Hu­bert Da­misch le ta­bleau, en­core, ailleurs

Art Press - - CONTENTS - Hu­bert Da­misch La Ruse du ta­bleau. La pein­ture ou ce qu’il en reste Seuil, « La li­brai­rie du 21e siècle », 256 p., 20 eu­ros Jo­han Po­pe­lard

Un re­cueil de textes de l’his­to­rien de l’art Hu­bert Da­misch ex­plore les de­ve­nirs de la forme et de la fonc­tion du ta­bleau.

« La norme du “faire ta­bleau” conti­nue […] de ré­gler toute une part de l’ac­ti­vi­té pic­tu­rale de ce temps, lors même que les pro­duits s’en pré­sentent sous des de­hors très dif­fé­rents de ceux du ta­bleau clas­sique et sont cen­sés ne plus rien de­voir à la mi­me­sis. Mais il au­ra fal­lu, pour en ar­ri­ver là, que la pein­ture re­trouve d’abord, sous le ta­bleau, la table ». Per­sis­tance du ta­bleau donc, pré­sence sou­ter­raine ou su­brep­tice, qui hante la pein­ture contem­po­raine comme un spectre, alors même qu’on avait pu le dire, le croire, dé­fait, fi­ni. Telle est la ruse du ta­bleau que s’at­tache à mettre en lu­mière Hu­bert Da­misch à tra­vers la ving­taine de textes, pa­rus, pour la plu­part, entre la fin des an­nées 1980 et le mi­lieu des an­nées 2000, qui com­pose ce re­cueil. On y re­trouve des peintres, Piet Mon­drian, Jo­sef Al­bers, Ad Rein­hardt, Si­mon Han­taï ou Cy Twom­bly, qui éprouvent et dé­placent la forme ta­bleau. Ci­tons d’em­blée ce pas­sage sur le rap­port pa­ra­doxal fait « d’in­sis­tance et d’ef­fa­ce­ment » deT­wom­bly à l’hé­ri­tage clas­sique, pour en­tendre sur­tout le phra­sé de l’au­teur (« il m’in­té­resse moins d’écrire des livres, des ar­ticles que des phrases », af­fir­mait-il dans un en­tre­tien pa­ru dans art­press en no­vembre 1976) : « L’ef­fa­ce­ment et mieux en­core, la ra­ture, le trait ti­ré sur ce qui a été écrit, et qui l’abo­lit, mais non sans que cette abo­li­tion ne se laisse re­pé­rer comme telle, tout en pré­ser­vant du même coup quelque chose de ce que le trait est cen­sé frap­per de nul­li­té. » Après l’an­nonce de la fin du ta­bleau, son mo­dèle conti­nue ain­si, même sous ra­ture ou ré­duit à la table, à orien­ter l’his­toire de la pein­ture. La pré­sence de Mon­drian et de Pol­lock – les deux grands aux­quels l’au­teur re­vient sou­vent – ou en­core de Fran­çois Rouan, avec qui Da­misch s’ef­force de pen­ser la pein­ture, n’éton­ne­ra pas le lec­teur fa­mi­lier de son tra­vail. On re­trouve ain­si des ques­tions dé­jà sou­le­vées dans le re­cueil de 1984, Fe­nêtre jaune cad­mium, sur l’épais­seur du plan contre l’idée de sur­face ou le mo­dèle de la tresse op­po­sé au mo­dèle pers­pec­tif. Mais les peintres ne sont pas seuls à être exa­mi­nés. La pho­to­gra­phie aus­si, et le ci­né­ma, Éric Ron­de­pierre et Alain Flei­scher, par exemple, sont re­gar­dés de près. Com­ment d’autres mé­diums que la pein­ture, peuvent être ame­nés, sous cer­taines condi­tions et au terme d’un tra­vail par­ti­cu­lier à « faire ta­bleau » ? Le texte « L’image en dé­lit. Éric Ron­de­pierre » ex­pose ain­si, en re­gar­dant les sé­ries Dyp­ti­ka et Suites, le com­merce, ou la « so­cié­té », se­lon le mot re­pris par Da­misch au Lit­tré, de la pho­to­gra­phie et du ci­né­ma et se ter­mine sur « l’hy­po­thèse du ta­bleau à ve­nir ». DÉ­PLA­CE­MENTS L’au­teur ne cherche pas à fi­ger le sens du mot ta­bleau, mais plu­tôt à en sai­sir les « dé­pla­ce­ments », y com­pris en de­hors du mé­dium pic­tu­ral. Or l’his­toire du ta­bleau est aus­si « l’his­toire du “su­jet” oc­ci­den­tal », ses dé­pla­ce­ments sont co­or­don­nés aux trans­for­ma­tions du su­jet. « La fonc­tion “ta­bleau” en ap­pelle au su­jet pour qu’il s’y re­père comme tel ». « Tra­vailler non pas sur l’art mais avec lui », c’est ain­si scru­ter les des­tins du su­jet, en­traî­né dans un pro­ces­sus sans fin d’au­toé­du­ca­tion. Dans un en­tre­tien ac­cor­dé en 1984 à art­press, Da­misch in­di­quait la vi­sée de son tra­vail : « Il ne s’agit pas pour moi d’éta­blir des fi­lia­tions, pas plus que d’émettre des ju­ge­ments de va­leur, mais de voir com­ment cha­cun de ces peintres, quelle que soit leur im­por­tance re­la­tive, a fait le­ver une ques­tion que je di­rai d’in­té­rêt gé­né­ral. » Et d’ajou­ter : « Les pro­blèmes qui m’oc­cupent […] ne sont pas d’abord, ou pas seule­ment des pro­blèmes de pein­ture. » L’en­semble des textes tournent ain­si au­tour de ques­tions com­munes, les re­prennent et les res­sassent. La co­hé­rence n’est pas à cher­cher dans une ar­chi­tec­ture où chaque chose se­rait ran­gée à sa place. Au contraire, les ombres por­tées d’une oeuvre sur l’autre in­té­ressent sin­gu­liè­re­ment l’au­teur. On pense ici aux deux textes qui se touchent à la fin du livre, l’un, consa­cré aux des­sins de Seu­rat et l’autre, in­édit, in­ti­tu­lé « Sol LeWitt. Une af­faire de re­gard ». Ce der­nier étant le ré­cit à la pre­mière per­sonne de l’in­ci­dence qu’ont eu les Scrib­bleWall Dra­wings sur sa com­pré­hen­sion de Seu­rat. Dans la mise en ré­cit d’un mi­croé­vé­ne­ment – la dé­cou­verte dans une ga­le­rie new-yor­kaise des oeuvres mu­rales de Sol LeWitt et l’ef­fet ful­gu­rant de ré­vé­la­tion sur le tra­vail de Seu­rat –, on entre dans l’épais­seur bio­gra­phique, faite de ha­sard, d’ob­ses­sion et de re­pen­tir. Da­misch ne cherche pas à ef­fa­cer ces traces bio­gra­phiques. Par exemple: « Pour ma part, c’est à Re­né Drouin que je dois d’avoir ap­pris à y re­gar­der à deux fois en ma­tière de pein­ture, et pen­dant un plus long temps, plus si­len­cieu­se­ment qu’il est d’usage. » L’une des di­men­sions im­por­tantes du livre est de don­ner à voir cette his­toire per­son­nelle du re­gard. L’écri­ture cri­tique de­vient ici une forme dé­tour­née – dé­pla­cée, di­rait peut-être Da­misch – d’au­to­bio­gra­phie. Au centre du livre, un texte sur Cle­ment Green­berg com­mence par cette ques­tion : « Une fois le cri­tique éta­bli, lu, re­con­nu, cé­lé­bré, re­dou­té, et lui-même ex­po­sé à la cri­tique de ses pairs, quelles traces le texte qu’il pro­duit conserve-t-il de l’his­toire qui fut la sienne, de son “de­ve­nir cri­tique” » ? C’est avec la même ques­tion que l’on peut en­trer dans ce texte. Ce­lui-ci tresse ain­si une his­toire contem­po­raine du ta­bleau, une his­toire in­di­vi­duelle du re­gard et les frag­ments épars d’un trai­té de la cri­tique. De ce der­nier, on re­tien­dra l’idée d’une cri­tique né­ces­sai­re­ment au­to­di­dacte : « Au­to­di­dacte le se­ra tou­jours, par la force des choses, au­tant que par feinte ou exi­gence de mé­thode, ce­lui, si “culti­vé” soit-il, qui en­ten­dra pous­ser un peu plus en avant le jeu de la kri­sis. »

Éric Ron­de­pierre. « La foule, de la sé­rie Suites ».

1999-2001. (Court. l’ar­tiste)

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