­ment dans le temps. » À la fa­çon d’un pro­lon­ge­ment in­at­ten­du, l’espace et la pré­sence phy­sique dans le temps sont au centre de l’Im­meuble Ch­ris­to­do­ra, le pre­mier ro­man de Tim Mur­phy. Autre sphère ar­pen­tée, autre pa­no­ra­ma tra­ver­sant la côte Est et la ville de New York, tel un long fo­cus qui com­men­ce­rait en 2001 pour at­teindre

2021, en pas­sant par les an­nées 1980. Quand on entre dans ce ro­man foi­son­nant et par­fai­te­ment construit, on a l’im­pres­sion de re­voir les pre­mières images de Ro­se­ma­ry’s Ba­by. Après le tra­vel­ling sur le Da­ko­ta Buil­ding, cet im­pres­sion­nant bâ­ti­ment que Ro­man Po­lans­ki re­bap­tise mai­son Bram­ford et scrute d’une ma­nière « sa­ta­nique » pour an­non­cer la pos­ses­sion de Ro­se­ma­ry Wood­house, Tim Mur­phy aborde dans son livre un autre buil­ding, si­tué à Green­wich Vil­lage cette fois-ci, au pied duTomp­kins Square Park. En quelques lignes, le dé­cor est plan­té : « Le Ch­ris­to­do­ra pro­po­sait des chambres très hautes de pla­fond, avec des baies vi­trées do­mi­nant l’en­fer ur­bain de ce quar­tier de drogue et don­nant sur l’opu­lence de Man­hat­tan. » Alors que le quar­tier était le re­paire des sans-abri, des ca­més et des pau­més en tous genres, cock­tail ex­plo­sif pro­dui­sant les émeutes es­ti­vales de 1988 avec la po­lice, c’est dé­sor­mais une vi­trine tout à fait dif­fé­rente qui s’épa­nouit dans cette par­tie de New York. Une com­mu­nau­té nou­velle dont Mur­phy dresse le por­trait. Voi­ci Milly et Ja­red, un jeune couple ar­ty avec leur fils adop­tif Ma­teo ; voi­ci Hec­tor, un Por­to­ri­cain ho­mo­sexuel, jun­kie et mi­li­tant LGBT, qui ne s’est pas re­mis de la dis­pa­ri­tion de son com­pa­gnon, mort du si­da. RO­MAN DU RÉEL Pour ceux qui ne le sau­raient pas, LGBT si­gni­fie Les­biennes, Gays, Bi­sexuels et Trans. Pré­ci­sion de taille dans un monde dis­cri­mi­na­toire, au mo­ment où le pré­sident amé­ri­cain (en­core lui) vient de sup­pri­mer du site in­ter­net de la Mai­son Blanche les pages et toutes les men­tions con­cer­nant les LGBT. Sup­pres­sion lit­té­rale et confir­ma­tion que le pire an­non­cé au cours de la cam­pagne pré­si­den­tielle se­ra bel et bien mis en oeuvre pen­dant quatre ans. De ce point de vue des moeurs, l’Im­meuble Ch­ris­to­do­ra est une odyssée sur la fron­tière sexuelle qui sé­pare les in­di­vi­dus et une au­top­sie gla­çante de la bour­geoi­sie blanche. Ro­man des ef­fets se­con­daires et autres dé­gâts col­la­té­raux. Ro­man de la mu­ta­tion des corps in­ca­pables d’en­trer en contact les uns avec les autres. Ro­man du réel avec pour icône mé­téo­rique le jeune hips­ter Ma­teo : « Au­cune drogue ne pour­ra ja­mais lui pro­cu­rer un ef­fet si fort et si ful­gu­rant que NewYork Ci­ty, sur la­quelle le pre­mier re­gard qu’il porte, en l’ava­lant tout en­tière de­puis le ciel, le sub­merge d’ondes ver­ti­gi­neuses où se mêlent l’eu­pho­rie, la nos­tal­gie et l’af­fo­le­ment. Et contrai­re­ment à une drogue, c’est réel, tout est réel. » La drogue, le réel et l’ob­ses­sion des fron­tières à chaque point car­di­nal de la pla­nète. Fron­tières ter­restres, dé­li­mi­ta­tions psy­chiques, sé­pa­ra­tion du corps et de la so­cié­té. Pour com­prendre à quoi peuvent res­sem­bler l’ima­gi­na­tion et la vie af­fec­tive d’un homme d’au­jourd’hui, quit­tons les États-Unis et pre­nons la di­rec­tion du Cap en Afrique du Sud. Ob­ser­vons pa­tiem­ment la suc­ces­sion des jours d’une sil­houette or­di­naire. Le livre en ques­tion porte un titre cin­glant : Was­ted. En fran­çais, Je m’ap­pelle Na­than Lu­cius. Avec ce « ro­man en 67265 mots », voi­ci l’ap­pa­ri­tion d’un texte per­tur­bant de l’écri­vain sud-afri­cain MarkWink­ler. Ain­si, Na­than est un type ba­nal qui tra­vaille pour la ré­gie pu­bli­ci­taire d’un journal sans grand in­té­rêt, qui boit des coups après le bou­lot sans avoir vrai­ment d’amis, si ce n’est Madge, une an­ti­quaire dont on ap­prend qu’elle est at­teinte d’un cancer et qui de­mande l’aide de Na­than pour pas­ser de l’autre cô­té de la rampe et ne plus souf­frir in­uti­le­ment. Au mi­lieu d’un ta­bleau ap­pa­rem­ment uni­forme dans le dé­sastre, Mark Wink­ler ajoute une pin­cée d’étran­ge­té. En ef­fet, Na­than Lu­cius a une lu­bie pour les pho­tos. Voi l à com­ment i l pro­cède avec elles : « J’achète des vieilles pho­tos de gens que je ne connais pas. Je leur donne des noms et je les dis­pose en arbre gé­néa­lo­gique sur mon mur. Comme ça je peux avoir une nou­velle fa­mille quand je veux. » Au moins, pour un gars or­di­naire, il est un peu bi­zarre, sans comp­ter qu’il dort la lu­mière al­lu­mée et que per­sonne n’entre ja­mais chez lui… Der­rière son masque im­pas­sible, Na­than in­carne le rôle du té­moin, du pas­seur entre la vie et la mort, entre la fo­lie et l’en­fer­me­ment, à mi-che­min de la ré­pé­ti­tion des jours et de l’en­vie d’al­ler voir ailleurs. D’al­ler cou­rir d’autres lièvres. Au sens propre, comme le cou­reur des bois Nate Feld­man dans le ro­man de Mi­chael Col­lins, Na­than Lu­cius est un adepte du foo­ting, ac­ti­vi­té qui lui fait du bien et qu’il pra­tique même par temps de pluie. De la course à pied comme moyen d’ex­pres­sion, comme sur­vie, en­core que Na­than, exempt d’an­goisses in­utiles, soit por­té par un es­prit re­la­ti­ve­ment se­rein : « Je suis heu­reux de faire par­tie des sept mil­liards. Des sept mil­liards en vie. Des pe­tits. De ceux dont tu ne te rap­pelles pas le nom ou dont tu ne le sau­ras ja­mais. Ceux qui tra­versent la vie puis se contentent va­gue­ment de se dis­soudre à la fin de celle-ci. » Lo­gique im­pa­rable du was­ted, de ce qui est gâ­ché, gas­pillé, per­du ? Ou plu­tôt : ce qui ar­rive aux in­dé­cis res­tés neutres en temps de crise mo­rale. Qu’elles soient for­cées, sur­veillées, dé­tour­nées, ren­for­cées, dé­fen­dues ou ba­fouées, les fron­tières sont en per­ma­nence sol­li­ci­tées. Pa­ra­doxa­le­ment, le sta­tut d’une fron­tière, c’est qu’elle n’a rien de­man­dé. Elle est le ré­sul­tat d’une dé­ci­sion qui lui échappe. Mais en son nom, les hommes or­ga­nisent le crime. Pour­tant, le 16 jan­vier 1922, « hors du rang des as­sas­sins » et à l’is­sue d’une crise qu’il consi­dère comme un ef­fon­dre­ment, Franz Kaf­ka note dans son Journal: « Toute lit­té­ra­ture est as­saut contre la fron­tière. »

De haut en bas: M. Col­lins (Ph. Ma­thieu Bour­gois), T. Mur­phy (Ph. Ed­win Pa­bon), M. Wink­ler (Ph. M. Wink­ler)

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