Khvay Sam­nang

Art Press - - CONTENTS - Ca­ro­line Ha Thuc

Khvay Sam­nang est un pas­seur-conteur : es­sen­tiel­le­ment avec des per­for­mances et des vi­déos, l’ar­tiste cam­bod­gien in­carne de fa­çon poé­tique les des­tins de com­mu­nau­tés de son pays, minorités iso­lées ou po­pu­la­tions mar­gi­na­li­sées par les ré­cents bou­le­ver­se­ments éco­no­miques. Son tra­vail re­lie en pro­fon­deur la na­ture, pol­luée, me­na­cée, mais aus­si spi­ri­tuelle et sa­crée, et une culture de­ve­nue source de conflits et de déshu­ma­ni­sa­tion. Il par­ti­cipe cette an­née à Do­cu­men­ta 14 à Athènes et Cassel.

Rub­ber Man (L’homme-ca­ou­tchouc [2015]) a pour cadre la pro­vince de Ro­ta­nah Ki­ri, une ré­gion des hautes terres du nord-est du Cam­bodge où la dé­fo­res­ta­tion et les confis­ca­tions illé­gales de terres sont mon­naie cou­rante. Khvay Sam­nang s’y est ren­du de nom­breuses fois pen­dant deux ans pour s’im­pré­gner de la culture et des tra­di­tions de la po­pu­la­tion. Il en­tre­prend pa­ral­lè­le­ment des re­cherches sur l’histoire de la ré­gion, fa­çon­née par la co­lo­ni­sa­tion fran­çaise et par la culture du ca­ou­tchouc. Ins­pi­ré par cet hé­ri­tage, l’ar­tiste réa­lise une sé­rie de per­for­mances in si­tu au cours des­quelles il se verse du la­tex frais sur la tête et le corps. La vi­déo montre ses per­for­mances et ses er­rances, nu et cou­vert de pein­ture blanche, dans la fo­rêt. Cette er­rance est au­tant celle des vil­la­geois à la re­cherche de la terre de leurs an­cêtres que celle des es­prits de la fo­rêt, dé­ra­ci­nés. LAN­GAGE CORPOREL Cette oeuvre est ty­pique du tra­vail de Khvay, dont la dé­marche s’ap­pa­rente à la fois à celle de l’eth­no­logue et du conteur. Son oeuvre n’est ja­mais di­dac­tique ou re­ven­di­ca­trice : avec poé­sie, et par­fois hu­mour, il re­trans­met des gestes, des cou­tumes, des com­bats quo­ti­diens. Son lan­gage in­carne une culture tra­di­tion­nelle en prise avec la com­plexi­té ac­tuelle, sa ca­pa­ci­té de ré­sis­tance et sa vul­né­ra­bi­li­té. Le lan­gage corporel est son pre­mier ou­til : lien entre les réa­li­tés et entre les cultures, il se passe de dis­cours et parle à cha­cun. En 2011, il s’est lui-même mis en scène dans Un­tit­led : im­mer­gé dans de l’eau pol­luée, il se verse des seaux de sable sur la tête. Dans Cow Taxi Moves Sand (2014), il ar­pente les rues de Ph­nom Penh en trans­por­tant du sable, dis­cute avec les pas­sants, aborde avec hu­mour la ques­tion de l’ex­trac­tion

dé­vas­ta­trice et in­con­trô­lée du sable du pays. À Sin­ga­pour, pre­mier im­por­ta­teur de sable pro­ve­nant du Cam­bodge, il trans­porte des per­sonnes le long de la plage ar­ti­fi­cielle, la tête mu­nie de cornes faites en poils hu­mains. Pour Where is my Land (2014), Khvay s’est as­so­cié au dan­seur et cho­ré­graphe Nget Ra­dy, afin de réa­li­ser des per­for­mances dans dif­fé­rents lieuxs de la ca­pi­tale, au coeur de pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment ur­bain. On voit no­tam­ment sur­gir le dan­seur d’un im­mense bain de sable, avant que le sable ne l’en­glou­tisse à nou­veau. Presque en­ter­ré vi­vant, il re­pré­sente alors la voix des 4 000 fa­milles dé­pla­cées lors de l’as­sè­che­ment du lac Boeung Kak, au­tre­fois le plus grand lac de Ph­nom Penh, ven­du par l’État et trans­for­mé en chan­tier im­mo­bi­lier.

IN­TUI­TION Khvay se fie sur­tout à son in­tui­tion, et lors­qu’il s’aven­ture dans un nou­veau pro­jet, il ne sait ja­mais ce qu’il va pro­duire. C’est un rêve qui l’a ain­si conduit vers la fo­rêt de Ro­ta­nah Ki­ri. Pour Do­cu­men­ta 14, le tra­vail s’est dé­ve­lop­pé sur une pé­riode de seize mois dans la val­lée de l’Areng, une fo­rêt pri­mi­tive au pied de la chaîne de mon­tagne des Car­da­momes. Sans idée pré­éta­blie, il s’est plon­gé dans la culture de cette ré­gion sau­vage du sud-ouest du Cam­bodge et a pa­tiem­ment éta­bli un dia­logue avec la po­pu­la­tion in­di­gène Chong. Il a ap­pris à tis­ser des masques d’ani­maux en fibre de plantes, re­pré­sen­tant des to­tems pro­tec­teurs. Pour la se­conde fois, il a col­la­bo­ré avec Nget Ra­dy, le­quel s’est ins­pi­ré des ri­tuels lo­caux pour créer des per­for­mances dans la val­lée, au­jourd’hui me­na­cée par un vaste pro­jet de construc­tion de bar­rage, mal­gré la mul­ti­pli­ca­tion des mou­ve­ments de ré­sis­tance. Leur tra­vail, The Way of the Spi­rit (Preah Kon­long), ba­sé sur le par­tage et l’émo­tion, in­carne cette ré­sis­tance. À Athènes, Khvay pré­sente une sé­rie de onze sculptures, et, à Cassel, une vi­déo mon­trant ces per­for­mances. Chez Khvay, la tra­di­tion et la ma­gie se mêlent tou­jours à l’histoire : l’ins­tal­la­tion Foot­prints of Yan­tra Man (2015) aborde les conflits vio­lents qu’a connus le Cam­bodge à tra­vers une sé­rie de des­sins et d’ob­jets sa­crés cam­bod­giens et d’Asie du sud-est. Tis­su rouge, ta­touages, épais cor­don de co­ton… l’ar­tiste met en évi­dence les su­per­sti­tions et les formes de ré­sis­tance in­car­nées par ces ob­jets ma­giques, de­ve­nus sym­boles de pou­voir (le yan­tra est un sup­port ma­gique tra­di­tion­nel de mé­di­ta­tion, qui re­vêt pour l’ar­tiste une di­men­sion pro­tec­trice). Uti­li­sant la sculp­ture pour la pre­mière fois, il a par exemple réa­li­sé une ar­mure à sa taille, consti­tuée de plaques de mé­tal re­liées entre elles par un cor­don à la fa­çon des amu­lettes hin­douistes.

RÉA­LI­TÉS MÊLÉES D’un cô­té la ma­gie, l’étrange, l’in­sai­sis­sable ; de l’autre, des faits, des pro­blé­ma­tiques éco­lo­giques, hu­maines, quo­ti­diennes. Khvay re­lie les en­jeux, mêle les réa­li­tés, l’éva­nes­cente et la tra­gique. Y a-t-il un rap­port de force, de do­mi­na­tion entre les deux ? La spi­ri­tua­li­té des in­di­gènes, les amu­lettes hin­douistes peuvent-elles agir contre les guerres ou la sur­ex­ploi­ta­tion des terres, et, ain­si, pro­té­ger les peuples ? Khvay ne ré­pond pas, mais en re­liant les unes aux autres, il donne une vi­sion élar­gie de l’histoire et une ap­proche de l’homme en prise avec son en­vi­ron­ne­ment.

Ca­ro­line Ha Thuc est cri­tique d’art et com­mis­saire d’ex­po­si­tion in­dé­pen­dante.

Khvay Sam­nang is an in­ter­me­dia­ry and sto­ry­tel­ler. Using main­ly per­for­mance and vi­deo, the Cam­bo­dian ar­tist poe­ti­cal­ly em­bo­dies the des­ti­nies of the com­mu­ni­ties in his coun­try, fo­cu­sing on iso­la­ted mi­no­ri­ties or po­pu­la­tions mar­gi­na­li­zed by the recent eco­no­mic uphea­vals. His work ex­plores deep links bet­ween na­ture, which is pol­lu­ted and threa­te­ned, but al­so spi­ri­tual and sa­cred, and a culture that has be­come a source of conflict and de­hu­ma­ni­za­tion. His work fea­tures in this year’s Do­cu­men­ta 14 in Athens and Kas­sel.

Rub­ber Man (2015) is set in Ro­ta­nah Ki­ri, a pro­vince in Cam­bo­dia’s north-eas­tern uplands, where de­fo­res­ta­tion and ille­gal confis­ca­tions are a fact of life. Khvay Sam­nang tra­vel­led there fre­quent­ly over a two per­iod to steep him­self in the lo­cal culture and tra­di­tions, while al­so doing re­search in­to the re­gion’s his­to­ry, sha­ped in the mo­dern per­iod by French co­lo­ni­za­tion and rub­ber culti­va­tion. In the per­for­mances he gave there, ins­pi­red by what he found, the ar­tist pou­red fresh la­tex over his head and bo­dy. The vi­deo shows his per­for­mances, after which he wan­de­red through the fo­rest, na­ked and co­ve­red with white paint. This wan­de­ring is that of the vil­la­gers them­selves, see­king the land of their an­ces­tors, but al­so that of the uproo­ted spi­rits of the fo­rest.

BO­DY LAN­GUAGE This piece is ty­pi­cal Khvay. His ap­proach is that of both eth­no­lo­gist and sto­ry­tel­ler, but his work is ne­ver di­dac­tic or militant. Poe­ti­cal­ly, and at times hu­mo­rous­ly, he passes on ges­tures, cus­toms and dai­ly com­bats. His lan­guage em­bo­dies a tra­di­tio­nal culture grap­pling with mo­dern-day com­plexi­ty, its ca­pa­ci­ty for re­sis­tance and its vul­ne­ra­bi­li­ty. The lan­guage of the bo­dy is his pri­ma­ry tool: as the link bet­ween rea­li­ties and cultures, he si­des­teps dis­course and speaks di­rect­ly to each per­son.

IN­TUI­TION For his 2011 work Un­tit­led he im­mer­sed him­self in pol­lu­ted wa­ter and pou­red bu­ckets of sand over his head. In Cow Taxi Moves Sand (2014) he wal­ked the streets of Ph­nom Penh, car­rying sand, tal­king with pas­sers-by, dea­ling hu­mo­rous­ly with the de­vas­ta­ting ef­fects of the un­con­trol­led ex­trac­tion of sand in Cam­bo­dia. In Sin­ga­pore, the main im­por­ter of this ma­te­rial, he trans­por­ted people along the ar­ti­fi­cial beach, his head fit­ted with horns made from hu­man hair. For Where is my Land? (2014), Khvay tea­med up with the dan­cer and cho­reo­gra­pher Nget Ra­dy in or­der to car­ry out per­for­mances in va­rious ve­nues around the capital, at the heart of its ur­ban de­ve­lop­ment pro­jects. For example, we see the dan­cer emerge sud­den­ly from a huge sand bath, then sink be­neath its sur­face once again. Al­most bu­ried alive, he re­pre­sents the voice of the four thou­sand fa­mi­lies who were for­ci­bly mo­ved when Lake Boeung Kak, then the big­gest lake in Ph­nom Penh, was dried out to be sold by the state to a pro­per­ty de­ve­lo­per. Kh­vay­main­ly fol­lows his in­tui­tion, and when he ven­tures in­to a new pro­ject he ne­ver knows what will hap­pen. It was thus a dream that led him to­wards Ro­ta­nah Ki­ri fo­rest. For Do­cu­men­ta 14, the work de­ve­lo­ped over a per­iod of six­teen months in the Areng Val­ley, site of a pri­mi­tive fo­rest at the foot of the Kra­vanh (Car­da­mom) moun­tains. With no prior idea, he im­mer­sed him­self in the culture of this wild re­gion in Sou­th­west Cam­bo­dia and pa­tient­ly de­ve­lo­ped a dia­logue with the lo­cal Chong people. He lear­ned to weave ani­mal masks in plant fi­ber, re­pre­sen­ting pro­tec­tive to­tems. For the se­cond time here, he col­la­bo­ra­ted with Nget Ra­dy, who was ins­pi­red by lo­cal ri­tuals to create per­for­mances in the val­ley, which is now threa­te­ned by a big dam-buil­ding pro­ject—mul­tiple re­sis­tance mo­ve­ments not­withs­tan­ding. Their work, The Way of the Spi­rit ( Preah Kon­long), which is all about sha­ring and emo­tion, em­bo­dies this wi­des­pread re­sis­tance. In Athens, Khvay is pre­sen­ting a se­ries of ele­ven sculptures, and in Kas­sel a vi­deo of these per­for­mances.

MERGING REA­LI­TIES With Khvay, tra­di­tion and ma­gic always com­bine with his­to­ry: the ins­tal­la­tion Foot­prints of Yan­tra Man (2015) deals with the violent conflicts ex­pe­rien­ced by Cam­bo­dia through a se­ries of dra­wings and ho­ly ob­jects from Cam­bo­dia or el­sew­here in Sou­theast Asia. Red fa­bric, tat­toos, thick cot­ton cord—the ar­tist re­veals the su­per­sti­tions and forms of re­sis­tance em­bo­died in these ma­gic ob­jects which have be­come sym­bols of po­wer (the yan­tra is a tra­di­tio­nal “ma­gic” sup­port for me­di­ta­tion that has a pro­tec­tive di­men­sion for the ar­tist). Using sculp­ture for the first time, he made ar­mor for him­self using sheets of me­tal held to­ge­ther by cord in the man­ner of Hin­du amu­lets. On one side, ma­gic, strange and elu­sive; on the other, facts re­gar­ding eco­lo­gi­cal and other ve­ry hu­man is­sues. Khvay links these rea­li­ties, the eva­nes­cent and the tra­gic. Is there a re­la­tion of po­wer or do­mi­na­tion bet­ween them? Can the spi­ri­tua­li­ty of in­di­ge­nous peoples or Hin­du amu­lets act against war and the over-exploitation of land, and thus pro­tect peoples? Khvay does not give ans­wers, but by lin­king them to­ge­ther he gives us a broa­der vi­sion of his­to­ry and a vi­sion of man and his ac­tive re­la­tion to his en­vi­ron­ment.

Ci-des­sus / above: « The Way of the Spi­rit (Preah Kon­long) ». 2017 Page de gauche / page left: « Un­tit­led ». 2011. Di­gi­tal C-Print. 80 x 120 cm. (Tous les vi­suels / all images: Court. SASA BASSAC et l’ar­tiste)

Khvay Sam­nang Né en 1982 à Svay Rieng, Cam­bodge Vit et tra­vaille à Ph­nom Penh Ex­po­si­tions ré­centes: 2015 The Pa­ci­fic Pro­ject, Orange Coun­ty Mu­seum of Art, Ca­li­for­nie ; En­joy My Sand, ga­le­rie To­mio Koya­ma, To­kyo; Foot­prints of Yan­tra Man, Kunst­le­rhaus Be­the­nian, Ber­lin Rub­ber Man, CAPC, Bor­deaux Kunst­le­rhaus Be­tha­nien, Ber­lin Sa­tel­lite Pro­gramme 8, Jeu de Paume, Pa­ris 2016 Bloom Pro­jects Ex­change Se­ries, Mu­seum of Con­tem­po­ra­ry Art, San­ta Bar­ba­ra, USA Khvay Sam­nang et Nget Ra­dy « Where is My Land? ». 2014. Di­gi­tal C-Print

Ca­ro­line Ha Thuc is a cri­tic and in­de­pendent cu­ra­tor.

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