BAS JAN ADER

I’m Too Sad to Tell You, 1971

Art Press - - ARTPRESS 2 -

« Me ser­vant de fic­tions, je dra­ma­tise l’être : j’en dé­chire la so­li­tude et dans le dé­chi­re­ment je com­mu­nique. 1 » Pen­dant plus de trois mi­nutes si­len­cieuses en plan fixe, Bas Jan Ader ap­pa­raît face ca­mé­ra, en larmes, le vi­sage cris­pé par l’in­ten­si­té de l’émo­tion dont il semble être sai­si. Le car­ton inau­gu­ral fait fonc­tion de pro­gramme : « I’m too sad to tell you ». Si la cause de son af­flic­tion est inef­fable, la dé­chi­rure qu’elle pro­voque en lui est-elle par­ta­geable ? Is­sue d’une sé­rie épo­nyme com­pre­nant éga­le­ment des pho­to­gra­phies et un en­semble de cartes pos­tales adres­sées à des amis, cette vi­déo est sans doute l’oeuvre la plus cé­lèbre de l’ar­tiste néer­lan­dais, né en 1942. Émi­gré en Ca­li­for­nie dès 1963, Bas Jan Ader ap­pa­raît comme une co­mète ful­gu­rante dans le pay­sage ar­tis­tique de l’époque, alors do­mi­né par l’art concep­tuel et la per­for­mance. Der­rière le co­mique bur­lesque des si­tua­tions dans les­quelles il se met en scène, no­tam­ment en fai­sant choir son corps en di­vers en­droits, trans­pa­raît une quête exis­ten­tielle ; une in­ter­ro­ga­tion de la condi­tion hu­maine par l’ab­surde dont la ré­cep­tion est, ré­tros­pec­ti­ve­ment, dif­fi­ci­le­ment sé­pa­rable de la bio­gra­phie de son au­teur, dis­pa­ru en mer à 33 ans, au cours d’une per­for­mance in­ti­tu­lée In Search of the Mi­ra­cu­lous.

« Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. 2 » Conscient qu’il ne sau­rait mettre en mots sa souf­france sans la tra­hir, Bas Jan Ader fait un choix autre en mon­trant ici, avec une grande éco­no­mie de moyens, com­bien la re­pré­sen­ta­tion peut ser­vir l’ex­pres­sion de l’in­di­cible. L’ar­tiste, dont on sait qu’il était fé­ru de phi­lo­so­phie, eût un temps le pro­jet d’ajou­ter les phrases sui­vantes au dos des cartes pos­tales de la sé­rie : « The space bet­ween us fills my heart with in­to­le­rable grief / The thoughts of our in­evi­table and separate deaths fill my heart with in­to­le­rable grief ». Si nous ne pou­vons af­fir­mer qu’il ait eu une réelle connais­sance des écrits de Georges Ba­taille3, cer­tains as­pects es­sen­tiels de son oeuvre semblent pour­tant s’en faire l’écho. Avec Acé­phale, Ba­taille ré­vé­lait que « la com­mu­nau­té des vi­vants est celle que soude l’an­gois­sante pro­messe faite à cha­cun et à tous de mou­rir4 ». Or, comme le pré­ci­sa Jean-Luc Nan­cy, « si la com­mu­nau­té est ré­vé­lée dans la mort d’au­trui, c’est que la mort elle-même est la vé­ri­table com­mu­nau­té des êtres mor­tels : leur com­mu­nion im­pos­sible5 ». Par la suite, dans l'Ex­pé­rience intérieure, Ba­taille a ex­pri­mé com­bien l’ex­pé­rience est « un voyage au bout du pos­sible de l’homme » ; une « mise à l’épreuve, dans la fièvre et l’an­goisse, de ce qu’un homme sait du fait d’être » né­ces­si­tant d’être éprou­vée, car « ce n’est que du de­dans […] qu’elle ap­pa­raît unis­sant ce que la pen­sée dis­cur­sive doit sé­pa­rer ». S’ou­vrir à une ex­pé­rience telle passe par la dra­ma­ti­sa­tion de l’exis­tence, par la plon­gée dans une an­goisse où les larmes peuvent aus­si tour­ner au rire, et exige de l’homme qu’il se li­bère de la « per­ver­sion poé­tique » des mots afin d’at­teindre la part muette, in­sai­sis­sable, en lui. Si « la seule vé­ri­té de l’homme, en­fin en­tre­vue, est d’être une sup­pli­ca­tion sans ré­ponse », l’ex­trême n’est pour au­tant plei­ne­ment at­teint que s’il est com­mu­ni­qué. Ra­re­ment une oeuvre au­ra aus­si in­ten­sé­ment in­car­né, comme I’m Too Sad to Tell You, cette dif­fi­cul­té à par­ta­ger « la souf­france s’avouant du dés­in­toxi­qué ». MC

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