JAUME CA­BRÉ trois so­leils

Jaume Ca­bré Voyage d’hi­ver Nou­velles tra­duites par Ed­mond Raillard Actes Sud, 304 p., 22,50 eu­ros

Art Press - - LIVRES - Vé­ro­nique Ber­gen

Écri­vain ca­ta­lan, au­teur du très re­mar­qué Con­fi­teor, Jaume Ca­bré pour­suit dans Voyage d’hi­ver sa ré­flexion sur les abîmes de l’his­toire. Pla­cées sous le signe de Schu­bert, les qua­torze nou­velles sont au­tant de lie­der qui évoquent le cycle des vingt-quatre lie­der for­mant le Win­ter­reise. Au fil d’un ver­ti­gi­neux art de la fugue, ce vir­tuose du contre­point dé­livre un voyage au bout de l’ab­jec­tion contre­ba­lan­cé par une quête de la beau­té. On pense à la phrase de Bau­de­laire : « Il y a dans tout homme, à toute heure, deux pos­tu­la­tions si­mul­ta­nées, l’une vers Dieu, l’autre vers Sa­tan. L’in­vo­ca­tion à Dieu, ou spi­ri­tua­li­té, est un dé­sir de mon­ter en grade ; celle de Sa­tan, ou ani­ma­li­té, est une joie de des­cendre. » Il y a du Hoff­mann (ci­té en exergue de la pre­mière nou­velle, « Opus post­hume ») chez Ca­bré, or­fèvre d’une at­mo­sphère spec­trale fin de siècle, d’une ex­plo­ra­tion de l’ombre et de la lu­mière. Fas­ci­né par la Mit­te­leu­ro­pa, l’au­teur nous mène de Vienne à Tre­blin­ka, tis­sant une fresque de des­tins bri­sés, plon­geant dans les tré­fonds des pul­sions qui poussent à l’igno­mi­nie, à la fo­lie ou au culte de la beau­té. « Je me sou­viens » re­late le choix in­fer­nal au­quel un of­fi­cier na­zi ac­cule une fa­mille juive po­lo­naise : sé­lec­tion­ner un seul membre qui pour­ra sur­vivre. Le choix de sau­ver Isaac, le pe­tit gar­çon, rap­pelle l’ef­froyable di­lemme du Choix de So­phie deWilliam Sty­ron. La sur­vie d’Isaac pas­se­ra par l’obli­ga­tion d’as­sas­si­ner les siens. « Et son père lui dit ne t’in­quiète pas, parce que nous vi­vrons tous en toi ; comme tu es fort, tu vi­vras et tu se­ras nos yeux et notre mé­moire, mon fils. Isaac Lód­zer avait re­cons­truit des cen­taines de fois le ter­rible rai­son­ne­ment de ses pa­rents : à qui, ô mon dieu, à qui don­nons­nous la chance d’échap­per à l’en­fer, qui doit être notre Or­phée ».

POINTS DE CRISE

De la par­ti­tion dia­bo­lique com­po­sée par un des fils du can­tor Jo­hann Se­bas­tian Bach à l’éru­dit s’im­par­tis­sant pour mis­sion de sous­traire à l’ou­bli les livres que per­sonne ne lit, du re­tour post­hume de Schu­bert ve­nant as­sis­ter au concert d’un pia­niste aux er­rances psy­chiques d’un dé­nom­mé Quin­quín de Bar­na ha­bi­té par des voix, Jaume Ca­bré scrute les mo­ments où l’agen­ce­ment com­plexe d’une vie, d’une so­cié­té, bas­cule dans l’ir­ré­mé­diable. Il traque les pré­ludes et l’écla­te­ment de points de crise au cours des­quels l’har­mo­nie d’une des­ti­née se désaxe, quit­tant son or­don­nance to­nale, mo­dale. Il tient du marin qui plisse les yeux à la vue de la mon­tée du chaos sur la scène de l’exis­tence. Haute exi­gence for­melle, ef­fi­ca­ci­té des dia­logues, trem­blé oni­rique qui nimbe les nou­velles, art du cres­cen­do, veine bor­gé­sienne et cal­dé­ro­nienne dans la per­cep­tion de la vie comme songe… Per­son­nage prin­ci­pal, la mu­sique est la dis­pen­sa­trice d’une in­quié­tante étran­ge­té qui flirte avec les eaux de la noyade et du sui­cide. « Je dis que c’est une ques­tion de style […] Si un ou­vrage est bien écrit, ses mots contiennent la per­sonne qui l’a créé. » Nul doute que ce pas­sage dé­peint l’oeuvre si­dé­rante de Jaume Ca­bré. Par­mi les vingt-quatre poèmes de Wil­helm Mül­ler que Schu­bert mit en mu­sique, on poin­te­ra l’avant-der­nier, « Les trois so­leils », au sens où Ca­bré met en scène le so­leil noir de l’his­toire, de la Shoah, les plaies du 20e siècle, l’astre so­laire/lu­naire de la mu­sique et le so­leil d’une éter­ni­té rim­bal­dienne.

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