UKRAINE Bo­ris Mi­khai­lov

Art Press - - AGENDA - Do­ro­thée Dey­ries-Hen­ry

Fin 2013, au mo­ment des ma­ni­fes­ta­tions pro-eu­ro­péennes sur le Maï­dan à Kiev, Bo­ris Mi­khai­lov réa­lise une sé­rie pho­to­gra­phique, The Thea­ter of War, Se­cond Act, Time Out, De­cem­ber 2013. Une des pho­to­gra­phies montre un groupe de ma­ni­fes­tants, seule­ment ar­més de dra­peaux, qui s’avance vers le bord de l’image re­peinte som­mai­re­ment en blanc. Par ce geste, l’ar­tiste ukrai­nien af­firme le ca­rac­tère ré­so­lu­ment non-ob­jec­tif de la pho­to­gra­phie. La fe­nêtre ou­verte sur le monde ( 1) est ici une vitre trouble, comme pas­sée au blanc d’Es­pagne : le théâtre des opé­ra­tions, un es­pace flot­tant, entre ac­tua­li­té et His­toire. Ce­lui qui s’est vu ac­cu­sé de sub­ver­sion po­li­tique et mo­rale sait la puis­sance d’im­pact d’une image. Il sait qu’on peut tout faire dire à la pho­to­gra­phie et il n’hé­site pas lui-même à ma­ni­pu­ler les images. La mise en scène est une prise de po­si­tion qui en­gage, comme l’at­testent son oeuvre pro­li­fique de­puis les an­nées 1960 et le re­gard qu’il porte sur le monde, ses dé­vas­ta­tions, ses di­vi­sions éco­no­miques et so­ciales, ses faux-sem­blants (2). Il nous a ha­bi­tués à des com­bi­nai­sons et des mon­tages ( But­ter­brot – Su­pe­rim­po­si­tions from 60s/70) sou­vent drôles, tein­tés de l’ab­sur­di­té du monde, comme à des images au plus près des vi­sages et des corps, ces pré­sences abys­sales et tra­giques de Case His­to­ry (1997-98), ce re­gard mor­dant aus­si, vis-à-vis de lui-même et de ses sen­sa­tions ( Arles, Pa­ris, and …, 1989-2014). Alors, lorsque j’ai ou­vert le fi­chier Par­lia­ment.tiff sur mon or­di­na­teur, je me suis d’abord de­man­dée s’il n’y avait pas un bug in­for­ma­tique, si le fi­chier n’était pas en­dom­ma­gé. Puis si cette image striée n’était pas née pré­ci­sé­ment d’une er­reur tech­nique sur­ve­nue sur l’or­di­na­teur de Bo­ris Mi­khai­lov (comme celle à l’ori­gine de la vi­déo In­for­ma­tion de Bill Vio­la [1973]). Pour cette sé­rie Par­lia­ment (2014-2016) qu’il pré­sente à Ve­nise, l’ar­tiste a pho­to­gra­phié des ex­traits de dé­bats par­le­men­taires re­trans­mis à la té­lé­vi­sion, fai­sant ré­fé­rence aux af­faires ré­centes (le conflit en Ukraine, le Brexit, les élec­tions amé­ri­caines de 2016). Les images que j’ai pu voir ne sont pas exac­te­ment sans vi­sages (comme le sont les Pixel-col­lage de Thomas Hir­sch­horn [2015]) : il fixe son at­ten­tion sur les gestes, les bouches, les vê­te­ments mais cette frag­men­ta­tion est ici une mise en abyme vi­suelle des in­ter­fé­rences, des in­for­ma­tions / contre-in­for­ma­tions qui ca­rac­té­risent le pay­sage po­li­tique et mé­dia­tique d’au­jourd’hui. S’ap­pro­priant l’es­thé­tique du glitch art (formes ba­sées sur des er­reurs ana­lo­giques ou nu­mé­riques), il fait glis­ser l’image vers l’abstraction, en une dé­com­po­si­tion faite de bandes noires, co­lo­rées et dé­ca­lées. À pro- pos de sa nou­velle sé­rie, l’ar­tiste parle d’une « col­li­sion entre le su­pré­ma­tisme et le cu­bisme ». On peut voir cet es­pace dé­ma­té­ria­li­sé et sans fin comme une trans­po­si­tion de l’es­pace mé­dia­tique, ver­sion cau­che­mar­desque de l’es­pace im­ma­té­riel du su­pré­ma­tisme de Ma­lé­vitch. Avec Par­lia­ment, Mi­khai­lov en ap­pelle à nou­veau à notre sub­jec­ti­vi­té, au ques­tion­ne­ment cri­tique et au doute. Comme lui l’a fait plas­ti­que­ment, il nous in­vite à dé­cou­per à vif dans l’in­for­ma­tion, à faire par nous-mêmes le tra­vail de re­cou­pe­ment. Comment en ef­fet faire preuve de dis­cer­ne­ment sans prendre une part ac­tive, s’en­ga­ger sub­jec­ti­ve­ment ? Ou même dif­fé­rer le mo­ment de la convic­tion, en at­ten­dant d’al­ler voir les oeuvres au pa­villon ukrai­nien et ailleurs ? Bo­ris Mi­khai­lov ne sou­tient au­cune vé­ri­té, si­non celle de l’ex­pé­rience.

Do­ro­thée Dey­ries-Hen­ry

In late 2013, du­ring the pro-Eu­ro­pean de­mons­tra­tions at the Mai­dan in Kiev, Bo­ris Mi­khai­lov made an en­semble of pho­tos en­tit­led The Thea­ter of War, Se­cond Act, Time Out, De­cem­ber 2013. One of them shows a group of pro­tes­tors, ar­med with no­thing more than flags, ad­van­cing to­ward the edge of the image sum­ma­ri­ly pain­ted white. This is how this Ukrai­nian pho­to­gra­pher once again in­sists on the non-ob­jec­ti­vi­ty of photography. The win­dow on­to the world (1) here is mur­ky, like scrat­ched glass, and the thea­ter of ope­ra­tions a space floa­ting bet­ween now and his­to­ry. This ar­tist who had been ac­cu­sed of po­li­ti­cal and mo­ral sub­ver­sion un­ders­tands the po­wer­ful im­pact of images. He knows that a pho­to can be made to say any­thing and he him­self does not he­si­tate to ma­ni­pu­late them. To stage a pho­to is to take a po­si­tion, it is an act of po­li­ti­cal en­ga­ge­ment. This is clear in his pro­li­fic work since the 1960s and the way he looks at the world, with its de­vas­ta­tion, its eco­no­mic and so­cial di­vi­sions, and its de­cep­tive ap­pea­rances.(2) We have got­ten used to his com­bi­na­tions and mon­tages ( But­ter­brot – Su­pe­rim­po­si­tions from 60s/70), of­ten droll, tin­ged with the world’s absurdity, and his close-up shots of faces and bo­dies, the un­fa­tho­mable and tra­gic pre­sences of Case His­to­ry (1997-98), and his mor­dant stare at him­self and his sen­sa­tions ( Arles, Pa­ris, and …, 1989-2014). Conse­quent­ly, when ope­ning the Par­lia­ment.tiff file on­my com­pu­ter the other day, I won­de­red if there wasn’t some bug, if the file has not been cor­rup­ted. But as it tur­ned out, this stria­ted image was not the pro­duct of a tech­ni­cal er­ror on Bo­ris’s com­pu­ter (as was the case with Bill Vio­la’s 1973 vi­deo In­for­ma­tion). For the Par­lia­ment se­ries (2014-16) he is sho­wing in Ve­nice, Mi­khai­lov took screen shots of te­le­vi­sed par­lia­men­ta­ry de­bates about cur­rent events, such as the conflict in Ukraine, Brexit and the 2016 Ame­ri­can pre­si­den­tial elections. The images I saw were not exact­ly fa­ce­less (like Thomas Hir­sch­horn’s Pixel-col­lage, 2015). Mi­khai­lov concen­trates on bo­dy lan­guage, mouths and clo­thing, but this frag­men­ta­tion is a re­flec­tion of the po­li­ti­cal in­ter­fe­rence and in­for­ma­tion/counter-in­for­ma­tion that cha­rac­te­rizes the coun­try’s po­li­ti­cal and me­dia land­scape to­day. Ap­pro­pria­ting the aes­the­tics of glitch art (shapes ge­ne­ra­ted by di­gi­tal or ana­lo­gi­cal er­rors), he makes images glide to­ward abstraction, de­com­po­sing them in­to un­syn­chro­ni­zed black and co­lo­red bands. He calls this new se­ries “a col­li­sion bet­ween Su­pre­ma­tism and Cu- bism.” This end­less de­ma­te­ria­li­zed space can be seen as a trans­po­si­tion of me­dia space, a night­mare ver­sion of the im­ma­te­rial space of Ma­le­vich’s Su­pre­ma­tism. With Par­lia­ment, Mi­khai­lov again ap­peals to our cri­ti­cal sense and doubts. He in­vites us to do men­tal­ly what he has done vi­sual­ly, to cut through the in­for­ma­tion we are gi­ven and do our own fact che­cking. How canwe tell what’sw­hat­wi­thout ma­king an ac­tive, sub­jec­tive en­ga­ge­ment? Or even put­ting off the mo­ment of convic­tion un­til we can go see his art­work in the Ukrai­nian Pa­vi­lion and el­sew­here? For Mi­khai­lov, the on­ly source of truth is ex­pe­rience.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

(1) Leon Bat­tis­ta Al­ber­ti, De Pic­tu­ra, « La pein­ture est une fe­nêtre ou­verte sur le monde », 1435. (2) De Red, USSR (1968) à l’em­blé­ma­tique sé­rie Case

His­to­ry (1997-98), qui com­porte plus de 400 pho­to­gra­phies sur la vie des sans-abri, prises dans la ville in­dus­trielle de Khar­kov, ville na­tale de Mi­khai­lov, après l’ef­fon­dre­ment du ré­gime so­vié­tique.

Do­ro­thée Dey­ries-Hen­ry est conser­va­teur et cri­tique d’art.

(1) "Pain­ting should be like a win­dow on­to the world," Leon Bat­tis­ta Al­ber­ti, On Pain­ting.

(2) From Red, USSR (1968) to the em­ble­ma­tic se­ries Case His­to­ry (1997-98), com­pri­sing more than four hun­dred pho­tos of the lives of the ho­me­less in the in­dus­trial ci­ty of Kar­khov, Mi­khai­lov’s ho­me­town, af­ter the fall of the So­viet ré­gime. Page de gauche / page left:

« Sans titre ». Is­su de la sé­rie « Case His­to­ry ». 1997-98. 170x 119cm. (Cour­te­sy de l’ar­tiste et Ga­le­rie Su­zanne Ta­ra­sieve, Pa­ris). Page de droite / page right:

« Sans titre ». Is­su de la sé­rie « Su­pe­rim­po­si­tions ».

1968-75. (© Bo­ris Mi­khai­lov).

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