Bien­nale de Lyon les mondes flot­tants

In­ter­view d’Em­ma La­vigne par Anaël Pi­geat

Art Press - - NEWS - Yu­ko Moh­ri. « Mo­ré Mo­ré (Lea­ky) The Fal­ling Wa­ter Gi­ven ». 2017. (© D. Grif­fiths). [Mondes flot­tants]

20 sep­tembre 2017 - 7 jan­vier 2018

Pour la nou­velle édi­tion de la Bien­nale de Lyon in­ti­tu­lée

les Mondes flot­tants, Em­ma La­vigne, di­rec­trice du Centre Pom­pi­dou-Metz, s’ap­puie sur une vi­sion par­ti­cu­lière du mot « mo­derne » sug­gé­ré par Thier­ry Ras­pail, le di­rec­teur de la Bien­nale. Elle ex­prime sa vi­sion d’un monde li­quide, à la fois mé­lan­co­lique et vi­vant. Comment re­liez-vous vos Mon

des flot­tants à l’idée de « mo­derne » ? J’ai sou­hai­té ex­plo­rer la fa­çon dont le mo­derne a nour­ri mon tra­vail de com­mis­saire, dans une ap­proche qui pri­vi­lé­gie les no­tions de flux, d’aléa­toire, d’im­ma­té­ria­li­té. Je me ré­fère sou­vent à la mo­der­ni­té de la mu­sique qui de­vient am­biante chez Erik Sa­tie ou conduit à la frag­men­ta­tion chez Ar­nold Schön­berg. Quand nous avons fait l’ex­po­si­tion Dan­ser sa vie, avec Chris­tine Ma­cel, nous vou­lions étu­dier com­bien la danse avait été une étin­celle es­sen­tielle dans la mo­der­ni­té des arts plas­tiques. Cette pro­pen­sion à l’ou­ver­ture est aus­si très pré­sente dans la lit­té­ra­ture, de­puis les mots en li­ber­té qui ap­pa­raissent sur la page ou­verte de Sté­phane Mal­lar­mé. Cette sen­si­bi­li­té mo­derne est sous­ja­cente à la pen­sée d’Um­ber­to Eco qui, dans son ou­vrage l’OEuvre ou­verte (1965), en­vi­sa­geait l’oeuvre comme un « champ d’évé­ne­ments ou­vert au ha­sard d’un de­ve­nir ac­ci­den­tel. » L’en­jeu est de ré­vé­ler l’oeuvre d’art comme « un in­fi­ni conte­nu dans le fi­ni », se­lon les mots de Lui­gi Pa­rey­son. Il s’agit aus­si, à tra­vers le pro­jet de Jill Ma­gid, de ques­tion­ner la fra­gi­li­té de ce concept et de l’hé­ri­tage du mo­derne, quand ce­lui-ci est confis­qué. Dans un rap­port plus mé­ta­pho­rique à la mo­der­ni­té, l’ar­tiste dé­ve­loppe un pro­jet sur les ar­chives de Luis Bar­ragán, grande fi­gure du mo­der­nisme ar­chi- tec­tu­ral mexi­cain, qui sont in­ac­ces­sibles de­puis vingt ans, leur pro­prié­taire en em­pê­chant l’ac­cès aux cher­cheurs et aux ar­tistes… La fi­na­li­sa­tion de la forme cor­res­pond à une par­tie de l’his­toire de l’art, mais pas à sa to­ta­li­té. C’est cette deuxième tra­jec­toire, plus du­cham­pienne, qui m’in­té­resse le plus. À l’oc­ca­sion de l’ex­po­si­tion de Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter au Centre Pom­pi­dou en 2015, j’ai sou­hai­té rendre sen­sible com­bien son dia­logue, ra­vi­vé par la mu­sique, la lit­té­ra­ture et le ci­né­ma, gé­nère un nou­vel es­pace, tant phy­sique que men­tal, dont la forme ré­in­vente celle de l’opé­ra, conju­guant une mul­ti­pli­ci­té de temps, de lieux et de ré­cits. Avec Pierre Huy­ghe, les pro­jets s’en­gendrent les uns les autres. Dans l’ex­po­si­tion Jar­din in­fi­ni à Metz, la Jar­di­nière de Thier­ry De Cor­dier est à la fois une sculp­ture, un écri­toire, un er­mi­tage, et dans le film C.H.Z. ( Con­ti­nuous­ly Ha­bi­table Zones) de Phi­lippe Par­re­no, un jar­din de­vient un scé­na­rio, puis un film, qui conti­nue à vivre in­dé­pen­dam­ment se­lon sa propre tem­po­ra­li­té. Dans la pré­cé­dente édi­tion de la Bien­nale, Ralph Ru­goff se ré­fé­rait à Bau­de­laire dans son exal­ta­tion de « la vie mo­derne ». J’ai sou­hai­té à nou­veau in­ter­ro­ger la por­tée de cette ré­fé­rence à tra­vers cette autre dé­fi­ni­tion, où il en­vi­sage le mo­derne comme « le tran­si­toire, le fu­gi­tif, le contin­gent, la moi­tié de l’art dont l’autre moi­tié est l’éter­nel et l’im­mo­bile ». J’ai éga­le­ment ré­flé­chi aux mots de Rai­ner Ma­ria Rilke, qui ques­tion­nait la place du poète et de l’ar­tiste au sein du monde mo­derne. La Bien­nale ex­plore la per­sis­tance de la sen­si­bi­li­té mo­derne pour les flux, la dis­so­lu­tion des formes.

LIQUIDITÉ

Pour­quoi avoir choi­si de vous ap­puyer sur l’ukiyo- e ja­po­nais ? Ces dé­fi­ni­tions de la mo­der­ni­té, conju­guées à la pen­sée de John Cage, sont proches de la phi­lo­so­phie boud­dhiste, qui pri­vi­lé­gie la contem­pla­tion à la consom­ma­tion es­thé­tique. La Bien­nale em­prunte son titre au mot ja­po­nais ukiyo-e qui ap­pa­raît à un mo­ment de crise mo­rale au Ja­pon, à l’époque de Heian ( 794-1185). Le monde où les êtres passent, s’éva­nouissent et ré­ap­pa­raissent sans fin est en­vi­sa­gé dans son im­per­ma­nence. Au­jourd’hui, nous sommes dans une si­tua­tion qui peut sem­bler sem­blable. Plu­tôt que d’avan­cer des cer­ti­tudes, j’ai lais­sé ad­ve­nir les pen­sées de cer­tains ar­tistes qui captent et trans­fi­gurent cet état du monde, cet entre-deux par­fois in­stable.

Cette liquidité du monde est une des ca­rac­té­ris­tiques de notre époque. C’est en ef­fet dans le contexte d’une mon­dia­li­sa­tion ga­lo­pante, gé­né­rant une constante mo­bi­li­té et l’ac­cé­lé­ra­tion des flux − cette « liquidité » du monde et des iden­ti­tés ana­ly­sée par Zyg­munt Bau­man − que la Bien­nale ex­plore l’hé­ri­tage du concept de « mo­derne » dans la créa­tion ac­tuelle. Le so­cio­logue dé­crit la so­cié­té contem­po­raine comme en constante mo­bi­li­té, gé­né­rant la dis­so­lu­tion des re­la­tions et des iden­ti­tés, le dé­ra­ci­ne­ment des in­di­vi­dus « hy­per­mo­dernes ». Sa cri­tique de la mo­der­ni­té, dont il re­vèle l’es­sence to­ta­li­taire − où la sé­cu­ri­té oc­cupe une place en­va­his­sante au dé­tri­ment de la li­ber­té − ap­pelle à une ré­éva­lua­tion de la place de l’homme dans le monde. C’est comme si la pen­sée rhi­zo­ma­tique de Gilles De­leuze et Fé­lix Guat­ta­ri ou la struc­ture ar­chi­pé­lique du monde d’Édouard Glis­sant pre­naient une forme réel­le­ment tan­gible au­jourd’hui. Comment main­te­nir une forme d’in­ten­si­té, s’in­ter­roge au­jourd’hui Tris­tan Gar­cia dans la Vie in­tense, alors qu’on as­siste à la dé­mul­ti­pli­ca­tion des flux ?

Le vi­vant se­ra-t-il pré­sent dans les

Mondes flot­tants, voire dans la struc­ture même de la Bien­nale ? Je vou­drais avant tout que les spec­ta­teurs se sentent vi­vants en vi­si­tant l’ex­po­si­tion. Cer­tains ar­tistes tra­vaillent ef­fec­ti­ve­ment avec des formes vi­vantes, même si ce­la n’a pas été un cri­tère de choix pour le pro­jet. Tomás Sa­ra­ce­no ré­ac­tive sa Cos­mic Dust, où la toile d’arai­gnée de­vient une re­pré­sen­ta­tion du cos­mos et capte une par­celle des qua­rante mille tonnes de pous­sière cos­mique qui tombent sur la Terre chaque an­née… Ce qui m’in­té­resse est sur­tout la ques­tion de la forme ou­verte de l’oeuvre ou de l’ex­po­si­tion. Sans que ce­la ne de­vienne trop lit­té­ral, j’ai sou­vent en­vie d’ou­vrir l’es­pace. Il y au­ra dans l’ex­po­si­tion des gestes qui en ré­ac­tivent d’autres, en une sorte de cri­tique de la mo­der­ni­té. Je vou­drais que les élé­ments trans­forment le bâ­ti­ment par leur flux et leur lo­gique in­trin­sèque, échap­pant à la mu­séi­fi­ca­tion de la forme. Cer­taines oeuvres de Ly­gia Pape font ex­plo­ser le white cube, comme dans New House, une mai­son dé­truite par le temps. Da­niel Steeg­mann Man­gra­né dé­ve­loppe un pro­jet tro­pi­ca­li­sant un es­pace sculp­tu­ral par ailleurs stric­te­ment mo­der­niste. Ses oeuvres agissent sur nos sens et fis­surent notre re­pré­sen­ta­tion du monde ; elles y tracent un autre che­mi­ne­ment, une bi­fur­ca­tion sus­cep­tible de nous rap­pro­cher da­van­tage du vi­vant. Pour lui, l’es­pace d’ex­po­si­tion ne peut plus être un es­pace d’ac­cu­mu­la­tion d’ar­te­facts iso­lés et pro­té­gés de l’ex­té­rieur, mais un lieu où notre rap­port aux ob­jets et à la réa­li­té est re­con­fi­gu­ré.

PAY­SAGE

Comment avez-vous con­çu le par­cours ? Je vou­drais que les vi­si­teurs de­viennent les pro­me­neurs d’un pay­sage ima­gi­naire, en­tre­prennent un voyage au sein d’un ar­chi­pel d’îlots qui sont par­fois des haltes ou des scènes. Pour la Su­crière, qui date de 1930, je ré­flé­chis à une scé­no­gra­phie presque im­ma­té­rielle, ré­duite au mi­ni­mum d’in­ter­ven­tion et de construc­tion de murs – « construire un mur » a un sens par­ti­cu­lier de­puis quelques an­nées. En 2015, pour le pro­jet rê­vo­lu­tions de Cé­leste Bour­sier-Mou­ge­not au pa­villon fran­çais à la Bien­nale de Ve­nise, nous avions dé­jà sou­hai­té conser­ver une ver­rière cas­sée. Cette béance qui lais­sait ad­ve­nir les élé­ments, les ac­ci­dents du cli­mat, était por­teuse de sens. Un troi­sième lieu évo­quant le no­ma­disme pren­dra place dans la ville entre le MAC et la Su­crière, avec un Dome géo­dé­sique de Ri­chard Bu­ck­mins­ter Ful­ler, ar­chi­tec­ture uto­pique et no­made, une des oeuvres phares de la col­lec­tion d’ar­chi­tec­ture du Centre Pom­pi­dou, prê­tée à la Bien­nale dans le cadre de son 40e an­ni­ver­saire. Des axes thé­ma­tiques tra­versent les deux sites, tel Ocean of Sounds, ins­pi­ré du livre de Da­vid Toop. L’es­pace se fis­sure, est en­va­hi par les flux so­nores : des pluies élec­tro­niques de Rain­fo­rest de Da­vid Tu­dor aux bruis­se­ments du monde dif­fu­sés par l’im­mense tour de Ba­bel de l’ar­tiste bré­si­lien Cil­do Mei­reles jus­qu’à la mé­lo­die ryth­mique de l’eau ré­son­nant dans la So­nic Foun­tain de Doug Ait­ken, ou les vi­bra­tions des hé­lices so­niques de Su­san­na Frit­scher. Flux et re­flux ras­semble des oeuvres liées aux mots, à la lit­té­ra­ture : de Mar­cel Brood­thaers aux haï­kus de Mar­co Go­din­ho, de la poé­sie de Ju­lien Creu­zet à Ri­vane Neuen­sch­wan­der. Cette der­nière tra­vaille les mots qui ap­pa­raissent sur les ban­de­roles dans les ma­ni­fes­ta­tions ; elle les agence dans des formes poé­tiques que les vi­si­teurs peuvent re­com­po­ser et por­ter comme des éten­dards sur leurs vê­te­ments. Un autre axe in­ti­tu­lé les Cos­mo­go­nies in­té­rieures re­lie les pein­tures de Lu­cio Fon­ta­na aux nou­velles cos­mo­go­nies ima­gi­nées par Tomás Sa­ra­ce­no, Do­mi­nique Blais, Yu­ko Moh­ri ou Ica­ro Zor­bar. Le rez-de-chaus­sée de la Su­crière est ha­bi­té par les oeuvres de Hans Haacke, et les Floats de Ro­bert Breer qui semblent mus par une force ani­miste et li­ber­taire. Ephe­me­ral Ci­ne­ma de Prat­chaya Phin­thong, pe­tit vé­hi­cule équi­pé d’un pro­jec­teur, sor­ti­ra de temps en temps de l’ex­po­si­tion pour pro­je­ter des films en ville. Au pre­mier étage de la Su­crière, les per­son­nages en­cap­su­lés de Darío Villal­ba, les pro­jets d’Ana­wa­na Ha­lo­ba et de Phi­lippe Quesne ques­tionnent l’an­crage des in­di­vi­dus dans le monde contem­po­rain. Le der­nier étage se di­vi­se­ra en scènes : par exemple, Me­lik Oha­nian mon­tre­ra un nou­veau film réa­li­sé sur le toit de son an­cien stu­dio à Brook­lyn, ins­pi­ré par le ro­man Plans de Ru­dy Wur­lit­zer.

SUBVERSION

Il y a, par­mi les in­vi­tés, des ar­tistes avec les­quels vous avez sou­vent tra­vaillé, mais aus­si des ab­sents comme Pierre Huy­ghe ou Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter. Ceux qui ne sont pas là sont, d’une cer­taine fa­çon, pré­sents par la ré­flexion que j’ai eu la chance de nouer avec eux et qui conti­nue de m’ani­mer. Je veux leur lais­ser le temps de pen­ser de nou­veaux pro­jets après avoir me­né ces col­la­bo­ra­tions ex­cep­tion­nelles. Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter a été très gé­né­reuse avec le Ma­gro­va­ma créé pour notre ex­po­si­tion Jar­din in­fi­ni à Metz ; Pierre Huy­ghe est à 100% sur son pro­jet de Skulp­tur Pro­jekte à Müns­ter… Mais les his­toires conti­nuent ! Il y a aus­si de jeunes ar­tistes peu vus en France, dont les ori­gines des­sinent un axe qui re­lie le Ja­pon à l’Amé­rique du Sud. C’est au cours de mes voyages, no­tam­ment au Ja­pon dans le cadre de la sai­son ja­po­naise que nous pré­pa­rons au Centre Pom­pi­dou-Metz, que j’ai dé­cou­vert le tra­vail de cer­tains ar­tistes comme Yu­ko Moh­ri, qui ques­tionne l’hé­ri­tage de la mo­der­ni­té eu­ro­péenne à tra­vers les fi­gures de Du­champ et d’Erik Sa­tie. Elle n’a ja­mais ex­po­sé en France et je lui ai pro­po­sé de pré­sen­ter deux pro­jets dif­fé­rents. Cer­tains ar­tistes liés à l’Amé­rique la­tine sont aus­si in­vi­tés à réa­li­ser de nou­velles oeuvres, comme Da­niel Steeg­mann Man­gra­né, ins­tal­lé au Bré­sil, qui a con­çu la scé­no­gra­phie de Jar­din in­fi­ni. L’ar­tiste co­lom­bien Ica­ro Zor­bar, ins­tal­lé en Nor­vège, tra­vaille comme un met­teur en scène dans le temps et la du­rée et ima­gine pour Lyon une nuit ci­né­tique. D’autres ar­tistes comme Ana­wa­na Ha­lo­ba, née en Zam­bie, qui n’a ja­mais été mon­trée en France, ou Ju­lien Creu­zet, ex­plorent les dy­na­miques du chaos, du no­ma­disme et de la cir­cu­la­tion chères à Glis­sant. Leurs oeuvres re­mettent en cause l’abs­trac­tion de la mo­der­ni­té eu­ro­péenne, afin d’en ré­éva­luer la por­tée à l’échelle du monde. Vos Mondes flot­tants semblent tra­duire la quête d’une cer­taine in­ten­si­té de l’exis­tence dans une at­mo­sphère de gra­vi­té et de concen­tra­tion. Je me sens en ef­fet ani­mée par la mé­lan­co­lie dans ce qu’elle a pa­ra­doxa­le­ment de plus vi­vant, de créa­tif et de dy­na­mique ! Les ques­tions de l’écou­le­ment, de la dis­pa­ri­tion et de l’en­tro­pie hantent ma ré­flexion en gé­né­ral, par ce qu’elles peuvent lais­ser ad­ve­nir de nou­veau, par leur ca­pa­ci­té à en­gen­drer une di­men­sion poé­tique et une beau­té contem­pla­tive. Shi­ma­bu­ku est en quelque sorte l’image de la Bien­nale avec When Sky Was Sea. Il ré­in­vente le monde en le ren­ver­sant avec hu­mour. Il a choi­si de se ré­ins­tal­ler dans un Ja­pon meur­tri ; je suis fas­ci­née par sa poé­ti­sa­tion hy­per consciente de l’état du monde. De la même fa­çon, il était im­por­tant pour moi de pré­sen­ter des oeuvres his­to­riques – comme les éco­sys­tèmes de Hans Haacke, White Wide Flow ou Cir­cu­la­tion – ja­mais ex­po­sées en France. Ces ar­tistes ex­priment une vi­sion du monde à la fois contem­pla­tive et sub­ver­sive qui échappe à l’es­pace d’ex­po­si­tion, pour nous conduire dans des mondes autres. Pro­pos re­cueillis par

Anaël Pi­geat

Ly­gia Pape. « Di­vi­sor (Di­vi­der) ». 1968. (© Pau­la Pape / pro­je­to Ly­gia Pape). [Corps élec­triques] Un­der­lying this new edi­tion of the Bien­nale de Lyon tit­led Les

Mondes flot­tants is a par­ti­cu­lar un­ders­tan­ding of the word “mo­dern,” a mo­tif sug­ges­ted by Thier­ry Ras­pail, the Bien­nale’s di­rec­tor. Here the show’s cu­ra­tor, Em­ma La­vigne, di­rec­tor of the Centre Pom­pi­dou-Metz, ex­plains this vi­sion of a li­quid world si­mul­ta­neous­ly me­lan­cho­ly and alive. How do you link your floa­ting worlds with the idea of the “mo­dern”? I wan­ted to ex­plore the way this concept has run through my work as a cu­ra­tor. My ap­proach pri­vi­leges the no­tions of flux, chance, and im­ma­te­ria­li­ty. I of­ten re­fer to mo­der­ni­ty in mu­sic, whe­ther am­bient mu­sic with Erik Sa­tie or the to­nal frag­men­ta­tion of Ar­nold Schön­berg. When I was wor­king with Chris­tine Ma­cel on the ex­hi­bi­tion Dan­ser sa vie, we wan­ted to bring out how much dance ser­ved as an es­sen­tial spark in the rise of mo­der­ni­ty in the vi­sual arts. This pro­pen­si­ty for open­ness was al­so ve­ry present in mo­der­nist li­te­ra­ture, such as the

words free­ly ap­pea­ring on the open page in the poe­try of Sté­phane Mal­lar­mé. The he­ri­tage of this mo­dern sen­si­bi­li­ty un­der­lies the thin­king of Um­ber­to Eco who, in his 1962 book Ope­ra aper­ta (En­glish edi­tion: The Open Work, 1989), en­vi­sio­ned the art­work as “a field of events ran­dom­ly open to some ac­ci­den­tal un­fol­ding. ” I wan­ted to bring out that an art­work is “an in­fi­nite contai­ned wi­thin the fi­nite,” as Lui­gi Pa­rey­son wrote. With Jill Ma­gid’s pro­ject, there is an in­ter­ro­ga­tion of the fra­gi­li­ty of this concept and the he­ri­tage of mo­der­nism since its confis­ca­tion. Hers is a more me­ta­pho­ri­cal re­la­tion­ship to mo­der­ni­ty. She made a piece about the ar­chives of Luis Bar­ragán, an em­ble­ma­tic fi­gure of ar­chi­tec­tu­ral mo­der­nism in Mexi­co, which have been una­vai­lable for twen­ty years since they were ac­qui­red by an ow­ner who de­nies ac­cess to re­sear­chers and ar­tists. The fi­na­li­za­tion of the form cor­res­ponds to part of art his­to­ry, but not its to­ta­li­ty. I am es­pe­cial­ly in­ter­es­ted in the more Du­cham­pian tra­jec­to­ry. For the Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter ex­hi­bi­tion at the Pom­pi­dou Cen­ter, I wan­ted to bring out how her dia­logue, fre­she­ned by mu­sic, li­te­ra­ture and film, ge­ne­rates a new phy­si­cal as well as men­tal space, like a rein­ven­ted form of ope­ra with a mul­ti­pli­ci­ty of ti­me­lines, places and nar­ra­tives. With Pierre Huy­ghe, one pro­ject leads to ano­ther. In the ex­hi­bi­tion Jar­din in­fi­ni in Metz, Thier­ry De Cor­dier’s La Jar­di­nière (The Flo­wer­bed) is si­mul­ta­neous­ly a sculp­ture, an ink­well and a her­mi­tage, and in the film C.H.Z. (Con­ti­nuous­ly Ha­bi­table Zones) by Phi­lippe Par­re­no, a gar­den be­comes a script and then a film, conti­nuing to live in­de­pen­dent­ly ac­cor­ding to its own tem­po­ra­li­ty. At the pre­vious bien­nial, Ralph Ru­goff re­fer­red to Bau­de­laire’s exal­ta­tion of “mo­dern life.” I wan­ted to reexa­mine the si­gni­fi­cance of this re­fe­rence through ano­ther pas­sage where he en­vi­sages mo­der­ni­ty as “the tran­si­to­ry, flee­ting and contin­gent, the half of art whose other half is the eter­nal and un­chan­ging.” I al­so thought about Rai­ner Ma­ria Rilke. The Bien­nale ex­plores the per­sis­tence of the mo­dern pen­chant for flux and the dis­so­lu­tion of forms.

LIQUIDITY

Why did you choose to base this show on the Ja­pa­nese ukiyo-e? These de­fi­ni­tions of mo­der­ni­ty, to­ge­ther with the thin­king of John Cage, are close to Bud­dhist phi­lo­so­phy, which pri­vi­leges contem­pla­tion over aes­the­tic consump­tion. The Bien­nale took its title from the Ja­pa­nese term ukiyo-e that ap­pea­red at a mo­ment of mo­ral cri­sis in Ja­pan du­ring the Heian per­iod (7941185). The world through which all hu­man beings pass, end­less­ly di­sap­pea­ring and then reap­pea­ring, is seen as above all im­per­ma­nent. To­day we are in a si­tua­tion that could be consi­de­red si­mi­lar. Ra­ther than put­ting for­ward cer­tain­ties, I just give free rein to the thin­king of cer­tain ar­tists who have cap­tu­red and trans­fi­gu­red this state of the world, this so­me­times uns­table in-bet­ween­ness.

This liquidity of the world is one of the cha­rac­te­ris­tics of our era. It’s in the context of a gal­lo­ping glo­ba­li­za­tion ge­ne­ra­ting constant mo­bi­li­ty and an ac­ce­le­ra­tion of flows—this “liquidity” of the world and iden­ti­ties ana­ly­zed by Zyg- munt Bau­man—that this Bien­nale ex­plores the he­ri­tage of the concept of “mo­dern” in contem­po­ra­ry art. The so­cio­lo­gist de­fines to­day’s so­cie­ty as one in a constant state of flux, ge­ne­ra­ting the dis­sol­ving of re­la­tions and iden­ti­ties and a fee­ling of un­roo­ted­ness among “ul­tra­mo­dern” in­di­vi­duals. He re­veals the to­ta­li­ta­rian es­sence of mo­der­ni­ty—a so­cie­ty where in­va­sive se­cu­ri­ty concerns dis­place concerns about free­dom—and his cri­tique calls for a ree­va­lua­tion of hu­ma­ni­ty’s place in the world. It’s as if the rhi­zo­ma­tic ap­proach of Gilles De­leuze and Fé­lix Guat­ta­ri or Édouard Glis­sant’s ar­chi­pe­la­gi­cal­ly struc­tu­red world were ta­king a tru­ly tan­gible form to­day. How can a form of in­ten­si­ty be main­tai­ned, Tris­tan Gar­cia asks in La Vie in­tense, to­day when we are wit­nes­sing the pro­li­fe­ra­tion of streams?

Will life forms fea­ture in Les

Mondes flot­tants and even struc­ture the Bien­nale? What I want

above all is for vi­si­tors to feel alive as they walk through the show. Some of the ar­tists do work with life forms, even though that’s not one of the cri­te­ria for which their work was cho­sen. Tomás Sa­ra­ce­no reac­ti­vates his Cos­mic Dust, where a spi­der’s web be­comes a re­pre­sen­ta­tion of the cos­mos and cap­tures a bit of the for­ty thou­sand tons of star­dust that fall on the Earth eve­ry year. What I’m most in­ter­es­ted in is the ques­tion of open forms, whe­ther of a par­ti­cu­lar art­work or the Bien­nale as a whole. I of­ten feel the need to open up spaces, wi­thout being too li­te­ral about it. The ex­hi­bi­tion in­cludes some pieces that reac­ti­vate others in a sort of cri­tique of mo­der­ni­ty. I want them to trans­form the buil­ding by means of their flows and in­trin­sic lo­gic, avoi­ding the mu­seu­mi­fi­ca­tion of forms. Some Ly­gia Pape pieces blow up the whole white cube, like her New House, a home des­troyed by time. Da­niel Steeg­mann Man­gra­né’s piece tro­pi­ca­lizes a strict­ly mo­der­nist sculp­tu­ral space. His work acts on our senses and makes cracks in our re­pre­sen­ta­tion of the world, tra­cing ano­ther path, a bi­fur­ca­tion that can bring us clo­ser to the li­ving. For him an ex­hi­bi­tion space can no lon­ger be a space where ob­jects are ac­cu­mu­la­ted and pro­tec­ted from the ex­te­rior; it should be a site where our re­la­tion­ship with ob­jects and rea­li­ty is re­con­fi­gu­red.

LANDSCAPE

How did you come up with the ex­hi­bi­tion layout? I want vi­si­tors to be able to ex­plore an ima­gi­na­ry landscape or em­bark on a voyage amid an ar­chi­pe­la­go of lit­tle is­lands, which are so­me­times a place to stop off or a stage. For the ve­nue known as La Su­crière, a for­mer su­gar fac­to­ry built in the 1930s, I wan­ted the sta­ging to be al­most im­ma­te­rial, with a mi­ni­mum of in­ter­ven­tion, re­du­ced to the buil­ding of a wall—and “build a wall” is a phrase whose mea­ning has chan­ged a lot in recent years. In 2015, for Cé­leste Bour­sierMou­ge­not’s piece ré­vo­lu­tions at the French pa­vi­lion in Ve­nice, we wan­ted to keep a bro­ken sky­light. That gap that let in the ele­ments, the va­ga­ries of the wea­ther, was ve­ry mea­ning­ful. A third site im­pli­cit­ly evo­king no­ma­dism will be set up in the ci­ty, bet­ween the contem­po­ra­ry art mu­seum and La Su­crière—one of Bu­ck­mins­ter Ful­ler’s geo­de­sic domes, em­ble­ma­tic of uto­pian and no­ma­dic ar­chi­tec­ture, one of the most outs­tan­ding items in the Pom­pi­dou Cen­ter’s ar­chi­tec­ture col­lec­tion, lent to us for the Bien­nale as part of the celebration of the Cen­ter’s for­tieth an­ni­ver­sa­ry. The two ve­nues share the­ma­tic fra­me­works. Ocean of Sounds was ins­pi­red by the Da­vid Toop book. The space cracks open and is floo­ded by sounds such as the elec­tro­nic down­pour of Da­vid Tu­do’s Rain­fo­rest, the noise made by the world broad­cast by the Bra­zi­lian ar­tist Cil­do Mei­reles’s im­mense to­wer of Ba­bel, the rhyth­mic me­lo­dy crea­ted by wa­ter in Doug Ait­ken’s So­nic Foun­tain and the vi­bra­tions of Su­san­na Frit­scher’s sound he­lices. Flux et re­flux (Ebb and Flow) brings to­ge­ther works in­vol­ving words and li­te­ra­ture, from Mar­cel Brood­thaers to hai­kus by Mar­co Go­din­ho, and the poe­try of Ju­lien Creu­zet and Ri­vane Neuen­sch­wan­der. The lat­ter works with the words that ap­pear on ban­ners car­ried in de­mons­tra­tions. She ar­ranges them in­to poems that vi­si­tors can re­com­pose and wear on their clo­thing like flags. Ano­ther theme, Cos­mo­go­nies in­té­rieures (In­te­rior Cos­mo­go­nies), links pain­tings by Lu­cio Fon­ta­na with the new cos­mo­go­nies ima­gi­ned by Tomás Sa­ra­ce­no, Do­mi­nique Blais, Yu­ko Moh­ri and Ica­ro Zor­bar. La Su­crière’s ground floor is in­ha­bi­ted by works concei­ved by Hans Haacke and Ro­bert Breer’s Floats, sculp­tures that seem to be po­we­red by some ani­mis­tic and anar­chic force. Prat­chaya Phin­thong’s Ephe­me­ral ci­ne­ma, a small ve­hicle equip­ped with a film pro­jec­tor, will leave the ex­hi­bi­tion from time to time to show films in the ci­ty. On the se­cond floor of La Su­crière the en­cap­su­la­ted por­traits of Darío Villal­ba, and the pieces by Ana­wa­na Ha­lo­ba and Phi­lippe Quesne in­ter­ro­gate people’s moo­rings in the contem­po­ra­ry world. The top floor will be di­vi­ded in­to stages: for example, Me­lik Oha­nian will screen a new film ins­pi­red by the no­vel Plans by Ru­dy Wur­lit­zer, shot on the roof of the ar­tist’s for­mer stu­dio in Brook­lyn.

SUBVERSION

Pieces by some ar­tists you’ve wor­ked with for a long time will be here, but others, like Pierre Huy­ghe and Do­mi­nique Gon­za­lez-Foers­ter, will be ab­sent. These ab­sent ar­tists are present in a cer­tain way, a pro­duct of the ex­change of ideas I’ve been lu­cky en­ough to have with them and that re­mains in my mind. We’ve done outs­tan­ding work to­ge­ther, but I wan­ted to give them a lit­tle time to think about ma­king new work. Do­mi­nique Gon­za­lezFoers­ter was ve­ry ge­ne­rous with Man­gro­va­ma, the tro­pi­cal dio­ra­ma she crea­ted for my show Jar­din in­fi­ni in Metz; Pierre Huy­ghe is to­tal­ly oc­cu­pied by his piece for the Skulp­tur Pro­jekte in Muns­ter… But there will be more to come! There will al­so be young ar­tists whose work hasn’t been seen much in France, from coun­tries lo­ca­ted in an arc lin­king Ja­pan with South Ame­ri­ca. Du­ring my tra­vels, par­ti­cu­lar­ly when I went to Ja­pan to pre­pare for the se­quence of Ja­pa­nese contem­po­ra­ry art ex­hi­bi­tions at the Centre Pom­pi­dou-Metz, I came upon the work of ar­tists like Yu­ko Moh­ri, who in­ter­ro­gates the he­ri­tage of Eu­ro­pean mo­der­nism em­bo­died by Du­champ and Erik Sa­tie. Her work has ne­ver been shown in France be­fore, and I as­ked her to present two pro­jects. I al­so in­vi­ted some ar­tists as­so­cia­ted with La­tin Ame­ri­ca to make new pieces for the bien­nial, like Da­niel Steeg­mann Man­gra­né who lives in Bra­zil and did the ex­hi­bi­tion de­si­gn for Jar­din in­fi­ni. The Co­lom­bian ar­tist Ica­ro Zor­bar, now ba­sed in Nor­way, tur­ned him­self in­to a di­rec­tor of time and du­ra­tion to conceive a ki­ne­tic night for Lyon. Other ar­tists like Ana­wa­na Ha­lo­ba, born in Zam­bia, ne­ver be­fore shown in France, and Ju­lien Creu­zet, ex­plore the dy­na­mics of chaos, no­ma­dism and cir­cu­la­tion des­cri­bed by Glis­sant. Their work re­con­si­ders the abs­trac­tion of Eu­ro­pean mo­der­ni­ty so as to ree­va­luate its glo­bal im­pact.

Your floa­ting worlds seem to convey a quest for a cer­tain in­ten­si­ty of exis­tence in an at­mos­phere of so­lem­ni­ty and concen­tra­tion. I do in fact feel dri­ven by a me­lan­cho­ly that is pa­ra­doxi­cal­ly ve­ry alive, crea­tive and dy­na­mic! My thin­king in ge­ne­ral is haun­ted by ques­tions re­la­ted to de­ple­tion, di­sap­pea­rance and en­tro­py, by the new things these pro­cesses can give rise to, and their abi­li­ty to pro­duce a strong poe­tic di­men­sion and contem­pla­tive beau­ty. In a way, Shi­ma­bu­ku’s When Sky Was Sea is em­ble­ma­tic of this Bien­nale. He rein­vents the world by hu­mo­rous­ly tur­ning it up­side down. He chose to move back to a woun­ded Ja­pan; I’m fas­ci­na­ted by his hy­per-conscious poe­ti­za­tion of the state of the world. Si­mi­lar­ly, it was im­por­tant to me to show some his­to­ric pieces, like Hans Haacke’s eco­sys­tems White Wide Flow and Cir­cu­la­tion, ne­ver be­fore seen in France. These ar­tists ex­press a world out­look that is si­mul­ta­neous­ly contem­pla­tive and sub­ver­sive, es­cape from the ex­hi­bi­tion space and take us to new worlds. In­ter­vie­wed by Anaël Pi­geat

Trans­la­tion, L-S Tor­goff

Jill Ma­gid. « The Of­fe­ring (Ta­pete de Flores) ». 2016. (Ph. G. Goode). [Ar­chi­pel de la sen­sa­tion]

Shi­ma­bu­ku. « When Sky Was Sea ». 2002. (Court. de l’ar­tiste et Air de Pa­ris). [Cos­mo­go­nies in­té­rieures]

La biop­sphère en feu. 1976. Ar­chives de la Ville de Mon­tréal [Cir­cu­la­tion in­fi­nie]. “The Bios­phere on Fire”

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