Ru­wen Ogien tou­jours re­com­men­cer

Art Press - - CONTENTS - Ru­wen Ogien Mes Mille et Une Nuits. La ma­la­die comme drame et comme co­mé­die Al­bin Mi­chel, 256 p., 19 eu­ros Phi­lippe Fo­rest

Té­moi­gnage, ré­cit, ro­man d’un homme at­teint d’un can­cer, le livre du phi­lo­sophe Ru­wen Ogien com­bat le « do­lo­risme ».

« Toutes choses sont dites dé­jà ; mais comme per­sonne n’écoute, il faut tou­jours re­com­men­cer », dé­cla­rait An­dré Gide. Ce­la vaut cer­tai­ne­ment pour tout et à pro­pos de n’im­porte quoi. Mais la re­marque s’ap­plique par­ti­cu­liè­re­ment à cer­tains su­jets dont on a le sen­ti­ment que nul ne veut ja­mais rien en­tendre de ce qui, pour­tant, en a dé­jà été cent fois dit et ré­pé­té. Je doute que qui­conque soit ca­pable d’une idée vrai­ment neuve dès lors qu’il est ques­tion de la souf­france, de la ma­la­die, de la mort dont traite le ré­cent livre de Ru­wen Ogien et qu’au­cun être hu­main ne peut du­ra­ble­ment igno­rer. Mais la vé­ri­té à la­quelle de telles ex­tré­mi­tés nous confrontent est si in­sup­por­table, si ir­re­ce­vable, qu’à peine énon­cée, elle de­vient aus­si­tôt in­au­dible. On l’ou­blie, on fi­nit même par ou­blier qu’on l’a ou­bliée. Comme si rien n’avait été dit. Ce qui oblige à se ré­pé­ter – même si c’est sans es­poir d’être du­ra­ble­ment en­ten­du. J’en ai fait l’ex­pé­rience il y a vingt ans lorsque j’ai écrit mon pre­mier ro­man, l’En­fant éter­nel, dans le­quel j’évo­quais les my­tho­lo­gies de la ma­la­die et celles du can­cer, par­tais dans une pe­tite croi­sade per­son­nelle contre la re­li­gion de la ré­si­lience et la doxa du deuil. J’ai été lu alors mais j’ai eu l’im­pres­sion que les thèses que conte­nait ce pre­mier livre, en rai­son de la forme ro­ma­nesque que je leur avais don­née, étaient pas­sées in­aper­çues. C’est pour­quoi, dix ans plus tard, j’ai cru né­ces­saire de re­prendre la même dé­mons­tra­tion avec un es­sai, Tous les en­fants sauf un, où je dé­non­çais à nou­veau le ta­bou qui pèse sur la ma­la­die et la ma­nière dont on os­tra­cise ceux qui en sont les vic­times, vou­lant à tout prix don­ner un sens – et donc une jus­ti­fi­ca­tion – au sort qu’ils su­bissent. Mais, bien sûr, je n’ai pas eu le sen­ti­ment que ma pa­role por­tait da­van­tage la se­conde que la pre­mière fois. Je n’étais pas le pre­mier à par­ler de tout ce­la. De même, Ru­wen Ogien ne se­ra pas le der­nier à l’avoir fait. D’autres vien­dront après lui qui s’ima­gi­ne­ront, en toute bonne foi, comme ce fut d’ailleurs mon cas, dé­cou­vrir ce qui de­puis bien long­temps était dé­jà su de tous avant eux. Une vé­ri­té, comme celle à la­quelle la ma­la­die nous force, frappe né­ces­sai­re­ment la conscience comme quelque chose de to­ta­le­ment neuf et à quoi rien ne la pré­pa­rait. Dès lors qu’on en fait l’ex­pé­rience, à chaque fois, on se convainc sans mal que c’est pour la pre­mière fois. Et en un sens, c’est vrai. C’est pour­quoi, sans doute, il ne peut y avoir de dis­cours vrai sur la ma­la­die qu’à la pre­mière per­sonne du sin­gu­lier. Nul ne peut en par­ler au­tre­ment qu’en son nom propre. Tout pro­pos d’une autre na­ture manque son ob­jet en re­fu­sant de se lais­ser af­fec­ter par lui, en pré­ten­dant ins­tau­rer avec lui une dis­tance qui, du même coup, vide l’ex­pé­rience de son ef­fa­rante di­men­sion sub­jec­tive. La grande jus­tesse du livre de Ru­wen Ogien dé­pend du point de vue que le phi­lo­sophe y adopte, qu’il ac­cepte, qu’il re­ven­dique même. Loin de se don­ner pour un trai­té, son texte prend la forme d’un té­moi­gnage, d’un ré­cit, d’un ro­man. L’au­teur y ra­conte sa ma­la­die, le can­cer dont il souffre. Il se fait le chro­ni­queur de l’aven­ture à la fois ex­cep­tion­nelle et ba­nale qu’il vit et qui re­lève, comme il le note, tan­tôt du drame et tan­tôt de la co­mé­die. Par­mi tous les livres qui ont pré­cé­dé le sien, qu’il dis­cute et qu’il cite – cer­tains re­mar­quables : la Ma­la­die comme mé­ta­phore de Su­san Son­tag ; d’autres plus que dou­teux : Mars de Fritz Zorn –, il en est un au­quel ce­lui de Ru­wen Ogien fait par­ti­cu­liè­re­ment pen­ser. Il s’agit de la Le­çon d’ana­to­mie de Phi­lip Roth. Af­fli­gé d’une dou­leur que nul ne com­prend et que rien ne sou­lage, le hé­ros du ro­man­cier amé­ri­cain s’in­surge contre la ma­nie qu’ont les hommes de vou­loir don­ner un sens à la souf­france : « Tout le monde veut rendre la dou­leur in­té­res­sante – d’abord les re­li­gions, en­suite les poètes, et en­fin, re­fu­sant de res­ter à la traîne, les mé­de­cins eux­mêmes s’y sont mis avec leur ob­ses­sion psy­cho­so­ma­tique… Im­pos­sible de souf­frir seule­ment de la dou­leur, il faut en­core souf­frir de sa si­gni­fi­ca­tion. » UN PAMPHLET Telle est la thèse que Ru­wen Ogien re­prend à son compte. Et il est ex­traor­di­nai­re­ment sa­lu­taire qu’il le fasse. À ce titre, son té­moi­gnage – en rai­son de la pen­sée qu’il y dé­fend à chaque page – consti­tue éga­le­ment un pré­cieux ma­ni­feste di­ri­gé contre la su­per­sti­tion tou­jours re­nais­sante qui en­tend jus­ti­fier le mal en lui don­nant un sens : un pamphlet, vol­tai­rien par l’es­prit, s’op­po­sant par l’exer­cice d’une pen­sée lu­cide, iro­nique et acé­rée au vieil obs­cu­ran­tisme qui triomphe par­tout sous des formes faus­se­ment nou­velles et que le phi­lo­sophe bap­tise jus­te­ment du nom de « do­lo­risme ». Il n’est pas in­dif­fé­rent que, par­tout où il le peut, l’es­prit des Lu­mières brille dans l a nuit des sa­voirs men­son­gers et des croyances trom­peuses. C’est pour­quoi il faut im­pé­ra­ti­ve­ment avoir prê­té l’oreille – aus­si in­au­dible qu’il pa­raisse – au pro­pos que nous tient le conte im­mé­mo­rial et pour­tant tou­jours ter­ri­ble­ment neuf que nous adressent ces nou­velles Mille et Une Nuits. Je n’ou­blie pas, en­fin, que le livre de Ru­wen Ogien est aus­si ce­lui d’un homme qui, les yeux ou­verts, voit s’ap­pro­cher de lui, avec un cou­rage qui lui fait hon­neur, le mo­ment de sa fin. Sans doute est-ce notre sort à tous. Mais il n’em­pêche qu’il prend à chaque fois un sens dif­fé­rent pour cha­cun. Je pense à cette phrase de Kier­ke­gaard qui me semble don­ner son sens au titre qu’il a choi­si pour son livre : « Comme il est vrai, le mot que j'ai sou­vent dit sur moi, que comme Shé­hé­ra­zade sauve sa vie en ra­con­tant des his­toires, ain­si je sauve la mienne ou la main­tiens à force d'écrire. »

Ru­wen Ogien (Ph. JLPPA/Bes­ti­mage)

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