Le feuille­ton de Jacques Hen­ric

Alexandre Via­latte Résumons-nous Pré­face de Pierre Jourde Ro­bert Laf­font, « Bou­quins », 1344p., 32 eu­ros

Art Press - - NEWS - jacques hen­ric

L’ac­tua­li­té po­li­tique, mé­dia­tique, lit­té­raire vous fait re­gret­ter l’ab­sence de Phi­lippe Mu­ray pour la com­men­ter? Vous avez en mé­moire son texte sur le sou­rire de Sé­go­lène Royal, mais vous vous dé­so­lez de n’avoir pas le por­trait de l’autre soeur-sou­rire, ma­dame Na­jat Val­laud-Bel­ka­cem ? Et ce­lui de ce jeu­not de cen­triste adres­sant un mes­sage à son peuple, qui, au­jourd’hui, va nous faire par­ta­ger sa foi en l’amour des hommes? Il vous fait cruel­le­ment dé­faut l’au­teur du 19e Siècle à tra­vers les âges? Ne vous lais­sez pas pour au­tant ga­gner par la dé­ré­lic­tion. Une bonne nou­velle nous est an­non­cée: la pa­ru­tion, dans la col­lec­tion « Bou­quins », des chro­niques d’Alexandre Via­latte.

L’HOMME EST-IL POS­SIBLE ?

Pen­dant un de­mi-siècle, Alexandre Via­latte a écrit dans dif­fé­rents jour­naux et re­vues, et no­tam­ment, pen­dant plus de vingt ans, dans la Mon­tagne. Lo­gique que ce quo­ti­dien au­ver­gnat ait ou­vert ses co­lonnes, de 1999 à 2006, à Phi­lippe Mu­ray, fervent lec­teur de Via­latte. Une même fa­mille d’es­prits, ces deux écri­vains, une même vo­lon­té de re­trait du monde in­tel­lec­tuel de leur temps, un même sens de la dé­ri­sion, une même mé­fiance à l’en­droit des em­pires du Bien, et de com­munes ad­mi­ra­tions lit­té­raires, dont celle pour Cé­line (lire la chro­nique de Via­latte qui clôt le vo­lume, da­tée de 1971 et ti­trée « Ci­vi­li­sa­tion de l’éplu­chure »). Il « ne pou­vait être que mal vu », écrit Via­latte, cet au­teur d’une nou­velle Apo­ca­lypse, dé­mé­na­gé de Pat­mos à Meu­don. Ça ne s’est pas ar­ran­gé ces der­niers temps, comme on sait. Pour l’homme en gé­né­ral, non plus, dont la pro­mo­tion hu­ma­niste est en panne, au point que Via­latte pose la ques­tion : « L’homme est-il pos­sible ? » Il le juge, pour le moins, « ex­trê­me­ment im­pro­bable » , voire « émi­nem­ment dou­teux ». Ce n’est pour­tant pas faute, pré­cise-t-il, d’en avoir vu un mar­chant dans la rue, même qu’il était chauve, avait des lu­nettes, des cheveux gris… C’est qu’il l’a trop vu, dans les rues ou ailleurs, l’homme, sur­tout quand il s’af­fuble d’une ma­jus­cule. Il s’agace de consta­ter qu’il a em­pli « de son bruit et de sa fu­reur trente siècles de lit­té­ra­ture ».

HONTE AU CH­RIST

Et la femme, alors ? Pour abor­der son cas, il convient de la dé­fi­nir, ce que n’ont fait ni les fé­mi­nistes ni les psy­cha­na­lystes, et en pre­mier lieu rap­pe­ler son ori­gine : « La femme re­monte à la plus haute an­ti­qui­té », comme les Hon­grois, comme la race hu­maine, ce qui fait re­mon­ter cel­le­ci « bien avant le singe ». La dé­fi­ni­tion de la femme par Via­latte est d’une sim­pli­ci­té bi­blique : « La femme se com­pose d’un chi­gnon et d’un sac à main. C’est par le sac à main qu’elle se dis­tingue de l’homme. » Voi­là qui de­vrait sa­tis­faire les ac­tuelles théo­ri­ciennes du genre at­ta­chées à nier la dif­fé­rence sexuelle. Pour­quoi la femme est-elle in­dis­pen­sable ? Là, le rai­son­ne­ment du strict lo­gi­cien qu’est Via­latte est im­pa­rable : « Ré­su­mons­nous, la femme a joué de tout temps un rôle im­por­tant dans la sur­vie de l’es­pèce […] sans la femme, l’en­fant se­rait sans mère, le père sans fille, le beau-frère sans belle-soeur, l’oncle sans nièce […] l’homme vi­vrait comme un or­phe­lin. » De­vant cette an­gois­sante pers­pec­tive, Via­latte – dont on com­mence à se dou­ter qu’il se­rait à clas­ser au­jourd’hui par­mi les dan­ge­reux « néo-ré­ac­tion­naires », voire car­ré­ment dans la « fa­cho­sphère » (« pa­triote, ca­tho­lique », comme le rap­pelle Pierre Jourde dans son in­tro­duc­tion au vo­lume, et « co­lo­nia­liste », en plus, à l’image des Vic­tor Hu­go, Jules Fer­ry, Men­dès France et autre Mit­ter­rand… (tous au Tri­bu­nal in­ter­na­tio­nal pour « crime contre l’hu­ma­ni­té », tonne le jeune pro­cu­reur Ma­cron) – n’a plus qu’à se ré­fu­gier dans les bras de l’Église. Hé­las !… To­lé­rant, il re­con­naît que « per­sonne n’est obli­gé de croire au Pe­tit Jé­sus, au Bon Dieu et à la Sainte Vierge. Rien n’em­pêche de pen­ser que l’Homme est sor­ti d’une sar­dine qui a eu en­vie d’un cha­peau mou, d’un la­pin qui vou­lait le ba­chot », mais si on y croit, au Pe­tit Jé­sus et à sa pe­tite fa­mille, mieux vaut croire aus­si « aux mys­tères de la Tri­ni­té, de l’In­car­na­tion, de la Ré­demp­tion, à la ré­sur­rec­tion de la chair », et ne pas suivre une Église qui « fait dire le Pa­ter en cha­ra­bia », fait « presque honte au Ch­rist d’être né blanc » et « chan­ter, sur l’air d’Au­près de ma blonde, les dé­lices de l’ado­ra­tion ».

LI­VRÉ À SES DÉ­MONS

De 1962 à sa mort en 1971, Alexandre Via­latte écrit plus d’une cen­taine d’ar­ticles dans le ma­ga­zine men­suel le Spec­tacle du monde. Les tra­giques évé­ne­ments po­li­tiques de cette dé­cen­nie – der­niers sou­bre­sauts de la guerre d’Al­gé­rie, De Gaulle tra­his­sant sa pa­role, aban­don des pieds-noirs et des har­kis… – donnent à ses écrits une autre to­na­li­té. C’est l’in­di­gna­tion, la ré­volte, la co­lère qui leur com­mu­niquent une éner­gie ra­va­geuse. Ce n’est pas la pre­mière fois : au dé­but des an­nées 1920, Via­latte est ré­dac­teur à la Re­vue rhé­nane. En « vé­ri­table visionnaire », se­lon Pierre Jourde, il dé­cèle dans le spec­tacle qu’offre l’Al­le­magne de Wei­mar les dé­sastres à ve­nir. La svas­ti­ka ve­nue d’Orient est dé­jà ins­crite dans le pay­sage de ce pays li­vré à ses dé­mons. L’im­pres­sion­nante lu­ci­di­té de ce bour­geois de droite qui écrit en 1933 que l’Al­le­magne est de­ve­nue un « vais­seau fan­tôme dont la voile em­porte à une vi­tesse tra­gique vers les des­ti­nées les plus folles un équi­page hal­lu­ci­né » , contraste avec l’étrange aveu­gle­ment de beau­coup d’écri­vains et d’in­tel­lec­tuels fran­çais de gauche, à la même époque. Via­latte fut ain­si pré­pa­ré à en­tendre en 1945 les ahu­ris­santes plai­doi­ries des bour­reaux na­zis du camp d’ex­ter­mi­na­tion de Ber­gen-Bel­sen dont il rend compte dans son té­moi­gnage ti­tré « Ces mes­sieurs de Lu­ne­bourg ».

JEANNE ET LA FRANCE

Résumons-nous : nous sommes fin fé­vrier 2017, Alexandre Via­latte et le ca­ma­rade Mu­ray ne sont plus là pour nous faire par­ta­ger l’émou­vante pas­sion des grands mé­dias pour le sym­pa­thique jeune homme ve­nu des quar­tiers « dé­fa­vo­ri­sés » et is­su de la «di­ver­si­té », Mehdi Mek­lat (« Faites en­trer Hit­ler pour tuer les Juifs », « Je crache des glaires sur la sale gueule de Charb et tous ceux de Char­lie Heb­do »…), pour nous faire en­ton­ner l’ho­san­na au­près du gra­cieux Mes­sie qui, de sa mis­sion, donne la dé­fi­ni­tion la plus ré­ac­tion­naire qui soit : « La po­li­tique, c’est la mys­tique. » Oui, ils nous manquent, Via­latte et Mu­ray. Ima­gi­nez comme ils au­raient su sa­luer la mi­ra­cu­leuse ré­sur­rec­tion de notre Jeanne d’Arc en la per­sonne de Ch­ris­tine d’An­got, la­quelle vient d’en­four­cher son des­trier pour, hum­ble­ment age­nouillée au pied de son Roi bien-ai­mé, Fran­çois 2, le prier de sau­ver la France. La France qui, nous le rap­pel­le­rait Via­latte, re­monte à la plus haute an­ti­qui­té.

Alexandre Via­latte (Ph. Pierre Via­latte)

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