JÉ­RÔME ZON­DER

Art Press - - ARTPRESS 2 - Por­trait de Ga­rance #2, 2016

De­puis 2000, Jé­rôme Zon­der est à la re­cherche de Ga­rance, un per­son­nage qui a l’âge du 21e siècle. Elle est un prisme qui lui per­met de tra­ver­ser les vio­lences du temps pas­sé et du monde contem­po­rain, en re­vi­si­tant la re­pré­sen­ta­tion de la femme dans l’his­toire de l’art. Ga­rance est en per­pé­tuel de­ve­nir, telle une ligne de fuite, d’in­ten­si­té, une ligne se ques­tion­nant comme telle. Le fond et la forme sont on ne peut plus in­dis­so­ciables puisque c’est en des­si­nant et en pour­sui­vant le trait – qu’il soit pré­cis, do­cu­men­taire ; qu’il prenne au contraire l’as­pect in­dis­cer­nable de l’em­preinte ou de la pure ligne libre – que la na­ture et la voix du per­son­nage se font en­tendre. L’ar­tiste pour­suit Ga­rance, qu’il ap­pelle « la jeune-fille », jusque dans sa der­nière ex­po­si­tion Ga­rance der­nier vo­let (ga­le­rie Eva Ho­ber, Pa­ris, 2017). On peut éta­blir ici un pa­ral­lèle avec la post­face aux Lois de l’hos

pi­ta­li­té1 de Pierre Klos­sows­ki. Dans ce texte, Klos­sosws­ki tente de dé­crire son ob­ses­sion pour un per­son­nage, Ro­berte, et les in­fi­nies va­ria­tions qu’il en fait – dans les jeux de mi­roir de l’écri­ture tout comme dans son oeuvre des­si­née – comme s’il n’ar­ri­vait pas à l’épui­ser. Ain­si parle-t-il de la « per­sis­tance d’un nom », du « pres­tige du signe » et d’un « nom en tant que signe ». Fai­sons l’hy­po­thèse que Ga­rance se­rait pour Zon­der, dans le sillage de Klos­sows­ki, un « signe unique », une en­ti­té ca­pable d’énon­cer un monde (in­time, po­li­tique) sans pas­ser par la re­pré­sen­ta­tion illus­tra­tive. En d’autres termes, elle se­rait un in­dice en­glo­bant, une forme de concept.

Pour l’ex­po­si­tion In­té­rio­ri­tés, nous pré­sen­tons un por­trait de Ga­rance, le deuxième, da­tant de 2016. Ce des­sin très im­po­sant, de près de deux mètres de hau­teur, est un gros plan sur le vi­sage d’une femme dis­si­mu­lant ses traits der­rière ses mains. Le re­gard nous manque. Le por­trait n’en est pas un et pour­tant il l’est su­pé­rieu­re­ment, car nous n’avons pas be­soin de re­con­naître le vi­sage pour le per­ce­voir. Geste de re­pli, sup­pli­ca­tion, dé­ro­bade, jeu de cache-cache ? Un monde s’ouvre der­rière les mains en ogive. Et Klos­sows­ki de pour­suivre : « Le signe de­vait-il être te­nu pour un por­trait ? N’était-il pas le mo­dèle, puis­qu’elle était de­ve­nue ce signe ? À quoi donc vi­sait son si­lence ? À se com­por­ter non plus comme le mo­dèle, mais comme le por­trait même. » Nous en­trons là au coeur de la com­plexi­té : le mo­dèle n’existe plus. Comme si ce geste du mon­tré-ca­ché était aus­si un moyen de nous dire que le por­trait est un in­fi­ni jeu de mise en abîme, pris dans une dia­lec­tique de l’in­té­rieur et de l’ex­té­rieur, sa­cri­fiant la re­pré­sen­ta­tion dans une quête d’in­car­na­tion. Jé­rôme Zon­der, avec ce por­trait de Ga­rance, ac­cep­tant de s’y sou­mettre, fait de chaque coup de crayon le lieu vi­sible d’une in­vi­si­bi­li­té, que l’on ob­serve la tex­ture de l’épi­derme, celle des rides des mains ; ou en­core l’épais­seur des sour­cils, de la che­ve­lure, che­veu après che­veu. Le re­gard dé­ro­bé re­garde le rien. C’est une ma­nière d’al­ler au­de­là du por­trait en par­tant de lui, de dé­pas­ser le prin­cipe d’iden­ti­fi­ca­tion mi­mé­tique pour se je­ter dans un corps ou­vert, frag­men­té, dif­frac­té. LB

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