Une sainte de la racaille

Art Press - - CONTENTS - Jacques Hen­ric

Ev­gué­nia Ia­ro­slavs­kaïa-Mar­kon Ré­vol­tée Tra­duit du russe par Va­lé­ry Ki­slov Seuil, « Fic­tion & Cie », 176 p., 16 eu­ros

Ev­gué­nia Ia­ro­slavs­kaïa-Mar­kon avait fait le choix d’une exis­tence mar­gi­nale. Elle se ter­mi­na au Gou­lag. Ré­vol­tée est son au­to­bio­gra­phie.

Dans le ré­cit d’Olivier Ro­lin, le Mé­téo­ro­logue, pu­blié en 2014 (1), ap­pa­raît le nom de cette jeune femme dont on voit au­jourd’hui la pho­to en cou­ver­ture de Ré­vol­tée. Ev­gué­nia Ia­ro­slavs­kaïa-Mar­kon a écrit le ré­cit de sa vie peu de temps avant son exé­cu­tion, en juin 1931, dans une cel­lule du « camp à des­ti­na­tion spé­ciale » des îles So­lov­ki. Olivier Ro­lin la dé­crit ain­si : « Pro­fil grave, avec même quelque chose d’in­flexible […] pro­fil de guer­rière. » La connais­sance de ce cli­ché, il la doit à l’his­to­rienne An­to­ni­na Sot­chi­na. Elle le lui mon­tra en 2012, par­mi d’autres pho­tos de dé­por­tés, lors du voyage qui le condui­sit dans ces si­nistres îles du pre­mier Gou­lag so­vié­tique. Quelque temps plus tard, la res­pon­sable de l’as­so­cia­tion Mé­mo­rial de Saint-Pé­ters­bourg, Iri­na Fli­gué, lui ap­prit qui fut Ev­gué­nia Mar­kon, vic­time, à vingt-neuf ans, de l’une des plus « grandes ma­chines à tuer des temps mo­dernes ». Ev­gué­nia Mar­kon est née dans une fa­mille de la bour­geoi­sie in­tel­lec­tuelle juive de Pé­tro­grad, elle fut l’épouse du poète Alexandre Ia­ro­slavs­kaïa, exé­cu­té lui aus­si, quelques mois avant elle, par les tueurs de la Gué­péou. Sur le pre­mier feuillet du ma­nus­crit dé­cou­vert en 1996 par Iri­na Fli­gué, était écrit Mon au­to­bio­gra­phie. Ré­vol­tée est le titre don­né par Olivier Ro­lin pour la tra­duc­tion fran­çaise du livre. Un qua­li­fi­ca­tif qui, pour une fois, n’est pas gal­vau­dé (il y a tant d’in­trai­tables « ré­vol­tés » et « ré­vo­lu­tion­naires » dans les mi­lieux po­li­tique et lit­té­raire d’au­jourd’hui). Ré­vol­tée, Ev­gué­nia Mar­kon? Ju­gez-en. Jeune, elle ne se voit pas gran­dir comme une « fille à sa ma­man ». Ses rêves : quit­ter la fa­mille, aban­don­ner les études, fuir le monde in­tel­lec­tuel, tra­vailler en usine, épou­ser un simple ou­vrier, s’ha­biller comme les pauvres, connaître la faim, par­ti­ci­per à la Ré­vo­lu­tion d’Oc­tobre, vivre dans la clan­des­ti­ni­té… Rêves qu’elle réa­li­se­ra vite, et au-de­là de toute es­pé­rance. Dé­jà à l’école et au ly­cée, elle est une fou­teuse de pa­gaille. Être « la plus in­so­lente pos­sible » la comble. À treize ans, elle est prise d’une « pas­sion amou­reuse » pour la ré­vo­lu­tion. Se pré­pa­rer à la ser­vir consiste pour elle, en pre­mier lieu, à ne plus man­ger. Elle de­vient vite « jaune, dé­char­née, pa­reille à une vieille femme », fa­çon, pré­cise-t-elle, de se « mor­ti­fier l’es­prit » aus­si bien que la chair. On voit dé­jà se des­si­ner une per­son­na­li­té de ré­vo­lu­tion­naire bien sin­gu­lière, ha­bi­tée par une étrange culpa­bi­li­té. Je porte en moi, écrit-elle, « l’écharde du par­don uni­ver­sel ». On pour­rait lui trou­ver quelque af­fi­ni­té avec la phi­lo­sophe Si­mo­neWeil. Sauf que, chez la jeune Ev­gué­nia, ce ma­so­chisme re­lève d’un courant pour le moins hé­ré­tique du ch­ris­tia­nisme qui lui fait voir un monde où tous les hu­mains sont in­no­cents. Pas de pé­ché ori­gi­nel, pas de chute, pas d’exis­tence du mal. Il est vrai que les poètes qu’elle est ame­née à fré­quen­ter, dont son fu­tur ma­ri, ap­par­tiennent à un courant uto­pique anar­chi­sant, les « bio­cos­mistes », qui sont vio­lem­ment anti-re­li­gieux. Seuls, le mi­lieu so­cial, l’histoire, l’hé­ré­di­té sont à l’ori­gine des com­por­te­ments des in­di­vi­dus, des pires crimes qu’ils sont ame­nés à com­mettre. Nombre de nos so­cio­logues ac­tuels ap­plau­di­raient à de telles thèses. Ain­si, la com­pas­sion de la jeune ré­vo­lu­tion­naire va au­tant au poète as­sas­si­né qu’à son bour­reau. « J’ai de­puis l’en­fance la pas­sion de tout éprou­ver sur ma propre peau. » Voi­là une vie qui s’an­nonce comme un beau che­min de croix. As­su­rée que les forces ré­vo­lu­tion­naires saines ne peuvent se trou­ver que dans les bas-fonds de la so­cié­té – mar­gi­naux, vo­leurs, ivrognes, pros­ti­tuées –, c’est à ce monde de la pègre qu’elle va se mê­ler. On est plu­tôt dans l’uni­vers de Ge­net que dans ce­lui de Lé­nine. Elle vi­vra une vie de clo­charde dans la rue, sans lieu où dor­mir, se fe­ra vo­leuse, se­ra ten­tée par la pros­ti­tu­tion. Aux yeux des Bol­che­viks, elle est l’image par­faite de l’« en­ne­mie du peuple ». Pas une tête po­li­tique, cette Ev­gué­nia, mais, se de­mande Olivier Ro­lin, a-t-on ja­mais ren­con­tré un « autre exemple d’une si écla­tante in­tré­pi­di­té, d’une li­ber­té si in­so­lem­ment af­fir­mée dans les fers ». Em­pri­son­née, elle in­sulte ses geô­liers, me­nace et agresse phy­si­que­ment ses bour­reaux, écrit sur sa poi­trine en grosses lettres « mort aux tché­kistes ». Elle n’a plus rien à perdre, que la vie. AU FOND DE LA DOU­LEUR Un gar­dien ra­conte avec force dé­tails (son té­moi­gnage fi­gure dans les an­nexes du livre), com­ment on fu­sillait les condam­nés, de quelle ma­nière il fal­lait char­ger les « ca­davres en­core chauds, en­core agi­tés de spasmes, sur des cha­riots ». Il les a vus et en­ten­dus ré­ci­tant la prière des ago­ni­sants avant de tom­ber sous les balles. Il a assisté aux der­niers mo­ments de la jeune rebelle face au re­dou­table « ca­ma­rade » Ou­pens­ki, son as­sas­sin, qui s’est flat­té de­vant elle d’avoir tué d’une balle dans la tête son ma­ri poète. À l’ins­tant de su­bir le même sort, elle le traite de « cha­rogne ga­leuse » et lui crache au vi­sage. Qu’au­rait pen­sé An­dré Bre­ton de cette guer­rière in­sou­mise, lui qui, dans Ar­canes 17, écri­vait à pro­pos d’une femme ai­mée : « Il faut être al­lé au fond de la dou­leur, en avoir dé­cou­vert les étranges ca­pa­ci­tés, pour pou­voir sa­luer du même don de soi-même ce qui vaut la peine de vivre […] Je t’ai tou­jours vu mettre le plus haut ac­cent sur la ré­bel­lion. »

(1) Seuil. À lire, d’Olivier Ro­lin, Baï­kal-Amour, aux édi­tions Paul­sen, ré­cit de son voyage en Trans­si­bé­rien.

Ev­gué­nia Ia­ro­slavs­kaïa-Mar­kon (© Cour­te­sy Me­mo­rial, 2017)

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