Alain Ba­diou le poème et la phi­lo­so­phie

le poème et la phi­lo­so­phie

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Au geste pla­to­ni­cien de ban­nis­se­ment des poètes, Alain Ba­diou op­pose ce­lui de leur ac­cueil et de leur écoute. Le poème est pour lui « une pen­sée qui est son acte même ».

Peu de phi­lo­sophes contem­po­rains ont écou­té le poème, se sont ins­truits de son ré­gime de pen­sée comme le fait Alain Ba­diou. Non seule­ment parce que le poème, al­lié aux autres arts, com­pose l’une des quatre pro­cé­dures de vé­ri­té aux cô­tés de la science, de la po­li­tique et de l’amour, mais aus­si parce que la poé­sie, de l’in­té­rieur de ses ressources mêmes, met à l’épreuve la phi­lo­so­phie de Ba­diou. Eu égard à la phi­lo­so­phie, le poème est en avant di­rait Rim­baud. L’axiome de base du sys­tème de Ba­diou énonce que le poème est « une pen­sée qui est son acte même » : loin de n’être qu’ex­plo­ra­tions for­melles prises dans le sen­sible, il dé­ploie une pen­sée. La ré­cu­sa­tion de sa na­ture ex­clu­si­ve­ment for­melle a pour pen­dant, cô­té ma­thé­ma­tique, le re­fus de sa dé­fi­ni­tion for­ma­liste, l’équa­tion entre ma­thé­ma­tique et on­to­lo­gie. Con­cep­tua­li­sant les vé­ri­tés de son temps pro­duites par les quatre champs créa­teurs de vé­ri­tés, la phi­lo­so­phie est sous condi­tion du poème (et de la science, de la po­li­tique, de l’amour) dont elle énonce la pen­sée de la pen­sée. La poé­sie de Mal­lar­mé, Rim­baud, Pes­soa, Trakl, Ce­lan, Man­del­stam, Pa­so­li­ni, Ne­ru­da, Hik­met, Brecht, Rou­baud, Beck nour­rit l’édi­fice concep­tuel de Ba­diou qui s’ouvre aux opé­ra­tions à l’oeuvre dans le poème sans ja­mais le sur­plom­ber, ni se l’ap­pro­prier. Dans ce dia­logue où la phi­lo­so­phie s’ins­truit du poème, où le poème s’illu­mine de sa dé­coupe concep­tuelle, la lec­ture des poèmes est à la fois d’obé­dience phi­lo­so­phique, « in­té­res­sée » par le ques­tion­ne­ment mé­ta­phy­sique que sou­lève le champ poé­tique, et écoute « dés­in­té­res­sée » des ressources de la chair de la langue. L’opé­ra­tion mal­lar­méenne de sous­trac­tion met en place une ap­proche de l’événement qui re­joint, ali­mente, in­cline la pen­sée ba­diou­sienne de l’événement. La sous­trac­tion dé­signe une poé­sie que Mal­lar­mé dit sous­traite à l’« uni­ver­sel reportage ». Une dé­fi­ni­tion de la poé­sie que Ba­diou fait sienne : « ar­ra­che­ment in­terne à la langue ma­ter­nelle », ex­té­rieure au commerce com­mu­ni­ca­tion­nel, la poé­sie in­ter­rompt le ré­gime or­di­naire de la pa­role, crée son propre uni­vers en congé­diant l’ob­jet. « Le poème est la langue elle-même, s’ex­po­sant so­li­taire en ex­cep­tion du cha­hut qui nous tient lieu de com­pré­hen­sion. » LA SCÈNE PLATONICIENNE En amont de l’ ana­lyse des rap­ports entre poé­sie et phi­lo­so­phie se tient la scène platonicienne. In­sé­rée dans le livre X de la Ré­pu­blique, cette scène inau­gu­rale, d’une grande vio­lence, se solde par l’ex­clu­sion des poètes hors de la Ci­té. Ba­diou re­nou­velle l’in­ter­pré­ta­tion du pro­cès in­ten­té à la poé­sie et le ban­nis­se­ment qui le conclut : d’une part, ce conflit entre poé­sie et phi­lo­so­phie est im­mé­mo­rial, plus an­cien que le geste pla­to­ni­cien ; d’autre part, la condam­na­tion n’a pas trait, comme on le croit sou­vent, à l’imi­ta­tion, à la mau­vaise mi­mé­sis illu­soire d’une poé­sie-si­mu­lacre, mais à l’op­po­si­tion entre poème et ma­thème, dis­ci­pline ma­thé­ma­tique. Si Pla­ton se dé­fie des feux de sé­duc­tion du poème, de ses charmes de si­rène, de son in­ca­pa­ci­té à sai­sir le Vrai, c’est parce que le poème ruine la dis­cur­si­vi­té, l’en­chaî­ne­ment ar­gu­men­ta­tif dont le pa­ra­digme est la ma­thé­ma­tique. Comme l’énonce Ba­diou, pour dé­poé­ti­ser la vé­ri­té, Pla­ton s’ap­puie sur la ma­thé­ma­tique. Le spectre ca­ché der­rière la que­relle entre poé­sie et phi­lo­so­phie a pour nom ma­thème. L’en­jeu dis­si­mu­lé a pour nom la so­phis­tique et sa des­cen­dance, l’ an­ti phi­lo­so­phie. Pas plus que le concept ne doit se lais­ser en­voû­ter par le poème, le phi­lo­sophe ne doit cé­der àl’ ant iphi­lo­so­phie. Si Ba­diou est pla­to­ni­cien, c’est au sens où, dans son sys­tème comme dans ce­lui de Pla­ton, la ré­fu­ta­tion des so­phistes/des an­ti­phi­lo­sophes fait par­tie du geste phi­lo­so­phique. La phi­lo­so­phie est alors un lieu bâ­tard, ne pro­dui­sant par lui-même au­cune vé­ri­té, chambre d’échos de celles pro­duites par les quatre champs. Sa tâche est de pen­ser l’im­pen­sable en se te­nant au point d’in­ter­sec­tion du lan­gage ma­thé­ma­tique et du re­gistre du poé­tique, sans pri­vi­lé­gier l’un au dé­tri­ment de l’autre. Les an­ti­phi­lo­sophes (Pas­cal, Kier­ke­gaard, Nietzsche, La­can…) sont pré­ci­sé­ment ceux qui, re­fu­sant le sys­tème, ré­cu­sant la spé­cu­la­tion abs­traite au nom de l’in­tui­tion, des sin­gu­la­ri­tés, lorgnent vers le seul poème. Le com­plexe équi­libre du pacte entre ma­thé­ma­tique et poème sur le­quel la phi­lo­so­phie se fonde se dé­lite alors. Dé­sor­mais clô­tu­ré, l’« âge des poètes » (de Rim­baud à Ce­lan) cor­res­pond à l’époque où, dé­cré­tant l’achè­ve­ment de la mé­ta­phy­sique, s’en re­met­tant à la poé­sie, la phi­lo­so­phie lui confiait la charge de pen­ser son temps, d’être pen­sée de sa pen­sée. La fin de l’âge des poètes rend sa fonc­tion à la mé­ta­phy­sique. Les quatre pro­cé­dures gé­né­riques mises en place par Ba­diou nouent leurs dé­ter­mi­na­tions : des ma­gni­fiques textes sur Pa­so­li­ni, Pes­soa, Ce­lan, Beck, sur la ques­tion de l’in­nom­mable, l’on re­tien­dra l’amour du poème qui les tran­sit, l’écoute des mur­mures de l’autre langue com­po­sant l’al­chi­mie du verbe. Une éthique du ques­tion­ne­ment est mise en oeuvre, la­quelle en­tend res­sai­sir les en­jeux concep­tuels, po­li­tiques du poème sans ja­mais for­cer sa tex­ture lan­ga­gière ni bâillon­ner sa pré­sen­ta­tion du sen­sible, en fai­sant fond sur la pen­sée que l’art ex­pose. Si Pla­ton est le maître de Ba­diou, Mal­lar­mé est son étoile. Sans par­ler de par­ri­cide, l’on di­ra qu’au geste pla­to­ni­cien de ban­nis­se­ment des poètes, Ba­diou op­pose ce­lui de leur ac­cueil et de leur écoute. Comme si le ma­thème était le gar­dien du poème, ce der­nier le veilleur du pre­mier et la phi­lo­so­phie la gar­dienne des quatre pro­cé­dures de vé­ri­tés.

Vé­ro­nique Ber­gen

Alain Ba­diou (Ph. DR)

Alain Ba­diou Que pense le poème? Nous, 192 p., 20 eu­ros

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