ÉTATS-UNIS Mark Brad­ford

Art Press - - AGENDA - Phi­lippe Vergne

Nous sommes tous dis­po­sés à croire que l’art peut chan­ger le monde, qu’il peut le rendre meilleur et que l’es­thé­tique peut pro­mou­voir de vé­ri­tables chan­ge­ments dans la so­cié­té. La trans­for­ma­tion ra­di­cale de la com­mu­nau­té de l’art en in­dus­trie, avec l’in­fla­tion d’évé­ne­ments, de bien­nales, de foires, de sai­sons de ventes aux en­chères et de ré­com­penses en tous genres qui la ca­rac­té­rise, nous a éloi­gnés des vraies va­leurs en terme de conte­nu et de qua­li­té plas­tique. Mark Brad­ford fait par­tie des ar­tistes qui sont res­tés fi­dèles à ces va­leurs dans le monde de l’art. Jus­qu’à l’an­nonce de sa pré­sence au pa­villon amé­ri­cain de la Biennale de Ve­nise, il n’a ces­sé de fon­der sa pra­tique, à l’in­té­rieur et à l’ex­té­rieur de son ate­lier, sur un prin­cipe d’équi­va­lence entre va­leur éthique et va­leur es­thé­tique. Son oeuvre vient de la rue. Plu­tôt qu’abs­traite, elle est ex­traite de la vie ur­baine et de la peau de pa­pier de Los An­geles. Elle pro­vient donc de son en­vi­ron­ne­ment im­mé­diat. Brad­ford dé­tache les pe­lures des pu­bli­ci­tés sur les murs et sur les po­teaux. Elles sont re­cy­clées, râ­pées, brû­lées afin de com­po­ser de grandes « pein­tures » qui re­cons­ti­tuent et car­to­gra­phient une pla­nète aus­si vul­né­rable que le pa­pier dont il se sert ; une car­to­gra­phie de l’Amé­rique ur­baine d’au­jourd’hui, fon­dée sur le geste de l’ef­fa­ce­ment. Ces pein­tures ne sont ni abs­traites ni fi­gu­ra­tives. Pour re­prendre un néo­lo­gisme de Ro­bert Smith­son, ces oeuvres sont des non-sites de culture, entre éro­sion et sé­di­men­ta­tion d’éco­no­mies pa­ral­lèles et in­for­melles. Elles ré­vèlent l’exis­tence de ré­seaux mar­gi­naux de biens et de ser­vices qui lient la po­pu­la­tion et la main­tiennent sou­dée. L’oeuvre ex­po­sée dans le pa­villon amé­ri­cain se pro­pose de trans­for­mer terres et ter­ri­toires en les do­cu­men­tant et en les trans­cen­dant, de ma­nière cri­tique, au-de­là de la re­pré­sen­ta­tion. L’oeuvre ne s’ar­rête pour­tant pas là. L’art de Brad­ford s’étend bien au-de­là de l’ate­lier et des ga­le­ries. L’ar­tiste af­firme dans ses actes les prin­cipes qui sous-tendent son oeuvre. Il y a presque un prin­cipe éco­no­mique dans la ma­nière dont il construit ses pièces avec des ma­té­riaux de ré­cu­pé­ra­tion, qu’il ré­in­ves­tit de va­leur et ré­in­tro­duit dans un sys­tème tran­sac­tion­nel sym­bo­lique. La qua­li­té mé­diocre de ses réa­li­sa­tions est une des clés de son oeuvre. Il tra­vaille avec ce qui s’offre à lui, avec ce qu’il a sous la main. Mais son sys­tème ne re­pose pas seule­ment sur la va­leur sym­bo­lique. En fon­dant « Art + Prac­tice », as­so­cia­tion édu­ca­tive et cultu­relle à but non lu­cra­tif au ser­vice des jeunes de Lei­mert Park, un quar­tier du sud de Los An­geles, il concré­tise l’ethos es­thé­tique de son tra­vail ar­tis­tique. Il res­ti­tue ain­si à la com­mu­nau­té une par­tie des pos­si­bi­li­tés que lui ont four­nies les rues et les murs de son quar­tier.

L’em­preinte de son art n’en est que plus pro­fonde. Il laisse une vraie trace, en ré­ponse à de vrais be­soins. Dans l’es­prit de Brad­ford, l’oeuvre vouée à re­pré­sen­ter les États-Unis à Ve­nise, à une époque si dif­fi­cile pour l’his­toire amé­ri­caine et pour ce­lui qui est ap­pe­lé à re­pré­sen­ter son pays, ne peut qu’al­ler plus loin dans ce sens. Se ser­vant de la Biennale à la fois comme d’une plate-forme et d’un ma­té­riau, Brad­ford a ima­gi­né le pro­jet Pro­cess Col­let­ti­vo, une col­la­bo­ra­tion de six ans avec l’as­so­cia­tion vé­ni­tienne Rio Terà dei Pen­sie­ri, qui tra­vaille à la ré­in­ser­tion d’hommes et de femmes in­car­cé­rés en leur four­nis­sant un em­ploi et des re­ve­nus. Afin de sen­si­bi­li­ser le pu­blic aux li­mites du sys­tème pé­ni­ten­tiaire, Brad­ford sou­tien­dra lui-même fi­nan­ciè­re­ment un point de vente dans le quar­tier vé­ni­tien des Fra­ri, où des pro­duits ar­ti­sa­naux se­ront fa­bri­qués et ven­dus par des dé­te­nus. Au-de­là de la sur­face dé­chi­rée de ses oeuvres se ré­vèlent ici l’in­té­rêt et l’at­ten­tion de Brad­ford pour les éco­no­mies mar­gi­nales et les modes de vie al­ter­na­tifs, tout par­ti­cu­liè­re­ment lors­qu’ils éclosent loin des centres. Il ne s’agit pas tant de « res­ti­tuer » que de per­mettre à une com­mu­nau­té spé­ci­fique de ti­rer bé­né­fice de ce qu’elle crée elle-même, et de se rendre pro­prié­taire de sa vie et de sa di­gni­té. L’Eco­no­my de Brad­ford, avec ce sen­ti­ment in­tense de res­pon­sa­bi­li­té ci­vique et des va­leurs hu­maines, est la ma­nière qu’il a choi­sie pour re­pré­sen­ter un monde meilleur. Son pays a en ef­fet grand be­soin d’ima­gi­ner d’autres len­de­mains. Des len­de­mains où l’art pour­rait chan­ger le monde.

Phi­lippe Vergne Tra­duit par Laurent Pe­rez Phi­lippe Vergne est di­rec­teur du Mu­seum of Contem­po­ra­ry Art de Los An­geles (MOCA). We all be­lieve at some point that art could change the world, make the world a bet­ter place and be an agent of true so­cial change through aes­the­tics. The ra­di­cal ex­pan­sion of the art com­mu­ni­ty in­to an art in­dus­try with its in­fla­tion of ve­nues, bien­nials, art fairs, auc­tion sea­sons, and re­wards of all kinds, has dis­tan­ced us from true va­lues of content and vi­sual qua­li­ty. One of the ar­tists who has main­tai­ned his core va­lues in the art world is Mark Brad­ford. Be­fore it was an­noun­ced that he would be in the Ame­ri­can Pa­vi­lion at this year’s Ve­nice Biennale, Mark had been main­tai­ning his prac­tice, in­side and out­side the stu­dio; the equi­va­lent prin­ciple bet­ween ethi­cal va­lues and aes­the­tic va­lue. His work comes from the street; his aes­the­tic is ex­trac­ted ra­ther than abs­trac­ted from ur­ban life and the pa­per skin of Los An­geles. It comes from his own neigh­bo­rhood. Brad­ford skins the ci­ty from the layers of com­mer­cial ad­ver­ti­se­ments on walls and poles. These are re­cy­cled, shred­ded, and scor­ched to com­pose large “pain­tings” that frame and map a world as vul­ne­rable as the pa­per he uses; a car­to­gra­phy of ur­ban Ame­ri­ca to­day ba­sed on the act of era­sure. The work, pain­tings by other means, are nei­ther abs­tract nor re­pre­sen­ta­tive. They are, to quote a Ro­bert Smith­son neo­lo­gism, a non­site of culture bet­ween ero­sion and se­di­men­ta­tion of pa­ral­lel and in­for­mal eco­no­mies. They re­veal the exis­tence of mar­gi­nal net­works of goods and ser­vices that bind and keep people stan­ding to­ge­ther. His work in the Ame­ri­can Pa­vi­lion plans to re­shape ter­ri­to­ries and lands, do­cu­men­ting them and cri­ti­cal­ly trans­cen­ding them beyond re­pre­sen­ta­tion. But it is not where the work ends. Brad­ford’s art ex­pands beyond the thre­sholds of the stu­dio and the gal­le­ries. He as­sumes in his ac­tions the pre­mises held in his work. There is an al­most eco­no­mic prin­ciple in the way he goes about his work by dis­car­ding mar­gi­na­li­zed ma­te­rials and how they are rein­ves­ted with va­lue and rein­ser­ted in a sys­tem of sym­bo­lic and eco­no­mic tran­sac­tion. The low pro­duc­tion qua­li­ty of Brad­ford’s work is key. He works with what is pre­sen­ted to him, with what is at his fin­ger­tips and he makes the most out of what has been dis­car­ded. But his sys­tem is not on­ly one of sym­bo­lic va­lue. When he foun­ded Art and Prac­tice in Lei­mart Park, a non-pro­fit that pro­vides edu­ca­tio­nal, cultu­ral ser­vices and sup­port to fos­ter youth li­ving in Sou­thern Los An­geles, he put in mo­tion the aes­the­tic ethos of his art work. He brought back to the com­mu­ni­ty a le­vel of ac­cess that the streets and the walls of his own neigh­bo­rhood made avai­lable to him and to his art. The foot­print of his art is the­re­fore dee­per. The mark ma­king is real, and it de­li­vers on real needs. In Brad­ford’s mind, the work he will present in Ve­nice can­not be done wi­thout ex­ten­ding beyond and rea­ching dee­per, as com­pli­ca­ted as it is in this point of time in Ame­ri­can his­to­ry and as a re­pre­sen­ta­tive of a na­tion. Using the event of the Biennale as both plat­form and ma­te­rial, Brad­ford has ini­tia­ted a six-year col­la­bo­ra­tion na­med Pro­cess Col­let­ti­vo with the Ve­nice-ba­sed non­pro­fit, Rio Terà dei Pen­sie­ri, whose mis­sion is the rein­ser­tion of in­car­ce­ra­ted men and wo­men, by pro­vi­ding them with em­ploy­ment and sources of re­ve­nue. Rai­sing awa­re­ness about the pri­son sys­tem and its li­mi­ta­tions, Brad­ford him­self will fi­nan­cial­ly sup­port a re­tail out­let in the Fra­ri dis­trict of Ve­nice where ar­ti­sa­nal goods will be pro­du­ced and sold by the in­mates. Here, beyond the scor­ched sur­face of his work, we see Brad­ford’s deep in­ter­est and at­ten­tion for mar­gi­nal eco­no­mies and al­ter­na­tives ways of sus­tai­na­bi­li­ty par­ti­cu­lar­ly the ones that have flou­ri­shed away from the cen­ter. It is not so much “gi­ving back” as al­lo­wing a spe­ci­fic com­mu­ni­ty to be­ne­fit from what they create and take ow­ner­ship of their lives and pride. Even­tual­ly, Brad­ford’s Eco­no­my, this sense and ur­gen­cy for ci­vic res­pon­si­bi­li­ty and hu­man va­lues, is the way he has elec­ted to re­present a bet­ter to­mor­row for a na­tion that dee­ply needs to ima­gine ano­ther day. Ano­ther day when art can change the world.

Ci-des­sus / above: Par­ti­ci­pante tra­vaillant au kiosque de la co­opé­ra­tive so­ciale Rio Terà dei Pen­sie­ri. Cam­po San­to Ste­fa­no, Ve­nise, Ita­lie. Juillet 2016. (Ph. Aga­ta Gra­vante). Wor­ker at the Rio Terà dei Pen­sie­ri co­oo­pe­ra­tive, Ve­nice

Page de gauche / page left:

« Wa­ter­fall ». 2015. Di­vers ma­té­riaux. Di­men­sions va­riables. (© Mark Brad­ford. Court. de l’ar­tiste et Hau­ser & Wirth. Ph. Jo­shua White).

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