Jean Eus­tache au plus juste

au plus juste

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Luc Bé­raud fut l’as­sis­tant de Jean Eus­tache. Son ré­cit re­vient sans com­plai­sance sur la pré­pa­ra­tion et le tour­nage de films ma­jeurs, dont la Ma­man et la Pu­tain, du réa­li­sa­teur mort en 1981.

Il existe une ma­nière d’écrire sur le ci­né­ma de Jean Eus­tache. Élé­gante, our­lée, énig­ma­tique. Pas mal de chic et beau­coup de lettres. Un cer­tain ton pour ini­tiés do­mine ain­si les études aus­si bien que les ro­mans – il en existe plu­sieurs – où pa­raît une fi­gure à pro­pos de la­quelle Jean-Claude Biette trou­va un jour une for­mule d’une in­dé­pas­sable jus­tesse. D’Eus­tache, Biette a écrit qu’il est le plus grand ci­néaste fran­çais après Go­dard, pré­ci­sant aus­si­tôt : « après, au sens tem­po­rel ». Cette ma­nière n’est pas celle de Luc Bé­raud. Avant de de­ve­nir scé­na­riste et réa­li­sa­teur – sa Tor­tue sur le dos mar­qua l’an­née 1978 –, Bé­raud a été as­sis­tant de nom­breux ci­néastes, dont Eus­tache pour la Ma­man et la Pu­tain (1973), Mes pe­tites amou­reuses (1974) et le pre­mier vo­let, que par com­mo­di­té on dit « do­cu­men­taire », d’Une sale his­toire (1977). C’est ce­la, pour l’es­sen­tiel, que ra­conte Au tra­vail avec Eus­tache (ma­king of), la pré­pa­ra­tion et le tour­nage de ces trois films ma­jeurs – les deux pre­miers sur­tout, le troi­sième ayant été réa­li­sé en une nuit. Est-ce parce qu’un as­sis­tant, de­vant ré­soudre dans l’ins­tant toute sorte de pro­blème, n’a guère le loi­sir de s’épar­piller en consi­dé­ra­tions oi­seuses ? L’ex­pli­ca­tion est un peu courte. Reste l’es­sen­tiel : des livres pa­rus sur et au­tour du ci­néaste, Au tra­vail avec Eus­tache est à ce jour le seul à ne pas conte­nir une once d’af­fec­ta­tion my­tho­lo­gique. Zé­ro chi­chi, que du ré­cit. Le mot « dan­dy » ap­pa­raît bien, et tôt, mais c’est pour ne plus y re­ve­nir. Bé­raud est fi­dèle, il n’est pas pieux : nuance. Son livre, il au­rait pu l’in­ti­tu­ler, sur le mo­dèle de nom­breux ré­cents ou­vrages de ci­né­ma, Eus­tache au tra­vail. Au tra­vail avec Eus­tache est meilleur mais aus­si plus exact : Bé­raud est bien au tra­vail, et au tra­vail avec. Ce livre écrit à qua­rante ans de dis­tance s’ap­pa­rente à une sorte de journal re­ce­vant jour après jour une suc­ces­sion de no­ta­tions. En même temps que ses im­pres­sions, Bé­raud par­tage mé­mos, notes à l’équipe et feuilles de ser­vice : au­tant de do­cu­ments pré­cieux. Tout est mo­deste et simple, ne se pré­va­lant d’au­cun pri­vi­lège – si­non ce­lui d’avoir été là – et ta­blant si peu sur la com­pli­ci­té du lec­teur que des notes – certes de l’édi­teur – viennent ré­gu­liè­re­ment rap­pe­ler des évi­dences : ma pré­fé­rée est celle qui, page 36, ex­plique qui est Mi­chel Lei­ris et ce que si­gni­fie l’in­tro­duc­tion, en lit­té­ra­ture, de l’« ombre d’une corne de tau­reau ». Cet exemple l’in­dique as­sez clai­re­ment : mo­des­tie ne si­gni­fie pas naï­ve­té, en­core moins an­gé­lisme. C’est bien un Eus­tache tor­tu­ré, en prise avec ses « dé­mons » que dé­crit Bé­raud : les ac­teurs mis à la tor­ture pen­dant les tren­te­quatre jours de la Ma­man et la Pu­tain ou le bour­bon bu en quan­ti­té telle pen­dant les cin­quante-cinq de Mes pe­tites amou­reuses que « Jack Da­niel’s » ap­pa­raît au gé­né­rique comme conseiller tech­nique. Bé­raud in­siste éga­le­ment sur la vo­lon­té ri­gou­reu­se­ment in­flexible, pour la Ma­man et la Pu­tain, de tour­ner dans les lieux où se dé­rou­la une his­toire pro­fon­dé­ment au­to­bio­gra­phique. C’est un as­pect connu, mais les ré­cits de l’ob­ten­tion – ou de la non-ob­ten­tion – de l’au­to­ri­sa­tion de tour­ner aux Deux Ma­gots, au Train Bleu, à l’hô­pi­tal Laen­nec ou de­vant le ly­cée Mon­taigne sont sa­vou­reux, et aug­men­tés de dé­tails in­édits. Bé­raud pré­cise aus­si qu’un pro­logue fut tour­né puis cou­pé au mon­tage et pro­pose – tou­jours ce sou­ci de clar­té – un ta­bleau per­met­tant de suivre le jeu de per­mu­ta­tions entre per­sonnes réelles et ac­teurs au­quel pro­cé­da Eus­tache. TOUR­NAGE ROCAMBOLESQUE Le tour­nage de Mes pe­tites amou­reuses fut plus rocambolesque : l’al­cool ; la dis­trac­tion du chef opé­ra­teur Nés­tor Al­men­dros ; les ex­cuses de­man­dées pour vio­lence po­li­cière à Mi­chel Po­nia­tows­ki, mi­nistre de l’In­té­rieur, et – faus­se­ment – ob­te­nues par le pro­duc­teur Pierre Cot­trell ; la mort de la grand-mère ado­rée, Odette Ro­bert, hé­roïne de Nu­mé­ro zé­ro (1971)… Toute l’hon­nê­te­té de Bé­raud tient dans la ré­ac­tion qu’il confie avoir eue, à la dé­cou­verte presque éblouie d’un film que les dé­boires de sa fa­bri­ca­tion lui fai­saient croire voué au ra­tage: « En par­lant entre as­sis­tants, on ar­rive à la con­clu­sion qu’on n’a rien com­pris à ce tour­nage. » À quelques mois d’une nou­velle ré­tros­pec­tive à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise, et alors que la ma­jo­ri­té des films d’Eus­tache reste in­ac­ces­sible en DVD – la faute à son fils Bo­ris –, la pa­ru­tion de ce livre a quelque chose de sa­lu­taire. Eus­tache n’est pas le seul ci­néaste à pâ­tir d’une my­tho­lo­gie, mais la sienne est par­ti­cu­liè­re­ment char­gée : dan­dysme, al­coo­lisme, Quar­tier la­tin, suicide…, et l’oeuvre par­ti­cu­liè­re­ment grande. Ceux qui font des ro­mans à son pro­pos se fi­gurent y être au­to­ri­sés par un per­son­nage qui ai­mait mé­lan­ger la vie et les films – trait en­core évo­qué ici, mais in ex­tre­mis. Ils se fi­gurent aus­si sans doute qu’un peu de mi­mé­tisme ne nuit pas. On sait pour­tant bien – ou l’on de­vrait sa­voir – qu’il n’y a par­fois pas pire hom­mage que l’imi­ta­tion. La ré­ponse de Bé­raud est double. D’une part, l’in­verse n’est pas moins re­com­man­dable: on peut vou­loir écrire simple sur le com­pli­qué, et pour­quoi pas grave sur le drôle, ou drôle sur le si­nistre… D’autre part, la sim­pli­ci­té est aus­si une fa­çon de res­sem­bler à Eus­tache. Bé­raud s’en ex­plique aux der­nières pages quand il dit avoir vou­lu, comme son ci­néaste, réunir « faits me­nus » et « anec­dotes in­fimes ». Ce livre stric­te­ment do­cu­men­taire est bien, en der­nière ins­tance, le plus proche d’un ci­néaste dont l’in­ten­tion, qua­li­fiée par lui d’à la fois ré­ac­tion­naire et ré­vo­lu­tion­naire, était de re­ve­nir à Lu­mière.

Em­ma­nuel Bur­deau

Tour­nage de « Mes pe­tites amou­reuses ». 1974. (Ph. Pierre Zuc­ca, © Syl­vie Zuc­ca)

Luc Bé­raud Au tra­vail avec Eus­tache (ma­king of) Ins­ti­tut Lu­mière / Actes Sud,

272 p., 23 eu­ros

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