ITA­LIE R. Cuo­ghi, G. An­dreot­ta Calò, A. Hus­ni-Bey

Art Press - - AGENDA - Bar­ry Sch­wabs­ky

Le pa­villon ita­lien de la Biennale de Ve­nise a connu une his­toire mou­ve­men­tée de­puis son ap­pa­ri­tion tar­dive, il y a dix ans, der­rière l’Ar­se­nal. Le Pa­villon Cen­tral his­to­rique, qui ar­bo­rait au­tre­fois fiè­re­ment la lé­gende « Ita­lia » – de­puis rem­pla­cée par « La Biennale » – est main­te­nant consa­cré aux ex­po­si­tions in­ter­na­tio­nales com­mis­sion­nées. Celles-ci ayant tou­jours été, jus­qu’à la no­mi­na­tion de Jean Clair en 1995, confiées à des com­mis­saires ita­liens, les ar­tistes ita­liens y ont tou­jours été abon­dam­ment re­pré­sen­tés. Mais au­cun Ita­lien n’a plus été nom­mé di­rec­teur ar­tis­tique de­puis Fran­ces­co Bo­na­mi en 2003, et l’art ita­lien a quel­que­fois sem­blé cu­rieu­se­ment sous-re­pré­sen­té à Ve­nise. Le pa­villon ita­lien au­rait dû y re­mé­dier, s’il n’avait été long à prendre ses marques et n’avait fait l’ob­jet de cri­tiques mé­ri­tées, en par­ti­cu­lier en 2011 quand Vit­to­rio Sgar­bi en­tas­sa les oeuvres de plus de deux cents ar­tistes en une sorte de ba­zar in­co­hé­rent, dont le titre l’Arte non è Co­sa Nos­tra sem­blait as­si­mi­ler le reste de la Biennale à une sorte de bu­si­ness ma­fieux. MA­GIE Il y a tout lieu d’es­pé­rer plus de co­hé­rence du pa­villon ita­lien en 2017. La com­mis­saire est Ce­ci­lia Ale­ma­ni, Ita­lienne ba­sée à New York, qui a fait son che­min avec une ras­su­rante dis­cré­tion jus­qu’à son poste ac­tuel de com­mis­saire et di­rec­trice de High Line Art, le pro­gramme ar­tis­tique pu­blic du parc sur­éle­vé (an­cienne voie de che­min de fer) qui est l’une des at­trac­tions les plus po­pu­laires de Man­hat­tan de­puis son ou­ver­ture en 2009. Le pro­gramme d’Ale­ma­ni pour Ve­nise pré­voit la pré­sen­ta­tion de trois ar­tistes seule­ment sur les 1800 m² du pa­villon. Face aux dé­fis du pré­sent, Ale­ma­ni pré­fère au mode do­cu­men­taire – qui fut au coeur de tant d’ex­po­si­tions d’en­ver­gure ces der­nières dé­cen­nies (à com­men­cer, bien sûr, par la

Do­cu­men­ta 11 d’Ok­wui En­we­zor en 2002) – l’ima­gi­na­tion, la poé­sie et même la fan­tai­sie. Son ex­po­si­tion s’in­ti­tule donc Il Mondo magico, en ré­fé­rence à l’ou­vrage écrit pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale et pu­blié en 1948 par l’an­thro­po­logue et his­to­rien des re­li­gions Er­nes­to De Mar­ti­no, né à Naples en 1906 et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Ca­glia­ri jus­qu’à sa mort en 1965. Quand je lui rap­pelle les cri­tiques dont a fait l’ob­jet Jean-Hu­bert Mar­tin pour avoir évo­qué l’idée de ma­gie dans le titre de sa fa­meuse ex­po­si­tion de 1989 les Ma­gi­ciens de la terre – cer­tains ar­tistes ex­po­sés avaient eux-mêmes pro­tes­té contre ce qu’ils consi­dé­raient comme un ap­pel à l’ir­ra­tion­nel et une exo­ti­sa­tion ou une mys­ti­ci­sa­tion du rôle de l’ar­tiste –, Ale­ma­ni m’ex­plique que sa concep­tion de la ma­gie n’a rien à voir avec l’ir­ra­tio­na­li­té. Dans la li­gnée de De Mar­ti­no, elle voit au contraire la ma­gie comme « un ins­tru­ment per­met­tant d’af­fron­ter les si­tua­tions de crise, un moyen de re­créer le monde » lors­qu’il semble sur le point de s’ef­fon­drer. Voi­là qui convient bien à notre époque. TROIS AR­TISTES Le plus âgé et le plus connu des trois ar­tistes d’Il Mondo magico est Ro­ber­to Cuo­ghi, né à Mo­dène en 1973, et vi­vant dé­sor­mais à Mi­lan. Vé­té­ran des der­nières Bien­nales, il y a ob­te­nu des men­tions spé­ciales en 2009 et 2013. Son oeuvre porte sur la trans­for­ma­tion des ma­té­riaux, des idées et même des per­sonnes. Dans l’un de ses pre­miers pro­jets, dé­con­cer­tant et dé­jà lé­gen­daire, il trans­for­mait sa propre ap­pa­rence en celle de son père. Pour l’ins­tal­la­tion so­nore Šuillak­ku – cor­ral ver­sion (2008-2014), il a ré­ima­gi­né un chant de la­men­ta­tion de l’As­sy­rie an­cienne, re­cons­trui­sant pour ce faire des ins­tru­ments de mu­sique de­puis long­temps dis­pa­rus. La vaste ins­tal­la­tion sculp­tu­rale qu’il ex­pose cette an­née à Ve­nise as­so­cie la tra­di­tion de la fi­gu­ra­tion clas­sique à des tech­no­lo­gies ex­pé­ri­men­tales. Gior­gio An­dreot­ta Calò est une ra­re­té à Ve­nise. Il y est né, en 1979, et par­tage à pré­sent sa vie entre Ve­nise et Am­ster­dam, l’autre ville de ca­naux. Comme Ale­ma­ni aime le faire re­mar­quer, l’art de Calò s’in­té­resse sou­vent à la ren­contre de l’ar­chi­tec­ture et de l’eau. En ap­pa­rence, ses oeuvres – gé­né­ra­le­ment des ins­tal­la­tions sculp­tu­rales – mêlent sou­vent ar­chaïsme et fu­tu­risme. Ses sculp­tures Cles­sidre (Clep­sydres) sont des mou­lages en bronze de pi­liers de bois cor­ro­dés de la la­gune de Ve­nise ; dé­dou­blés comme dans un mi­roir, leur sil­houette évoque gros­siè­re­ment celle d’un sa­blier, me­sure du temps. Pour Il Mondo magico, Calò pro­pose de créer une ins­tal­la­tion dont Ale­ma­ni es­père qu’elle sus­ci­te­ra « un pro­fond dia­logue avec l’ar­chi­tec­ture du pa­villon ». La plus jeune des trois ar­tistes d’Ale­ma­ni est l’Ita­lo-Li­byenne Ade­li­ta Hus­ni-Bey, née à Mi­lan en 1985 et ac­tuel­le­ment ba­sée à New York. Son oeuvre, qui prend ha­bi­tuel­le­ment la forme de vi­déos, in­cor­pore sou­vent les mé­tho­do­lo­gies de la pé­da­go­gie ra­di­cale ; en 2010-11, Post­cards from the De­sert Is­land fai­sait ain­si suite à un ate­lier au cours du­quel un groupe d’éco­liers fran­çais étaient in­vi­tés à or­ga­ni­ser une so­cié­té in­su­laire ima­gi­naire dans la cour de leur école. L’oeuvre qu’elle pré­sente à Ve­nise se­ra com­po­sée d’une sé­rie de sculp­tures et d’une vi­déo tour­née au cours d’un ate­lier avec des ado­les­cents à New York, in­ter­ro­geant, se­lon la com­mis­saire, la re­la­tion « entre réa­li­té et ma­gie, entre l’ap­proche ra­tion­nelle du monde et l’"ir­ré­duc­tible" ». Ale­ma­ni ad­met que l’idée même de pa­villons na­tio­naux semble dé­pas­sée dans le monde de l’art ac­tuel où l’in­ter­na­tio­na­lisme est de­ve­nu un vé­ri­table mot d’ordre. Elle fait néan­moins ob­ser­ver (et je ne peux qu’être d’ac­cord avec elle) que les pa­villons na­tio­naux de la Biennale rem­plissent une fonc­tion im­por­tante en per­met­tant d’ap­por­ter une plus grande vi­si­bi­li­té à des ar­tistes dont l’oeu-

vre a échap­pé jusque-là au cir­cuit in­ter­na­tio­nal. Il s’agit, dit-elle avec un en­thou­siasme conta­gieux, de « faire la conver­sa­tion au monde ». Dans une époque d’in­cer­ti­tude crois­sante et de dur­cis­se­ment des fron­tières, ral­lu­mer de telles conver­sa­tions peut, en ef­fet, exi­ger une bonne dose de ma­gie.

Bar­ry Sch­wabs­ky Tra­duit par Laurent Pe­rez The Ve­nice Biennale’s Ita­lian Pa­vi­lion has had a che­cke­red his­to­ry since it made its first, be­la­ted ap­pea­rance be­hind the Ar­se­nale ten years ago. The his­to­ri­cal Cen­tral Pa­vi­lion, long bea­ring the proud le­gend “Ita­lia”— since re­pla­ced by “La Biennale”—had been de­vo­ted to the cu­ra­ted in­ter­na­tio­nal shows. Since these were al­ways or­ga­ni­zed by Ita­lian cu­ra­tors un­til the ac­ces­sion of Jean Clair in 1995, Ita­lian ar­tists were al­ways abun­dant­ly re­pre­sen­ted. But no Ita­lian has been ar­tis­tic di­rec­tor since Fran­ces­co Bo­na­mi in 2003, and Ita­lian art has so­me­times see­med stran­ge­ly un­der-re­pre­sen­ted in Ve­nice. The Ita­lian Pa­vi­lion should have re­me­died this, but it took some time to find its feet, ta­king much well­de­ser­ved cri­ti­cism in 2011 in par­ti­cu­lar, when Vit­to­rio Sgar­bi jam­med the work of more than two hun­dred ar­tists in­to an in­co­herent mess whose title—“L’Arte non è Co­sa Nos­tra”— see­med to ac­cuse the rest of the Biennale of being some sort of Ma­fia af­fair. MA­GIC In 2017, we can hope for so­me­thing more co­herent from the Ita­lian Pa­vi­lion. The cu­ra­tor is Ce­ci­lia Ale­ma­ni, a New York-ba­sed Ita­lian who, in a reas­su­rin­gly low-key way, has ac­com­pli­shed a great deal on the way to her cur­rent full-time po­si­tion as cu­ra­tor and di­rec­tor of High Line Art, the pu­blic art pro­gram for the ele­va­ted park—for­mer­ly a rail­road spur—that has been one of Man­hat­tan’s most po­pu­lar des­ti­na­tions since it ope­ned to the pu­blic in 2009. Ale­ma­ni’s plan for Ve­nice is to show just three ar­tists in her pa­vi­lion’s mas­sive 1800 square me­ters. In place of the documentary mode that has been cen­tral to so­ma­ny big ex­hi­bi­tions in recent de­cades—most no­ta­bly, of course, Ok­wui En­we­zor’s 2002 Do­cu­men­ta 11—Ale­ma­ni pro­poses that an ade­quate res­ponse to the present must be roo­ted in ima­gi­na­tion, poe­try, and even fan­ta­sy. Her ex­hi­bi­tion’s title is thus “Il Mondo Magico,” a re­fe­rence to a book writ­ten in the mid­st of World War II and pu­bli­shed in 1948 by Er­nes­to de Mar­ti­no, an an- thro­po­lo­gist and his­to­rian of re­li­gion who­was born in Naples in 1906 and la­ter taught at the Uni­ver­si­ty of Ca­glia­ri un­til his death in 1965. When I re­min­ded Ale­ma­ni of the cri­ti­cism that was di­rec­ted at Jean-Hu­bert Mar­tin for his evo­ca­tion of the idea of ma­gic in the title of his fa­mous 1989 ex­hi­bi­tion Les Ma­gi­ciens de la terre— even some of the ar­tists in the show ob­jec­ted to what they saw as an exo­ti­ci­za­tion and mys­ti­fi­ca­tion of the ar­tist’s role or an ap­peal to ir­ra­tio­na­li­ty—Ale­ma­ni ex­plai­ned that her idea of ma­gic had no­thing to do with ir­ra­tio­na­li­ty. Ra­ther, fol­lo­wing deMar­ti­no, she sees ma­gic as “a tool to face mo­ments of cri­sis, a means to re­create the world” when it seems to be fal­ling apart. That cer­tain­ly sounds ger­mane to our time. THREE AR­TISTS The el­dest and best-known of the three ar­tists in “Il Mondo Magico” is Ro­ber­to Cuo­ghi, who was born in Mo­de­na in 1973 and now lives in Mi­lan. A ve­te­ran of past Bien­nales, he was awar­ded spe­cial men­tions in 2009 and 2013. His work is concer­ned with the trans­for­ma­tion of ma­te­rials, ideas, and even people: In one of his ear­liest and still le­gen­da­ry pro­jects, he dis­con­cer­tin­gly trans­for­med his own ap­pea­rance in­to that of his fa­ther. For the sound ins­tal­la­tion Šuillak­ku – Cor­ral Ver­sion (2008-14) he rei­ma­gi­ned an an­cient As­sy­rian chant of mour­ning, re­cons­truc­ting and buil­ding the long-lost ins­tru­ments on which to play it. His large sculp­tu­ral ins­tal­la­tion for Ve­nice this year will in­cor­po­rate do­zens of sculp­tures com­bi­ning the tra­di­tion of clas­sic fi­gu­ra­tion with ex­pe­ri­men­tal tech­no­lo­gies. Gior­gio An­dreot­ta Caló, is that ra­ri­ty in Ve­nice, a na­tive of the ci­ty, ha­ving been born there in 1979. He now di­vides his time bet­ween Ve­nice and ano­ther ci­ty of ca­nals, Am­ster­dam. And as Ale­ma­ni likes to point out, Caló’s art of­ten concerns the mee­ting of ar­chi­tec­ture with wa­ter. In ap­pea­rance, his works—usual­ly sculp­tu­ral ins­tal­la­tions— of­ten com­bine the ar­chaic with the fu­tu­ris­tic. His Cles­si­dra (Clep­sy­dra) sculp­tures are bronze casts of cor­ro­ded woo­den pi­lings in the la­goon of Ve­nice; mir­ro­ri­cal­ly dou­bled, they take on the form of rough-hewn hour­glasses, a mea­sure of time. For Il Mondo Magico, Caló in­tends to create an en­vi­ron­men­tal ins­tal­la­tion that, Ale­ma­ni hopes, will en­ter in­to “a deep dia­logue with the ar­chi­tec­ture of the pa­vi­lion.” The youn­gest of Ale­ma­ni’s three ar­tists is Ade­li­ta Hus­ni-Bey, born in Mi­lan in 1985 and of mixed Ita­lian and Li­byan back­ground. She is pre­sent­ly ba­sed in New York. Her work, which usual­ly takes the form of vi­deo, of­ten in­cor­po­rates the me­tho­do­lo­gies of ra­di­cal pe­da­go­gy; for ins­tance, her 2010-11 Post­cards from the De­sert Is­land fol­lows a work­shop in which a group of French school­chil­dren ran their own ima­gi­na­ry is­land so­cie­ty in their schoo­lyard. Her work for Ve­nice will in­clude a se­ries of sculp­tures and a vi­deo shot in New York in a work­shop with teens dis­cus­sing the re­la­tion, ac­cor­ding to the cu­ra­tor, “bet­ween rea­li­ty and ma­gic, bet­ween the ra­tio­nal ap­proach to the world and the ‘ir­re­du­cible’ one.” In conver­sa­tion, Ale­ma­ni concedes that the ve­ry idea of a na­tio­nal pa­vi­lion seems old­fa­shio­ned in to­day’s art world, in which in­ter­na­tio­na­lism has be­come a by-word—but she poin­ted out, and I could on­ly agree, that the Biennale’s na­tio­nal pavilions still serve an im­por­tant purpose by brin­ging grea­ter vi­si­bi­li­ty to ma­ny ar­tists whose works have not yet been dis­co­ve­red by the in­ter­na­tio­nal cir­cuit. She speaks, with in­fec­tious en­thu­siasm, of “ma­king conver­sa­tions with the world.” To­day, in an age of in­crea­sing un­cer­tain­ty and har­de­ning bor­ders, it might take some ma­gic to rei­gnite those conver­sa­tions.

Ro­ber­to Cuo­ghi. « Pu­ti­fe­rio ». Vue d’ins­tal­la­tion. 2016. (DESTE Foun­da­tion Pro­ject Space, Slaugh­te­rhouse, Hy­dra 2016. Ph. Fa­nis Vlas­ta­ras & Re­bec­ca Cons­tan­to­pou­lou). “Con­fu­sion.” Ins­tal­la­tion view

Gior­gio An­dreot­ta Calò. « Mo­nu­men­to ai ca­du­ti ». (Mo­nu­ment aux morts). 2010. Image do­cu­men­taire de l’in­ter­ven­tion per­for­ma­tive, nou­velle mai­son de la com­mune de Bo­logne, Ita­lie. “Mo­nu­ment to the Fal­len”

Ade­li­ta Hus­ni-Bey. « White Pa­per : The Land ». 2014.

Vue d’ins­tal­la­tion à Bey­routh. Ma­quette.

Bar­ry Sch­wabs­ky est cri­tique d’art pour The Na­tion et com­mis­saire d’ex­po­si­tion in­dé­pen­dant. Il a ré­cem­ment pu­blié The Per­pe­tual Guest: Art in the Un­fi­ni­shed

Present (Londres et New York, Ver­so, 2016) et une col­lec­tion de poé­sie : Trem­bling Hand Equi­li­brium (New York, Black Square Edi­tions, 2015).

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