13e bien­nale d’art contem­po­rain à Shar­jah

Di­vers lieux / Oc­tobre 2016 - oc­tobre 2017

Art Press - - NEWS -

Un mi­nus­cule pla­né­ta­rium aban­don­né, aux fa­çades cou­vertes de mo­saïque bleue, est coin­cé entre une voie ra­pide, des vil­las neuves, de vieux gratte-ciel et un ter­rain vague. Avant sa des­truc­tion im­mi­nente, il ac­cueille une pièce so­nore de Na­ta­scha Sa­dr Ha­ghi­ghian et Ash­kan Se­pah­vand : des en­re­gis­tre­ments re­cueillis dans di­verses mines et lieux d’ex­trac­tion d’éner­gie. Que pré­ser­vons-nous? Que dé­trui­sons-nous ? C’est dans cette oeuvre dis­crète que pour­rait ré­si­der l’idée gé­né­rale de cette nou­velle édi­tion de la bien­nale de Shar­jah. Il est tou­jours in­té­res­sant de voir cet évé­ne­ment, qui se tient au mo­ment de la foire Art Du­baï. Cet émi­rat est pa­ra­doxa­le­ment conser­va­teur et très concer­né par l’art en rai­son des convic­tions de l’émir et de l’une de ses filles, la prin­cesse Hoor Al Qa­si­mi. On y dé­couvre des ar­tistes ra­re­ment vus en Eu­rope, ve­nus d’Afrique du Sud, de Tur­quie, du Li­ban (en grand nombre cette an­née), mais aus­si d’Inde ou de Co­rée. Beau­coup d’oeuvres sont pro­duites pour l’oc­ca­sion, et tou­jours pré­sen­tées avec grand soin dans des es­paces dont le nombre aug­mente chaque fois, des cours de la vieille ville re­cons­ti­tuée aux abords de la plage Al Ham­ryiah. Mais cette édi­tion, dont le com­mis­sa­riat est as­su­ré par Ch­ris­tine Thome, fon­da­trice et di­rec­trice du centre d’art Ash­kal Al­wan à Bey­routh, sou­lève d’em­blée la ques­tion de son for­mat. Un peu comme pour la Do­cu­men­ta, qui se tient ce prin­temps à Athènes et à Cas­sel, la Bien­nale de Shar­jah se dé­roule en plu­sieurs vo­lets sur un an: un pro­gramme édu­ca­tif à Shar­jah ; une pla­te­forme di­gi­tale in­ti­tu­lée chip­ship qui ras­semble des re­cherches faites par les dif­fé­rents « in­ter­lo­cu­teurs » sur les su­jets ci­blés par la Bien­nale – et dont on com­prend non sans per­plexi­té qu’elle n’est ou­verte qu’à quatre-vingts per­sonnes ayant contri­bué à sa pré­pa­ra­tion ; un col­loque à Da­kar, me­né par Ka­der At­tia sur le thème de l’eau ; l’ex­po­si­tion de Shar­jah qui porte aus­si sur l’eau, dé­si­gnée comme l’Acte I ; et, en­core à ve­nir, un pro­jet à Is­tan­bul sur le thème de la mois­son, un autre à Ra­mal­lah sur la terre, et un der­nier à Bey­routh sur la cui­sine, qui se­ra ac­com­pa­gné de deux autres ex­po­si­tions, l’Acte II. Cette énu­mé­ra­tion est aus­si fas­ti­dieuse que l’exer­cice im­pos­sible qui consis­te­rait à faire le tour de ces lieux. De ce­la, les or­ga­ni­sa­teurs ont plei­ne­ment conscience. Mais alors, à qui s’adresse cette bien­nale qui évoque tant la trans­mis­sion ? Quel sens ce­la a-t-il de n’en at­tra­per que quelques bribes ? Qu’est-ce qu’une bien­nale qui ne peut être vue ? On pour­rait ima­gi­ner qu’il s’agit là d’un or­ga­nisme vi­vant, de la ten­ta­tive de don­ner à voir la mé­thode de tra­vail d’un groupe de per­sonnes ins­tal­lées dans dif­fé­rentes par­ties du monde. Par un frag­ment, on pour­rait en sai­sir l’es­sence. En­core fau­drait-il pour ce­la cer­ner le thème de ces re­cherches. Or ce­lui-ci est plu­tôt flou. Ta­ma­wuj est un mot arabe qui dé­signe se­lon le dic­tion­naire le mou­ve­ment des vagues ; des gon­fle­ments et des fluc­tua­tions ; des formes on­du­lantes. Au pre­mier abord, le su­jet sem­blait for­mi­dable : une ré­flexion sur l’éco­lo­gie qui au­rait exa­mi­né la ma­nière dont les fonc­tion­ne­ments de la na­ture re­flètent ceux des so­cié­tés hu­maines dans notre monde hy­per­con­nec­té. Seule­ment le pro­pos n’est ja­mais vrai­ment dé­ve­lop­pé, du moins dans l’ex­po­si­tion de Shar­jah, même si un cer­tain nombre d’oeuvres se dis­tinguent qui semblent s’en ap­pro­cher, mais de la fa­çon la plus vague, ou la plus lit­té­rale. Peut-être faut-il alors seule­ment se lais­ser por­ter au fil de ces oeuvres sans cher­cher l’ordre qui les réunit. Nom­breux sont d’abord les ré­cits aqua­tiques. Dans l’une des cours de mai­sons tra­di­tion­nelles, dont les murs de pierre portent des em­preintes de co­quillages, Ma­rio García Torres dif­fuse des his­toires de ri­vières lues et chan­tées, de­puis une ca­bane de ro­seaux où il a ras­sem­blé de pe­tites pein­tures de pay­sages, et des cartes pos­tales de crues de la Seine en 1910. Plus po­li­tique, Sté­pha­nie Saa­dé fait le por­trait d’un lac dis­pa­ru, sur la faille du Le­vant, dont les eaux se sont ta­ries lors­qu’elles ont été dé­tour­nées du Li­ban par Is­raël pour ir­ri­guer la ré­gion. De l’eau coule du pla­fond dans une toile sus­pen­due sur la­quelle est im­pri­mée une carte géo­gra­phique de 1938 ; et les cernes des­si­nés par ces gouttes sur le sol évoquent la forme fan­to­ma­tique de ce lac. Les tra­di­tions et la mo­der­ni­té s’af­frontent dans la vi­déo en double écran du Sud-Afri­cain Uriel Or­low : un ac­teur joue le rôle d’un gué­ris­seur noir ac­cu­sé en 1940 de mê­ler l’usage des plantes tra­di­tion­nelles à ce­lui de la mé­de­cine oc­ci- den­tale. L’oeuvre la plus po­li­tique, as­su­ré­ment la plus vio­lente, est pro­ba­ble­ment la pièce so­nore de La­wrence Abu Ham­dan qui donne à en­tendre les bruits d’une pri­son sy­rienne et le poids du si­lence qui y règne par la contrainte. Des pay­sages na­tu­rels, de la ré­gion ou d’ailleurs, ont ser­vi d’ins­pi­ra­tion à plu­sieurs ar­tistes comme le bré­si­lien To­ni­co Le­mos Auad qui pré­sente un jar­din de plantes mé­di­ci­nales du dé­sert dans des formes oc­to­go­nales im­bri­quées les unes dans les autres comme des mo­lé­cules, et ins­pi­rées de l’ar­chi­tec­ture lo­cale. Ce sont le plus sou­vent des pay­sages men­taux, comme chez Ba­ris Do­gruosöz, né en Tur­quie, et ins­tal­lé à Bey­routh après avoir gran­di en France. De loin, son oeuvre qui se com­pose de grandes im­pres­sions sur pa­pier fixées au mur, donne l’im­pres­sion de bandes mo­no- chromes co­lo­rées ; de près, il s’agit d’une his­toire per­son­nelle et po­li­tique de la Tur­quie à tra­vers les cartes géo­gra­phiques vues sur des chaînes de té­lé­vi­sion de­puis le coup d’État du 12 sep­tembre 1980 jus­qu’à 1994, vi­sion de l’exil, à la fois pu­blique et in­time. La ques­tion des mi­gra­tions est un des axes ré­cur­rents de la bien­nale, au sens propre comme au sens fi­gu­ré, par exemple avec le col­lec­tif Fu­tu­re­far­mers qui montre des graines cou­lant de l’in­té­rieur du mât d’un ba­teau. De fa­çon plus abs­traite, sur la Cal­li­gra­phy Square, Is­maïl Bah­ri montre la fra­gi­li­té des images dans une vi­déo simple et belle : il froisse et dé­froisse en boucle une page de ma­ga­zine. La ma­tière co­lo­rée passe du pa­pier sur ses doigts, usée en poudre blanche. Dans un autre quar­tier, de part et d’autre d’un im­mense cou­loir

voû­té qui longe la cour d’une mai­son, le Sud-Afri­cain James Webb a ac­cro­ché une pièce très forte : deux haut­par­leurs qui dif­fusent le son de deux coeurs hu­mains; l’un s’at­té­nue jus­qu’à dis­pa­raître lors­qu’on se rap­proche de l’autre. Ce sont peut-être aus­si ces mou­ve­ments-là de la vie qu’évoque le mot Ta­ma­wuj.

Anaël Pi­geat

A mi­nus­cule aban­do­ned pla­ne­ta­rium, its walls co­ve­red with blue mo­saics, is stuck bet­ween an ex­press­way, new­ly construc­ted houses, old skys­cra­pers and an emp­ty lot. On the eve of its own des­truc­tion, it houses a sound piece by Na­ta­scha Sa­dr Ha­ghi­ghian and Ash­kan Se­pah­vand, re­cor­dings made in va­rious mines and ener­gy ex­trac­tion sites. What do we pre­serve? What do we des­troy? This un­ders­ta­ted work can be ta­ken to exem­pli­fy the ge­ne­ral idea be­hind this new edi­tion of the Shar­jah bien­nial. It’s al­ways in­ter­es­ting to at­tend this show, held at the same times as the Art Du­bai fair. Pa­ra­doxi­cal­ly, Shar­jah is a conser­va­tive emi­rate, but the ru­ler and one of his daugh­ters, Prin­cess Hoor Al Qa­si­mi, are known for their strong be­lief in the im­por­tance of the arts. The bien­nial of­fers the op­por­tu­ni­ty to see work by ar­tists ra­re­ly on view in Eu­rope, from South Afri­ca, Tur­key, Le­ba­non (abun­dant this year), In­dia and South Ko­rea. Ma­ny works are pro­du­ced for the oc­ca­sion, and they are al­ways well dis­played in spaces whose num­ber grows with each edi­tion, from the re­cons­ti­tu­ted old town cour­tyards to the Al Ham­riya beach. The for­mat of this year’s show, cu­ra­ted by Ch­ris­tine Thome, foun­der and di­rec­tor of the Ash­kal Al­wan art cen­ter in Bei­rut, turns out to be pro­ble­ma­tic straight away. So­mew­hat like Do­cu­men­ta, to be held this spring in Athens as well as Kas­sel, the Shar­jah Bien­nial un­folds through a se­ries of events over the course of a year, in­clu­ding an edu­ca­tio­nal pro­gram in Shar­jah; a di- gi­tal plat­form cal­led “chip-ship” brin­ging to­ge­ther contri­bu­tions by va­rious “in­ter­lo­cu­tors” about the bien­nial’s tar­get sub­jects (odd­ly en­ough, open on­ly to the eigh­ty people in­vol­ved in this year’s pre­pa­ra­tions); a sym­po­sium in Da­kar, led by Ka­der At­tia, about wa­ter; the ex­hi­bi­tion it­self in Shar­jah, al­so wa­ter-the­med, cal­led Act I; and, still to come, a pro­ject in Is­tan­bul whose theme is the har­vest, ano­ther in Ra­mal­lah about land, and a third in Bei­rut on cui­sine, ac­com­pa­nied by two more ex­hi­bi­tions, joint­ly cal­led Act II. If this list seems long, ima­gine vi­si­ting eve­ry one of these lo­ca­tions. The bien­nial’s or­ga­ni­zers, of course, know that. But who is the in­ten­ded au­dience for this bien­nial, so clear­ly concer­ned with the trans­mis­sion of know­ledge? What is the mea­ning of the fact that we can on­ly snatch bits and pieces of it? What is a bien­nial that can’t be seen? We can ima­gine that it is a li­ving or­ga­nism, an at­tempt to show the work me­thod of a group of people li­ving in dif­ferent parts of the world. Per­haps we can grasp the es­sence of the en­semble by scru­ti­ni­zing a frag­ment. But if that’s the case, we need a clea­rer idea of what these en­dea­vors are about. That’s exact­ly what we don’t have. The Ara­bic word Ta­ma­wuj, ac­cor­ding to the dic­tio­na­ry, means the mo­ve­ment of waves, swel­ling and fluc­tua­tions, un­du­la­tions. At first the sub­ject seems ter­ri­fic—per­haps this is a re­flec­tion on eco­lo­gy exa­mi­ning how na­ture’s func­tio­ning is si­mi­lar to the wor­kings of hu­man so­cie­ties in this hy­per­lin­ked world. Ex­cept that this idea is ne­ver real­ly de­ve­lo­ped, at least in the Shar­jah ex­hi­bi­tion. Even if some of the works seem to be going in that di­rec­tion, the ap­proach is ei­ther too vague or too li­te­ral. Maybe the best thing is just to go with the flow of the art­works wi­thout trou­bling our­selves about what ove­rar­ching idea brings them to­ge­ther. There is an aw­ful lot of stuff about wa­ter. In a cour­tyard of a tra­di­tio­nal home whose walls bear the im­print of shell­fish, Ma­rio García Torres gives us songs and spo­ken nar­ra­tives about ri­vers. His lit­tle reed hut is full of small land­scape pain­tings and post­cards of the fa­mous Seine flood of 1910. A more po­li­ti­cal piece by Sté­pha­nie Saa­dé is a por­trait of a lake lo­ca­ted on the Le­van­tine fault line that di­sap­pea­red when its wa­ters were re­di­rec- ted away from Le­ba­non to ir­ri­gate Is­rae­li crops. Wa­ter drips from the cei­ling on­to a sus­pen­ded can­vas on which a 1938 map is prin­ted; the rings crea­ted by the drops on the floor sketch the ghost of lake. Tra­di­tion and mo­der­ni­ty clash in a double-screen vi­deo by the South Afri­can Uriel Or­low: an ac­tor plays the role of a black hea­ler ac­cu­sed in 1940 of mixing the use of tra­di­tio­nal me­di­ci­nal plants with Wes­tern me­di­cine. Pro­ba­bly the most po­li­ti­cal and cer­tain­ly the most violent work is the sound piece by La­wrence Abu Ham­dan [2]. It conveys the sounds of a Sy­rian pri­son and the en­for­ced si­lence that rei­gns there. Na­tu­ral land­scapes in the re­gion and el­sew­here have ins­pi­red ma­ny ar­tists such as the Bra­zi­lian To­ni­co Le­mos Auad, who pre­sents a gar­den of me­di­ci­nal de­sert plants ar­ran­ged in­to in­ter­lo­cking oc­ta­go­nal shapes that look like mo­le­cules, ins­pi­red by lo­cal ar­chi­tec­ture. More of­ten the land­scapes are men­tal, as in the work of Ba­ris Do­gruosöz, born in Tur­key and now li­ving in Bei­rut af­ter ha­ving grown up in France. From a dis­tance, his large im­pres­sions on pa­per at­ta­ched to the wall seem to be mo­no­chrome stripes, but up close they tell a per­so­nal and po­li­ti­cal sto­ry about Tur­key by means of geo­gra­phic maps broad­cast over TV chan­nels from the coup d’état of Sep­tem­ber 12, 1980 un­til 1994. The re­sult is a vi­sion of exile that is both pu­blic and per­so­nal. The ques­tion of mi­gra­tion is a re­cur­ring axis of this bien­nial, li­te­ral­ly as well as fi­gu­ra­ti­ve­ly. For example, a piece by the Fu­tu­re­far­mers col­lec­tive shows seeds flo­wing out of the mast of a boat. More abs­tract­ly, at the Cal­li­gra­phy Square, Is­maïl Bah­ri de­mons­trates the fra­gi­li­ty of images in a simple, lo­ve­ly loo­ped vi­deo where he crumples and un­crumples a page from a ma­ga­zine. The co­lo­red ink from the pa­per turns in­to a white pow­der on his fin­gers. In ano­ther part of the ci­ty, from one end to the other of an im­mense vaul­ted cor­ri­dor along­side a cour­tyard, the South Afri­can James Webb has hung a ve­ry po­wer­ful piece: two loud­spea­kers broad­cast the sound of two hu­man hearts, each fa­ding away to si­lence as you ap­proach the other. Per­haps this kind of mo­ve­ment in life is al­so im­plied by the word Ta­ma­wuj.

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

Ci-des­sus / above: James Webb. « Th­re­no­dy ». 2016. Au­dio re­cor­dings, 2 min 59 se­condes Ci-contre / right: Is­mail Bah­ri. « Re­vers ». 2016. Vi­déo HD mo­no ca­nal. (Court. l’ar­tiste, In­cor­po­ra­ted!, Les Ate­liers de Rennes, La Criée). HD single-chan­nel vi­deo, 45 mi­nutes

Sté­pha­nie Saa­dé. « Por­trait of a Lake ». 2017. Épreuve sur tis­su, eau, fi­celles. 280 x 480 cm. (Court. l’ar­tiste, Shar­jah Art Foun­da­tion, ga­le­rie Anne Bar­rault). Print on na­tu­ral fa­bric, wa­ter, strings

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