Cé­cile Guil­bert pas de quar­tier

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Deux anciens élèves de la pro­mo­tion 1986 de Sciences Po se re­trouvent trente ans plus tard et plongent le lec­teur dans les ors peu re­lui­sants de la vie po­li­tique fran­çaise.

Nous y sommes: pri­maire de la droite, pri­maire de la gauche, élec­tion pré­si­den­tielle, dé­bats té­lés, mé­dias et ré­seaux so­ciaux en ébul­li­tion ; la so­cié­té du spec­tacle bat son plein. Com­ment, de­vant le grand événement de notre vie dé­mo­cra­tique qui s’an­nonce, les ci­toyens que nous sommes peuvent-ils ré­agir à la lec­ture du nou­veau livre de Cé­cile Guil­bert ? Af­fer­mir leur foi dans nos ins­ti­tu­tions dé­mo­cra­tiques ? Je crains le pire. Il est vrai que les Ré­pu­bli­cains s’an­nonce comme ro­man, donc oeuvre d’ima­gi­na­tion (mais quel livre n’est pas ro­man au­jourd’hui ?). Il est éga­le­ment vrai qu’il n’a pas pour titre les Dé­mo­crates, mais les Ré­pu­bli­cains. On peut du coup, à bon droit, ne mettre en cause qu’une des in­car­na­tions de la dé­mo­cra­tie : la ré­pu­blique, notre Ré­pu­blique fran­çaise. Il est tout aus­si vrai que les Ré­pu­bli­cains pour­rait n’être qu’une charge contre l’or­ga­ni­sa­tion po­li­tique de la droite. Sauf que le lec­teur de gauche au­ra la mau­vaise surprise d’as­sis­ter à l’en­trée en piste de quelques figures qui ne lui sont pas in­con­nues : Ro­card, Mit­ter­rand, Hol­lande, Valls, Fa­bius, Au­bry, Mon­te­bourg, StraussKahn, Dray, Ca­hu­zac… Dès lors, aux lec­teurs, de quelque ten­dance po­li­tique qu’ils soient, prêts à s’aven­tu­rer dans la sa­ga des Ré­pu­bli­cains, ne faut-il pas adres­ser cette mise en garde : « Vous qui en­trez ici, lais­sez toute es­pé­rance » ? Pas de panique pour au­tant, la vi­rée en en­fer à la­quelle ils sont conviés est moins ter­ri­fiante que celle an­non­cée à Dante et Vir­gile sur la grande porte de Jé­ru­sa­lem. Le spec­tacle qui les at­tend tient plus de la so­tie mé­dié­vale, de la sa­tire mo­lié­resque, par­fois du théâtre de bou­le­vard, que d’une des­cente chez Lu­ci­fer. Amu­sés, ou­trés ou désa­bu­sés, peut-être se conten­te­ront-ils de re­prendre et dé­tour­ner Sha­kes­peare : « So­me­thing is rot­ten in the state of France. » Nous voi­ci donc dans les ors du pa­lais et les sa­lons de la Ré­pu­blique (mais aus­si dans les cui­sines, ar­rière-cui­sines, ca­bi­nets et bou­doirs). On voit dé­fi­ler en ces lieux des pré­si­dents de la Ré­pu­blique, des mi­nistres et leurs hommes de main, chefs de ca­bi­net et autres conseillers po­li­tiques, des dé­pu­tés, des sé­na­teurs, et une ni­chée de Ru­bem­pré aux pe­tits pieds (à l’image de cet Aqui­li­no Mo­relle mais, lui, chaus­sé de Ber­lu­ti), la plu­part sor­tis, comme tant de hauts fonc­tion­naires, de ces cou­veuses que sont Sciences Po et l’ENA. C’est pré­ci­sé­ment dans l’une d’elles, Sciences Po, qu’a bi­be­ron­né un temps la nar­ra­trice que Cé­cile Guil­bert ap­pelle « la fille en noir ». Celle-ci, lors d’une émis­sion d’Ar­dis­son, re­trouve un condis­ciple de Sciences Po, Guillaume Fron­sac, le­quel pour­suit une car­rière dis­crète dans di­verses of­fi­cines du pou­voir po­li­tique. De dix-sept heures à mi­nuit, au cours d’une er­rance dans Pa­ris, la « fille en noir » – qui, elle, a quit­té le mi­lieu des ca­bi­nets mi­nis­té­riels pour la lit­té­ra­ture (elle est l’au­teur d’un es­sai sur le car­di­nal de Retz) – et l’an­cien du ca­bi­net de Bal­la­dur vont échan­ger leurs sou­ve­nirs de la rue Saint-Guillaume et pas­ser en re­vue quelques-unes des têtes di­ri­geantes qu’ils ont croi­sées. La ga­le­rie de por­traits n’est pas triste. Voi­ci « le grand Bal­la­mou­chi », Bal­la­dur, « snob en­ti­ché de du­chesses et de ba­ronnes » ; le « faux noble d’Em­pire au nom de pur sang », Ga­lou­zeau de Ville­pin, « cour­ti­san fla­gor­neur » et vul­gaire ; Alain Minc, « l’éter­nel cou­teau suisse des élites fran­çaises » ; l ’ « hi­dal­go vin­di­ca­tif », Valls ; « l’homme aux man­chettes Pra­da », Sar­ko­zy, et le teint et pou­dré Hol­lande, pré­cé­dé par l’« an­cien mau­ras­sien cryp­to-co­lo­nia­liste Mit­ter­rand ». Tiens, mais c’est bien le pe­tit « ai­glon » Ma­cron qui se dresse sur ses er­gots, et cette « pa­thé­tique à chou­croute », n’est-ce pas Fri­gide Bar­jot ? Que fait-elle au sein de cette fa­ran­dole, sui­vie par « l’éner­vée dou­lou­reuse An­got », le « lu­tin sau­tillant Jean d’O », le « Tad­zio sé­duc­teur de vieilles dames », Ba­nier… ? C’est que les po­li­tiques ne vivent pas dans une bulle, ils aiment à s’en­tou­rer : grands pa­trons, syn­di­ca­listes, jour­na­listes, uni­ver­si­taires sont convo­qués dans leurs sa­lons, conviés à leur table ; quant aux ar­tistes et écri­vains, c’est bien connu, ils sont fas­ci­nés par les hommes et femmes de pou­voir. On les sonne, ils ac­courent. UNE LANGUE DE MI­SÈRE Ce qui frappe, à la lec­ture du livre de Cé­cile Guil­bert, c’est l’ex­trême vul­ga­ri­té de ce per­son­nel po­li­tique et de leurs sup­pôts dans les mé­dias ; c’est leur lan­gage : vo­ca­bu­laire ap­pau­vri, syn­taxe dé­glin­guée, in­va­sion mas­sive de bar­ba­rismes et de néo­lo­gismes im­pro­bables, abus de ces hor­ribles « ac­ter », « im­pac­ter », « en ca­pa­ci­té de », « pro­blé­ma­tique » em­ployés à tout-va, temps et modes des verbes fau­tifs ; et quand ce beau monde n’est pas en re­pré­sen­ta­tion, fusent les « merde », « pu­tain », « pé­tasse », « pe­tit con »… Puis-je dire que des grandes figures com­mu­nistes, d’ori­gine ou­vrière, que j’ai connues de près dans ma jeu­nesse, y com­pris les pires, les sta­li­niens purs et durs, je n’ai pas le sou­ve­nir qu’ils aient usé d’un lan­gage aus­si tri­vial et af­fec­té un tel cy­nisme dans leur vie pu­blique et pri­vée ? Ques­tion lé­gi­time : Cé­cile Guil­bert ne for­cet-elle pas le trait ? Hé­las, elle ne parle pas à la lé­gère : la tranche d’hu­ma­ni­té qu’elle dé­crit, elle l’a ap­pro­chée de près. Son porte-voix, la « fille en noir », a quelque res­sem­blance avec elle. Même par­cours, de la po­li­tique à la lit­té­ra­ture. Il est no­table, par ailleurs, que deux de ses es­sais qui ont fait date por­taient sur des écri­vains qui ont été les meilleurs té­moins et ana­lystes de leur temps : Saint-Si­mon et Guy De­bord.

Jacques Hen­ric

Cé­cile Guil­bert (Ph. Ni­co­las Guil­bert)

Cé­cile Guil­bert Les Ré­pu­bli­cains Gras­set, 256 p., 19 eu­ros

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