Anouk Krui­thof Étienne Hatt

Art Press - - NEWS - Étienne Hatt

Pro­fuse et sti­mu­lante, pré­sen­tée au Ste­de­lijk Mu­seum d’Am­ster­dam ou au MoMA de New York, l’oeuvre d’Anouk Krui­thof reste mé­con­nue en France. La ga­le­rie Es­cou­gnou-Ce­tra­ro se­ra, en oc­tobre pro­chain, la pre­mière à lui consa­crer une ex­po­si­tion.

« Je vois la pho­to­gra­phie comme le point de dé­part de pos­si­bi­li­tés in­fi­nies. » Ces mots d’Anouk Krui­thof sont ex­traits d’une in­ter­view avec Iña­ki Do­min­go pu­bliée dans le der­nier des dix li­vrets qui com­posent le livre-ob­jet AUTOMAGIC pa­ru en no­vembre 2016 (1). Ils disent la pré­misse de l’oeuvre de cette Néer­lan­daise née en 1981, au­jourd’hui ins­tal­lée à Mexi­co après avoir vé­cu à New York de 2011 à 2015, et sonnent comme une mise en garde à qui, ten­tant de la pré­sen­ter, ne pour­rait que la ré­duire et la fi­ger. Car, une chose est sûre, Krui­thof ne se paie pas de mots. Il est, pour elle, en­ten­du de­puis long­temps que les pho­to­gra­phies ne sont pas des images fixes et planes pré­sen­tées au mur, mais qu’elles vivent dans des mi­lieux dif­fé­rents et connaissent de mul­tiples états. Sans hié­rar­chie, elles existent au­tant dans l’ex­po­si­tion, le livre – dont Krui­thof af­fec­tionne le for­mat contrai­gnant au point d’en avoir dé­jà pu­blié plus de dix – que dans un site in­ter­net, quand l’ar­tiste fait ap­pel à un al­go­rithme pour or­don­ner les 1 080 vi­sages, pho­to­gra­phiés par-der­rière, de sa sé­rie AHEAD (2015) sur l’ano­ny­mat à l’ère de la re­con­nais­sance fa­ciale que ces por­traits dé­jouent. Dans l’espace, les pho­to­gra­phies s’agrègent en sculp­tures et ins­tal­la­tions. Elles sont pré­sen­tées au sol ou au pla­fond, sont ti­rées sur des sup­ports aus­si lé­gers que le po­ly­sty­rène ou aus­si mous que le la­tex, in­ter­agissent avec des ma­té­riaux,

comme le plexi­glas ra­diant, qui en mo­di­fient la per­cep­tion en fonc­tion du point de vue, ou avec d’autres, plus sym­bo­liques, comme l’éponge, qui ab­sorbe, ou le film cel­lo­phane, qui étouffe, et qui achèvent de confé­rer à ces images un ca­rac­tère or­ga­nique. Dans cette pro­fu­sion po­ly­morphe qui trouve, de plus, des dé­ri­vées vers la per­for­mance, il est pour­tant une se­conde cer­ti­tude : cette oeuvre plonge ses ra­cines dans la chair et l’es­prit de son temps. On pour­rait re­mon­ter à Playing Bor­ders (this contem­po­ra­ry state of mind), qui réunit des pho­to­gra­phies de sculp­tures et de per­for­mances réa­li­sées au dé­but de 2008 à par­tir du mo­bi­lier d’un bu­reau à l’aban­don ; ou à Eve­ry Thing Is Wave (2013), re­mar­quable en­semble ins­pi­ré par New York, plus par­ti­cu­liè­re­ment le quar­tier des af­faires, ses re­la­tions de pou­voir, l’om­ni­pré­sence de la sur­veillance, la no­tion de stress et ses ma­ni­fes­ta­tions phy­siques comme la trans­pi­ra­tion. Si l’on s’en tient aux pro­jets ré­cents, #EVI­DENCE (2015) ou AUTOMAGIC té­moignent, quant à eux, d’une conscience ai­guë de l’océan d’images qui nous baigne et des condi­tions nous per­met­tant d’y sur­na­ger. Ces images sont, bien sûr, celles que l’on re­çoit en masse via les ré­seaux, mais aus­si celles que l’on pro­duit. SOU­VE­NIRS IRRÉELS Pour #EVI­DENCE, Krui­thof a consul­té l’in­té­gra­li­té des comptes Ins­ta­gram de di­zaines d’ins­ti­tu­tions, agences gou­ver­ne­men­tales et en­tre­prises amé­ri­caines. Il s’agis­sait de consti­tuer une ar­chive de cap­tures d’écran for­mant la ma­tière pre­mière d’une constel­la­tion de tra­vaux par­mi les­quels se dis­tinguent les sculp­tures Neu­tral, réa­li­sées à par­tir des cartes d’iden­ti­té flou­tées fi­gu­rant sur les vues des armes in­ter­cep­tées aux aé­ro­ports par la Tran­spor­ta­tion Se­cu­ri­ty Ad­mi­nis­tra­tion. Leurs struc­tures mé­tal­liques évoquent des corps aus­si déshu­ma­ni­sés que les vi­sages in­sai­sis­sables qu’elles sou­tiennent. Par son titre, sa mé­thode et sa fi­na­li­té, #EVI­DENCE fait écho, près de qua­rante ans après, au livre Evi­dence de Mike Man­del et Lar­ry Sul­tan qui s’étaient ap­pro­prié des pho­to­gra­phies fac­tuelles is­sues d’ar­chives amé­ri­caines. Ex­traites de leur contexte et dé­pour­vues de lé­gende, elles per­daient leur sens et es­quis­saient, se­lon les mots de Krui­thof, un « ave­nir am­bi­gu », dont #EVI­DENCE offre une ma­nière d’ac­tua­li­sa­tion. AUTOMAGIC est lui aus­si fon­dé sur une ar­chive pho­to­gra­phique, pro­duite cette fois par l’ar­tiste elle-même, qui a ac­cu­mu­lé de­puis 2003, d’abord sans in­ten­tion ar­tis­tique, des mil­liers de pho­to­gra­phies prises au jour le jour, no­tam­ment lors de ses voyages. Krui­thof s’in­ter­roge au­jourd’hui sur les ef­fets de ses prises de vue sur sa mé­moire, comme ex­ter­na­li­sée dans le disque dur de son or­di­na­teur : « Mes sou­ve­nirs ne sont peut-être pas en­ra­ci­nés dans mon es­prit comme les sou­ve­nirs réels des évé­ne­ments, mais comme des sou­ve­nirs irréels créés en pre­nant des pho­to­gra­phies, en les re­gar­dant, en pen­sant à elles et en les re­tra­vaillant. » Nos ex­pé­riences vé­cues n’exis­te­raient plus qu’à tra­vers nos écrans et s’ap­pa­ren­te­raient à celles, vir­tuelles, pro­po­sées par les ré­seaux. Pour­tant, les ar­chives qui ont ser­vi de ma­tière pre­mière à #EVI­DENCE et à AUTOMAGIC ne consti­tuent pas, aux yeux de Krui­thof, un ma­té­riau si­mi­laire. L’ar­tiste les dis­tingue et ré­ha­bi­lite la prise de vue : « Main­te­nant que l’ap­pro­pria­tion est pour ain­si dire épui­sée, le contact hu­main que per­met la pho­to­gra­phie dans le monde ex­té­rieur com­mence à re­faire sens. » Mais, dans l’un et l’autre cas, ces images ne sau­raient exis­ter en l’état. Elles sont sou­mises à des pro­cé­dés, sou­vent ré­pé­ti­tifs, de trans­for­ma­tion aux fi­na­li­tés mul­tiples. En té­moigne le li­vret « T » d’AUTOMAGIC. Krui­thof l’a pro­duit à par­tir de pho­to­gra­phies de voyages qui ne par­ve­naient pas à trans­mettre ce qu’elle avait res­sen­ti sur place. Elle les su­per­po­sa deux à deux pour re­trou­ver une part de la ma­gie de la na­ture. Mais elle re­pho­to­gra­phia, au té­lé­phone et au flash, ces mon­tages sur l’or­di­na­teur pour sou­li­gner la bar­rière que consti­tue l’écran et notre dé­con­nexion d’avec la na­ture. Preuve s’il en est que la né­ces­si­té de l’image n’a, pour Krui­thof, d’équi­valent que sa cri­tique. (1) Anouk Krui­thof, AUTOMAGIC, Edi­to­rial RM/stress­press.biz, 2016 : 10 li­vrets sous cof­fret en plexi­glas, 768 pages, 528 images, édi­tion de 1 000 exem­plaires, 110 eu­ros sur le site de stress­press.biz, la mai­son d’édi­tion de l’ar­tiste.

Anouk Krui­thof’s pro­fuse and sti­mu­la­ting work, seen at the Ste­de­lijk Mu­seum in Am­ster­dam and MoMA in New York, re­mains lit­tle known in France. Her so­lo show at the Es­cou­gnou-Ce­tra­ro gal­le­ry next fall will be her first in Pa­ris.

——

“I see pho­to­gra­phy as a star­ting point of in­fi­nite pos­si­bi­li­ties.” These words by Anouk Krui­thof (born 1981) are ta­ken from an in­ter­view by Iña­ki Do­min­go pu­bli­shed in the last of the ten book­lets that make up the book-ob­ject AUTOMAGIC pu­bli­shed in No­vem­ber 2016.(1) They state the pre­mise un­der­lying the prac­tice of this Dutch-born ar­tist now li­ving in Mexi­co, af­ter a stint in New York in 2011–15, and should be ta­ken as a war­ning to those who in trying to present her can on­ly re­duce and freeze the scope of her work. One thing is cer­tain: Krui­thof doesn’t bull­shit. It’s been clear for a long time, as far as she’s concer­ned, that pho­tos are not fixed, flat pic­tures fas­te­ned on a wall. They live in dif­ferent places and states of exis­tence. There’s no hie­rar­chy. They exist not on­ly in ex­hi­bi­tions and books (Krui­thof likes their for­mat constraints so much that she’s al­rea­dy put out more than ten) but al­so on a Web site. For this, an al­go­rithm was used to scan and or­der l,080 pho­tos of people fa­cing away from the ca­me­ra ( AHEAD, 2015), a plea for the right to ano­ny­mi­ty in the era of fa­cial re­cog­ni­tion soft­ware, which is to­tal­ly thwar­ted in these por­traits. She amal­ga­mates pic­tures in­to sculp­tures and ins­tal­la­tions, pre­sen­ting them on the floor or on a wall, moun­ted on sup­ports as light as po­ly­sty­rene and as soft as la­tex, so that the images in­ter­act with these ma­te­rials. For ins­tance, ra­diant Plexi­glas mo­di­fies our per­cep­tion de­pen­ding on where we’re loo­king from. Other sup­ports

are more sym­bo­lic, like ab­sorbent sponges and the kind of thin plas­tic that can suf­fo­cate people. As a re­sult, the images ac­quire an or­ga­nic qua­li­ty. What’s more, this po­ly­mor­phous pro­fu­sion so­me­times veers to­ward per­for­mance art. So ano­ther thing is for sure: Krui­thof’s work is dee­ply roo­ted in the spirit and flesh of her times. That di­men­sion goes back to the ear­ly 2008 Playing Bor­ders (This Contem­po­ra­ry State of Mind), com­pri­sed of pho­tos of sculp­tures and per­for­mances made using the fur­ni­ture in an aban­do­ned of­fice space, and Eve­ry Thing Is Wave (2013), a re­mar­kable ho­mage to New York and es­pe­cial­ly Wall Street, its po­wer re­la­tions, the om­ni­scient vi­deo sur­veillance, and the no­tion of stress and its phy­si­cal ma­ni­fes­ta­tions such as swea­ting. Among her recent pro­jects, #EVI­DENCE (2015) and AUTOMAGIC are tes­ta­ment to her acute awa­re­ness of the ocean of images wa­shing over us and the condi­tions that can keep us from drow­ning. The images here are of course those that flood the Web and so­cial me­dia, but they al­so in­clude the ones we make our­selves. UN­REAL MEMORIES For #EVI­DENCE, Krui­thof re­sear­ched the en­tire contents of the Ins­ta­gram ac­counts of do­zens of U.S. ins­ti­tu­tions, go­vern­ment agen­cies and cor­po­ra­tions. The re­sul­ting ar­chive of screen­shots ser­ved as the raw ma­te­rial for a se­ries of pieces, in­clu­ding Neu­tral, made using blur­red iden­ti­ty cards pho­to­gra­phed along with wea­pons sei­zed at air­port se­cu­ri­ty check­points by the Tran­spor­ta­tion Se­cu­ri­ty Ad­mi­nis­tra­tion. The me­tal­lic struc­tures evoke bo­dies as de­hu­ma­ni­zed as the blur­red faces on the IDs they are pai­red with. With its title, me­thod and aims, #EVI­DENCE re­fe­rences the book of the same name pro­du­ced by Mike Man­del and Lar­ry Sul­tan for­ty years ago, com­pri­sed of fac­tual pho­tos ap­pro­pria­ted from Ame­ri­can ins­ti­tu­tio­nal ar­chives. When ex­trac­ted from their content and strip­ped of cap­tions, they lose their in­ten­ded mea­ning and ins­tead sketch out what Krui­thof calls the “am­bi­guous fu­ture,” which #EVI­DENCE up­dates. AUTOMAGIC is al­so ba­sed on a pho­to­gra­phic ar­chive, this time made by the ar­tist her­self, using the thou­sands of snap­shots she ac­cu­mu­la­ted since 2003, ta­ken es­pe­cial­ly du­ring her tra­vels, with no pre­vious ar­tis­tic in­ten­tions. With this piece Krui­thof ques­tions the ef­fect on her me­mo­ry pro­du­ced by these pic­tures sto­red on her com­pu­ter hard drive as if they were ex­ter­na­li­za­tions of her me­mo­ry. “My memories might not be roo­ted in my mind as ac­tual memories of events, but un­real memories crea­ted by ta­king pho­tos, loo­king at them, thin­king about them and re­wor­king them.” Our ex­pe­riences as we li­ved them no lon­ger exist, or ra­ther, they exist on­ly on screens and in that are no dif­ferent than the vir­tual memories ac­ces­sed on­line. But this is not how Krui­thof sees the ar­chi­val ma­te­rial used to make #EVI­DENCE and AUTOMAGIC. She dis­tin­guishes bet­ween the two ca­te­go­ries and of­fers re­demp­tion for the ones she made her­self: “Now that ap­pro­pria­tion is so­mew­hat ti­red out, hu­man connection through pho­to­gra­phy in the out­side world is star­ting to mean so­me­thing again.” But in ei­ther case, these pho­tos can’t exist as is. They have to be sub­jec­ted to of­ten re­pe­ti­tive pro­ce­dures and trans­for­med, with mul­tiple aims. For example, Krui­thof made the book­let T in AUTOMAGIC using tra­vel pho­tos that fai­led to convey what she felt when she was ac­tual­ly there. Krui­thof de­ci­ded to su­per­im­pose them in sets of two, see­king to res­tore some of the ma­gic of na­ture. But she al­so re-pho­to­gra­phed these mon­tages on the com­pu­ter using an iP­hone and flash in or­der to em­pha­size the de­gree to which screens have be­come bar­riers and to which we have be­come dis­con­nec­ted from na­ture. Proof, as if any were nee­ded, that for Krui­thof, we need images and their cri­tique in equal mea­sure.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff (1) Anouk Krui­thof, AUTOMAGIC, Edi­to­rial RM/stress­press.biz, 2016: 10 book­lets in a trans­pa­rent acry­lic box, 768 pages, 528 images, edi­tion of a thou­sand co­pies, 110 eu­ros from the ar­tist’s pu­bli­shing plat­form, stress­press.biz. Anouk Krui­thof Né en/ born 1981 à Dor­drecht, Pays-Bas Vit et tra­vaille à/ lives in Mexi­co, New York et Am­ster­dam Ex­po­si­tions per­son­nelles ré­centes et à ve­nir / Recent and for­th­co­ming so­lo shows : 2017 #Evi­dence, Ca­se­more Kir­ke­by, San Fran­cis­co FOAM, Am­ster­dam; AHEAD, Cen­tro De La Ima­gen, Mexi­co Ci­ty Ex­po­si­tions de groupe ré­centes/ Recent group shows : 2015 Ocean of Images: New Pho­to­gra­phy 2015, MoMA, New York 2014 (duo) Pau­lien Ol­the­ten & Anouk Krui­thof, Ste­de­lijk Mu­seum, Am­ster­dam

Pho­to­graphs, sty­ro­foam, cel­lo­phane, Plexi­glas, sponges

« Swea­ty Sculp­ture (Spec­trum). ». 2013. Sculp­tu­ral si­tua­tion. Pho­to­gra­phies, po­ly­sty­rène, cel­lo­phane, plexi­glas ra­diant, éponges. 120 x 130 x 80 cm.

« AUTOMAGIC ». 2016. Livre-ob­jet. Edi­to­rial RM/ stress­press.biz. Double page du li­vret « T ». Book-ob­ject; Spread from the “T” book

« Neu­tral (psy­ched) ». 2015. Sculp­ture. Mé­tal, ti­rages sur PVC et vi­nyl. 65 x 100 x 65 cm. Me­tal, prints, vi­nyl

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.