An­nette Messager

in­tran­quille An­nette Messager. Un­quiet Soul.

Art Press - - NEWS - Fran­çois Jon­quet

An­nette Messager a une voix ju­vé­nile, très ex­pres­sive, mu­si­cale, un beau grain de voix qui ne res­semble à au­cun autre. Quand le su­jet est grave ou la phrase im­por­tante, la voix se fait na­tu­rel­le­ment sourde, sombre. Sou­vent, elle es­quive : comme sou­dain es­souf­flée, elle laisse en l’air des points de sus­pen­sion. Elle fait sen­tir les pa­ren­thèses. Un chan­ge­ment de ton in­dique qu’elle se re­prend, et elle n’a nul be­soin de nier ver­ba­le­ment ce qu’elle vient de dire. Elle chu­chote par­fois des choses qui ne sont pas des confi­dences. Elle dit : « Comme j’aime beau­coup les mots et que je ne sais pas quoi en faire, si je puis dire… », avec un pe­tit rire qui s’ex­cuse, qui in­dique une dé­faillance gê­nante, presque ab­surde. Le pe­tit rire peut te­nir lieu de ré­ponse : elle qui a l’air as­su­rée, la voi­là, semble-t-il, un peu désar­mée. Cette fine mo­du­la­tion du son qui in­flue sur le sens, on peut l’ima­gi­ner en ob­ser­vant ses oeuvres où deux mots se croisent. Des mots, elle dit : « Je les uti­lise vi­suel­le­ment, je les aime vi­suel­le­ment, pour leur sens et pour le son. » À Rome, der­niè­re­ment, sur les hauts murs de la Villa Mé­di­cis, elle a cloué les mots Love (ver­ti­ca­le­ment) et Ja­lou­sie (ho­ri­zon­ta­le­ment) qu’elle a fait se ren­con­trer par le O. LOVE en ca­pi­tales, les lettres L et E confec­tion­nées en fausse four­rure mar­rante, le V re­cou­vert de bleu roi et de ver­millon à ses ex­tré­mi­tés. Ces trois lettres en pe­luches pim­pantes ont l’in­no­cence des pre­mières amours, d’un grand dé­but. Mais le O rouge où le croi­se­ment se fait est cer­clé de noir. Du noir dont est écrit ja­lou­sie. Ja­lou­sie s’im­pose avec une gra­phie d’adulte poin­tue. Des fi­lets noirs pendent des lettres. Elles bavent, saignent, suintent le deuil de l’amour : Ja­lou­sie a conta­mi­né Love et l’a can­ni­ba­li­sé. On en­tend le mot s’étouf­fer dans la gorge d’An­nette Messager. Avant l’été, à Londres, chez sa fi­dèle ga­le­riste Ma­rian Good­man, elle a fait se croi­ser Ro­bot et Mé­moire par le « O » en­core. Ici, c’est le ver­ti­cal Ro­bot qui écrase la dé­cli­nante Mé­moire, plom­bée d’em­blée par le sui­cide d’un pan­tin de chif­fon pen­du au M.

Signe d’une âme in­tran­quille, dans ces ac­cou­ple­ments de mots, la part sombre l’em­porte . À la Bien­nale de Ve­nise, en 2005, Su­zanne Pa­gé et Béa­trice Pa­rent, com­mis­saires du pa­villon fran­çais in­ti­tu­lé Casino (chef-d’oeuvre qui va­lut à l’ar­tiste le Lion d’or), lui di­saient : « Cette nou­velle oeuvre semble en fait net­te­ment dra­ma­tique et opé­rer une avan­cée vers quelque chose de grave. Avant, il y avait ce jeu de co­mé­die ma­cabre et vous lais­siez une pe­tite porte de sor­tie. Ici, on est d’em­blée en­fer­mé entre le som­meil et la mort (…) un cau­che­mar très acide (1). » Puis ont sui­vi Conti­nent noir, Tache noire, Mes tran­sports (vers la mort), À Corps per­du, Pe­tite Sé­rie noire… « Je ne ra­jeu­nis pas, c’est évident, donc for­cé­ment… Mais j’es­saie tou­jours que ce soit co­mé­die-tra­gé­die – par mo­ments, la tra­gé­die gagne sur la co­mé­die. » ENTRE LE SOM­MEIL ET LA MORT À Ve­nise, elle s’est sen­tie en­va­hie par Casino. Sans doute le pres­sen­tait-elle, lorsque, dans la même in­ter­view, elle ci­tait Fran­ken­stein de Ma­ry Shel­ley : « You are my crea­tor but I am your mas­ter. » OEuvre en trois par­ties, la der­nière salle de Casino était oc­cu­pée par un im­pres­sion­nant tram­po­line, qu’elle dé­cri­vait alors « tel un so­leil noir [qui] com­porte une ma­chi­ne­rie as­sez com­plexe au sol : une étoile mé­ca­nique cri­blée de pe­tits si­gnaux lu­mi­neux, re­liés à de nom­breux tuyaux et vé­rins com­pu­teu­ri­sés qui en­voient de l’air pour éjec­ter les élé­ments qui se trouvent sur le ta­pis de saut. S’op­po­sant à cette tech­ni­ci­té so­phis­ti­quée, il a, au-des­sus, des élé­ments de chif­fon, plas­tique, pa­pier, cou­leurs criardes, mor­ceaux de corps, or­ganes mal fou­tus : une grande pou­belle hu­maine, gro­tesque, dé­ri­soire (2) ». On sur­sau­tait quand, après une longue pose, elle s’ac­tion­nait telle une mi­traillette : Bang ! Bang! Bang! De­puis Ve­nise, dit-elle, « le tram­po­line est en ré­serve. Casino, je l’ai mon­tré sou­vent, mais sans lui. Il y a cette tech­no­lo­gie der­rière. Très puis­sante. Cette force. Oui, car­ré­ment, il me fait peur ». MA­CHINE IN­FER­NALE Peut-être parce qu’elle est res­tée bien an­crée en ceux, si nom­breux, qui l’ont vue, et par leur mé­moire ré­ac­ti­vée sans re­lâche face à l’en­chaî­ne­ment d’évé­ne­ments qui ne donnent pas cher de notre peau, la ma­chine in­fer­nale n’a ces­sé de jouer aux dés la condi­tion hu­maine. Et faire trem­bler, telles des ré­pliques, l’oeuvre d’An­nette Messager. À Londres, elle a mon­tré Dai­ly. « Des pe­tits bouts d’hu­mains ac­cro­chés à des ob­jets du quo­ti­dien très

simples, très grands. Ils sont en tis­su moche, à l’in­té­rieur on voit des mor­ceaux de fils de laine qui sont plus ou moins des or­ganes, des trucs cu­rieux très tor­tu­rés, du tis­su plié, tor­du, noué, moche quoi… Ces pauvres choses sont en tis­su dé­gon­flé parce qu’on est à la fois hé­roïques et moches… [elle baisse la voix]. On est aus­si de la viande. » En ce mo­ment, à Chan­tilly (3), elle montre une autre dé­fla­gra­tion. Par­tie d’un mot, en­core : INNOCENTS. En des­sous, re­liés par un ré­seau de fils, des bras, des mains ou­vertes ap­pe­lant déses­pé­ré­ment : HELP. « Un en­che­vê­tre­ment de corps d’en­fants, je suis par­tie comme ça… d’élé­ments dis­lo­qués … Là, j’ai des pieds, là un masque d’en­fant, là aus­si, des jouets, des trucs très dis­pa­rates… des restes. » Pour la pre­mière fois, elle a ac­cep­té une com­mande. In­ven­ter quelque chose à par­tir d’un ta­bleau : le Mas­sacre des Innocents de Ni­co­las Pous­sin. « Ce Mas­sacre des Innocents est mal­heu­reu­se­ment tel­le­ment ac­tuel. À Man­ches­ter, c’était contre des en­fants. Je me suis dit : c’est grave. Et puis, le ta­bleau est fan­tas­tique. » Elle ajoute : « Au dé­but, mon tra­vail était sur la re­cherche d’une iden­ti­té : mon iden­ti­té de femme. Au­jourd’hui, c’est notre iden­ti­té. Et nous vi­vons dans un monde dé­tra­qué. » Ce ta­bleau ren­ferme un mys­tère qui ne doit ces­ser de la trou­bler. La fa­çon in­so­lite, dé­li­bé­ré­ment im­pré­cise, dont Pous­sin a sug­gé­ré l’en­fant gi­sant dans les bras de la femme qui part : une sphère, un cy­lindre. « C’est fou, cette co­lonne toute raide, c’est fou, ce bras tout raide, cette tête ronde, on aper­çoit un peu… du sang, une fê­lure, c’est ça qui in­dique… [un en­fant mort ]. » Oui, c’est fou parce que Pous­sin a peint un en­fant désar­ti­cu­lé d’An­nette Messager. In­ex­pli­cable énigme que l’on re­trouve ici et là dans l’his­toire de l’art. COMME LE VENT Les mots. Elle qui, à ses tout dé­buts, avait pen­sé écrire et y a re­non­cé aus­si vite, s’y est mise. Elle ne di­rait pas ça, écrire. Que des courts textes. D’abord simples des­crip­tifs d’oeuvres. Puis d’autres, per­son­nels, comme ce­lui de 1999 à pro­pos de Fables et ré­cits (avec ré­pli­quants). Où l’on y res­sent son être d’ar­tiste. « Chez moi, je suis très en­tou­rée, vi­vant avec mes per­son­nages, mes “ré­pli­quants“, des cen­taines de frag­ments de corps, des oi­seaux, des la­pins, des chats, des pe­luches, des nou­nours ; tous très sages. Je dois sor­tir pour me re­trou­ver « va­cante », sans com­pa­gnie, libre (…) C’est mi-hu­main, mi-ani­mal, une chi­mère… Le ma­laise vient de la fa­mi­lia­ri­té des ma­té­riaux… Je vou­drais tou­jours être entre deux (4)… » Son être de femme : « Moi aus­si comme le vent, en proie à une ex­ci­ta­tion, je pié­tine, hé­si­tante, bal­lot­tée, je re­pars agi­tée, en per­tur­ba­tion, dé­pres­sion (5). » Au­quel elle a ajou­té il y a quelques mois … « dé­si­rs mul­ti­formes, ils viennent, ils re­partent. élans en ci­seaux, mê­lés, em­mê­lés, en­tre­mê­lés re­tours à d’autres in­ti­mi­tés éti­re­ments en tous sens, épar­pille­ments, re­plis, re­tours en ar­rière, ri­postes, échecs, tor­sions dans la nuit qui cache tout, dans le ma­tin qui montre tout. “Tu fais des his­toires pour rien“, par­fois c’est vrai, par­fois c’est faux, me mettre en tra­vers de tout avec les tra­ver­sins par exemple. Je ne trouve plus mes lu­nettes, alors le monde n’est plus le même. Je ne trouve plus mon pas­se­port, alors le monde n’est plus le même. Une jour­née ne s’ef­face ja­mais pour les ha­bi­tants de la terre, avec Lo­la, la chatte, à cha­cun ses cou­tumes, mais en­semble ce 26 dé­cembre 2016. » et aus­si : « al­lers et re­tours de l’eau sur le pa­pier, le so­leil sèche les cou­lures sem­blables au sang noir sé­ché des mens­trues les uté­rus fleu­rissent, les seins at­ten­dront, à mon seul dé­sir gestes brefs comme les haï­ku, ter­ri­ble­ment sim­plis­sime obs­ti­né­ment com­pli­qué, ce que des­si­ner veut dire (6). » UNE AT­MO­SPHÈRE DE CLOÎTRE An­nette Messager vit et tra­vaille avec des ani­maux na­tu­ra­li­sés (à la Villa Mé­di­cis, elle a ma­gis­tra­le­ment ap­pri­voi­sé grâce à eux un es­pace im­pos­sible). Un jour, j’ai vu dans la pièce cen­trale de sa mai­son un chat rou­pillant en boule sur un pla­teau rond, si mi­gnon que j’ai glis­sé le bout des doigts sur son poil doux – l’échine sou­dain gla­cée par la sen­sa­tion de mort. Puis le chat, pié­gé, a dis­pa­ru. Peu de temps après, il m’est pas­sé sous le nez glis­sant sur un tra­ver­sin, il m’a nar­gué dans le haut pa­tio du mu­sée des beaux-arts de Nantes, dont il était de­ve­nu roi (l’En­clos du tra­ver­sin). Deux ans plus tard, tou­jours sur son tra­ver­sin, qui, c’est vrai, in­cite au som­meil, il fi­lait, im­per­tur­bable, dans l’es­pace de la ga­le­rie Ma­rian Good­man. À la place, sur le pla­teau rond, An­nette Messager a po­sé un la­pin chas­seur, le­vé, en alerte, fu­sil aux pattes face à un mi­ni-jar­din, prêt à ti­rer sur le pre­mier im­por­tun. Chez elle, on est tou­jours en ville – juste dans l’ex­té­rieur im­mé­diat de Pa­ris, à Ma­la­koff – et pour­tant loin de tout. Les bâ­ti­ments sont or­ga­ni­sés au­tour d’une cour car­rée en­va­hie par une jungle d’ar­bustes, de bam­bous, où les oi­seaux piaillent : règne ici une at­mo­sphère de cloître. Cette en­ceinte fer­mée dont on peine à ima­gi­ner qu’elle abri­ta au­tre­fois une usine, elle la par­tage avec ce­lui dont elle est « tom­bée amou­reuse im­mé­dia­te­ment » il y a qua­rante-sept ans, et d’autres ar­tistes. Elle a trois ate­liers. En­fin, à ce mot, elle a sub­sti­tué base. La ma­trice, la base. Base 1, au rez-de­chaus­sée, où elle des­sine et où l’herbe re­cueille l’épan­che­ment de l’encre jus­qu’à par­fois de­ve­nir com­plè­te­ment noire. Base 2, l’ate­lier prin­ci­pal, sé­pa­ré du cloître par quelques mètres. C’est un han­gar avec lu­mière zé­ni­thale au­quel on ac­cède par une rampe où elle est cla­que­mu­rée dans son monde, où, au mur, par terre, traînent des oeuvres peut-être fi­nies, peut-être pas, mê­lées à une mul­ti­tude d’ob­jets : « Ça doit

fer­men­ter – par­fois, ça ne fer­mente pas du tout. J’ai be­soin d’eux, ils sont en at­tente, peut-être ne ser­vi­ront-ils ja­mais, mais j’ai be­soin qu’ils soient là… par­fois, je fais des pe­tites danses ma­giques au­tour d’eux, j’ai be­soin de bou­ger au­tour d’eux. Et puis, aus­si, avoir un lit là, c’est très im­por­tant. » Un mo­deste lit de camp. Elle y som­nole, se ré­veille et re­garde ce qu’elle a au­tour d’elle d’un autre oeil. Elle lit beau­coup. Ses contem­po­rains. Cor­res­pond avec eux. À l’un d’eux, qui lui confie sa peur de ne pas être à la hau­teur de son pro­jet, elle ré­pond : « "Être à la hau­teur de ton pro­jet", mais si on pense à ça, on est fou­tu, évi­dem­ment qu’on n’est pas à la hau­teur ! Mais seule­ment avoir du cou­rage compte... et on a rien à perdre... C’est ce que je me dis quand ça va pas, que j’ai l'im­pres­sion que c’est mau­vais ce que je fais, alors je me dis : "Vas-y, tu n’as rien à perdre, tu as dé­jà tel­le­ment de chance dans la vie d’être libre de tes ac­tions et le temps passe ... si vite... VAS-Y" ». Un livre qu’elle re­lit ? Frag­ments d’un dis­cours amou­reux. « Ce que Barthes a écrit sur la pho­to­gra­phie aus­si. Barthes, c’est un peu une bible. D’ailleurs, mon tra­vail n’est que frag­ments. Du­ras aus­si, c’est elle qui a le mieux par­lé des hommes. L’Homme as­sis dans le cou­loir est un très beau livre sur le dé­sir. » Et en­fin, Base 3, une pe­tite ré­serve que per­sonne ne connaît. Au pre­mier étage de sa mai­son, non loin de sa chambre, il y a l’en­droit de l’or­di­na­teur. « Mon tra­vail a beau­coup chan­gé avec l’or­di­na­teur : je com­mande plein de trucs sans ja­mais sa­voir ce que je vais avoir à l’ar­ri­vée. » Un jour est ar­ri­vé de Chine un py­thon de ca­ou­tchouc et la­tex, genre farces et at­trapes. Il a fait sa pre­mière ap­pa­ri­tion, sur une scène, dans un opé­ra, la Double Co­quette. Le py­thon y jouait une écharpe, un boa dé­plu­mé. Et puis deux ans plus tard, il s’est re­trou­vé à cra­cher l’eau de la fon­taine de la Villa Mé­di­cis en com­pa­gnie d’autres comme lui, tels un gros noeud de vi­pères, une in­fer­nale che­ve­lure de Mé­duse. Elle au­rait vou­lu qu’ils vo­missent de l’eau rouge comme le sang, mais ce fut re­fu­sé : la pierre au­rait été mar­quée à ja­mais. PRENDRE DE LA DIS­TANCE Sou­dain, il faut sor­tir. Prendre de la dis­tance. Elle im­porte des im­pres­sions A4 de ce qu’elle vient de faire, va dans un bis­trot, et re­garde. Part au mar­ché de Ma­la­koff, re­marque une fa­çon d’at­ta­cher les col­lants qui l’ins­pi­re­ra (Mes Col­lants to­té­miques). Elle prend le mé­tro, des­cend à n’im­porte sta­tion de la ligne 13. Porte de Vanves, aux Puces, où elle chine le la­pin chas­seur. Sta­tion Gaie­té. Là, elle de­vient une dame in­digne qui traîne dans les sex-shops. Elle en ressort avec un go­de­mi­ché rose co­chon qui fi­ni­ra en es­car­got (Mes tran­sports), pi­quant au pas­sage le nom de l’éta­blis­se­ment : Odys­sex. (1) Casino, An­nette Messager, Xa­vier Bar­ral, Pa­ris Mu­sées, 2005. (2) Ibid. (3) Le Mas­sacre des innocents, do­maine de Chan­tilly, jus­qu’au 7 jan­vier 2018. (4) Les Mes­sa­gers, An­nette Messager, Centre Pom­pi­dou, Xa­vier Bar­ral, 2007. (5) Sous Vent, An­nette Messager, mu­sée d’art mo­derne de la Ville de Pa­ris, ARC, 2004. (6) Elec­ta, Aca­dé­mie de France à Rome, Villa Mé­di­cis, Messager, 2017.

Fran­çois Jon­quet est cri­tique d’art et écri­vain : les Vrais Pa­ra­dis (Sa­bine Wes­pie­ser, 2014), Gil­bert & George : in­time conver­sa­tion avec Fran­çois Jon­quet ( Gras­set, Les

Ca­hiers Rouges, 2016). À pa­raître : Je veux brû­ler tout

mon temps, Seuil, fé­vrier 2018. An­nette Messager has a you­th­ful voice, ex­pres­sive and mu­si­cal, a lo­ve­ly tex­ture un­like any other. When the sub­ject is se­rious or the words im­por­tant, that voice na­tu­ral­ly be­comes muf­fled, dark. Of­ten she dodges the ques­tion, lea­ving lit­tle sus­pen­sion points in the air. You can feel the pa­ren­theses. A change of tone says she is re­su­ming, and has no need to ver­bal­ly de­ny what she has just said. So­me­times she whis­pers words that are not confi­dences. She says, “Be­cause I am so fond of words and I don’t know what to do with them, so to speak…” with a lit­tle laugh of self-ex­cuse, in­di­ca­ting an un­com­for­table, al­most ab­surd weak­ness. That lit­tle laugh can stand in for the ans­wer. She who ap­pears so as­su­red, now seems a lit­tle di­sar­med. BET­WEEN SLEEP AND DEATH You can ima­gine this fine mo­du­la­tion of sound that co­lors mea­ning when loo­king at works of hers where two words cross. Words: “I use them vi­sual­ly, I love them vi­sual­ly, for their mea­ning and for their sound.” In Rome la­te­ly, on the high walls of the Villa Me­di­ci, she nai­led up the words Love (ver­ti­cal­ly) and Ja­lou­sie (jea­lou­sy, ho­ri­zon­tal­ly), ha­ving them in­ter­sect on the O. LOVE was in ca­pi­tal let­ters, the let­ters L and E made of fun­ky false fur, the V co­ve­red in royal blue with ver­mi­lion at the ends. These three let­ters in can­dy tones of plush have the in­no­cence of first love, of a big be­gin­ning. But the red O at the junc­tion is rin­ged with black.The black in which Ja­lou­sie is writ­ten. Jea­lou­sy as­serts it­self in a pri­ck­ly adult hand. Black nets hang from the let­ters: they drool, bleed and ooze love’s grief. Jea­lou­sy has conta­mi­na­ted and can­ni­ba­li­zed Love. We can hear the word cat­ching in An­nette Messager’s throat. Be­fore the sum­mer, for her fai­th­ful gal­le­rist Ma­rian Good­man in Lon­don she had Ro­bot in­ter­sect with Mé­moire, again by the “O.” There, the ver­ti­cal Ro­bot cru­shed fai­ling me­mo­ry, pul­led down from the out­set by a sui­ci­ded pup­pet han­ging from its first M. Symp­to­ma­tic of an un­quiet soul, dark­ness pre­vails. At the 2005 Ve­nice Bien­nale, Su­zanne Pa­gé and Béa­trice Pa­rent, the cu­ra­tors of the French Pa­vi­lion in which her Casino (a mas­ter­piece that won her the Gol­den Lion) was dis­played, said to her: “This new work

seems overt­ly dra­ma­tic and a move to­wards so­me­thing se­rious. Be­fore this you were playing your ma­cabre co­me­dy game and there was al­ways a lit­tle es­cape hatch. Here from the out­set we’re shut in bet­ween sleep and death […] a ve­ry acer­bic night­mare.”(1) Af­ter that came Conti­nent noir, Tache noire, Mes tran­sports (to­wards death), À Corps

per­du, Pe­tite Sé­rie noire… “I’m not get­ting any youn­ger, that’s for sure, and so in­evi­ta­bly… But I al­ways try for so­me­thing tra­gi­co­mic, and so­me­times tra­ge­dy wins out over co­me­dy.” In Ve­nice she felt “overw­hel­med” by Casino. No doubt that is so­me­thing she sen­sed when, in the same in­ter­view, she quo­ted

Fran­ken­stein by Ma­ry Shel­ley: “You are my crea­tor but I am your mas­ter.”

Casino is a work in three parts. In Ve­nice, the last room was oc­cu­pied by a great big tram­po­line, which she des­cri­bed at the time as being “like a black sun” that “in­cludes a com­plex ma­chine on the floor: a me­tal star shot through with lit­tle light si­gnals, which in turn are lin­ked to a whole lot of com­pu­te­ri­zed pipes and blo­wers that chase away the stuff on the sur­face of the tram­po­line. Going coun­ter to this tech­ni­cal so­phis­ti­ca­tion, hi­gher up there’s stuff made of rags, plas­tic paper, bright co­lors, bits of bo­dies, de­for­med or­gans: a great hu­man trash can, gro­tesque and pi­ti­ful.”(2) Af­ter a long pause, the thing sud­den­ly swung in­to ac­tion, like a ma­chine gun: bang! bang! bang! Making vie­wers jump. Since Ve­nice, she says, she has been kee­ping the tram­po­line in re­serve. “I’ve shown Casino ma­ny times, but wi­thout that. There is that tech­no­lo­gy be­hind it. Ve­ry po­wer­ful. That strength. Yes, for sure, it frigh­tens me.”

MA­CHINE IN­FER­NALE

Per­haps be­cause it has stayed with the ma­ny who saw it, and be­cause their me­mo­ry is fo­re­ver reac­ti­va­ting it in res­ponse to the events that re­veal the fra­gi­li­ty of our condi­tion, the

ma­chine in­fer­nale has ne­ver stop­ped playing dice with the hu­man condi­tion. Sen­ding a shi­ver through the work of An­nette Messager, like af­ter­shocks. In Lon­don she sho­wed

Dai­ly. “Lit­tle bits of hu­man beings han­ging from ve­ry simple eve­ry­day ob­jects. They are made of ugly fa­bric and in­side you can see bits of wool that are more or less like or­gans, ve­ry tor­tu­red and cu­rious, fol­ded, twis­ted, knot­ted, yes, ugly… These sad things are in de­fla­ted fa­bric be­cause we are both he­roic and ugly… [ lo­we­ring her voice] We are al­so meat.” At the mo­ment, in Chan­tilly,(3) she is sho­wing ano­ther de­fla­gra­tion. Again, it starts with a word: INNOCENTS. Be­low, lin­ked by a web of threads, arms, hands open, call des­pe­ra­te­ly for HELP. “A tangle of chil­dren’s bo­dies, that’s how I star­ted… dis­lo­ca­ted ele­ments…There, I’ve put feet, there, a child’s mask, there too toys, ve­ry dis­pa­rate things… lef­to­vers.” For the first time, she ac­cep­ted a com­mis­sion: to invent so­me­thing ba­sed on a pain­ting: The Mas­sacre of the Innocents by Ni­co­las Pous­sin. “Sad­ly, this Mas­sacre of the Innocents is just to so to­pi­cal. In Man­ches­ter, the at­tack, it was against chil­dren. I said to my­self, this is se­rious. And it’s such a great pain­ting.” And she adds: “In the ear­ly days, my work was about the search for an iden­ti­ty: my iden­ti­ty as a wo­man. To­day, it’s our iden­ti­ty. And we are li­ving in a world gone mad.” The pain­ting holds a mys­te­ry, one that sur­ely haunts her: the bold, de­li­be­ra­te­ly im­pre­cise new way in which Pous­sin sug­gests the in- fant lying in the arms of the wo­man in blue at the cen­ter—a sphere, a cy­lin­der. “It’s in­cre­dible, that stiff co­lumn, it’s in­cre­dible, the arm that is so stiff, that round head, you can see a bit… of blood, a crack, that’s what tells you… [it’s a dead child].” Yes, it is in­cre­dible, be­cause what Pous­sin pain­ted there is one of Messager’s di­sar­ti­cu­la­ted chil­dren. One of those in­ex­pli­cable enig­mas you come upon now and again in the his­to­ry of art.

LIKE THE WIND Words. She who thought she might be a wri­ter when she was just star­ting out, but soon gave up, is now wri­ting again. But she wouldn’t call it that: wri­ting. Just short texts. At first simple des­crip­tions of works. Then other wri­tings, more per­so­nal, like the piece in 1999 about Fables et ré­cits (avec ré­pli-

« La Fon­taine aux ser­pents ». 2016 Ex­po­si­tion « La Mes­sag­ge­ra di Villa Me­di­ci »

à la Villa Mé­di­cis, Rome. Hi­ver 2016-2017

“Snake Foun­tain” at the Villa Me­di­ci

Ex­po­si­tion « Eux et nous, nous et eux». Villa Mé­di­cis, Rome. Hi­ver 2016-2017. (Court. ga­le­rie Ma­rian Good­man, New York)

« Dai­ly ». 2016. Ins­tal­la­tion à la ga­le­rie Ma­rian Good­man,

Londres. Ins­tal­la­tion view

« Casino Tram­po­line ». Ins­tal­la­tion à la Bien­nale

de Ve­nise. 2005. French Pa­vi­lion, Ve­nice, 2005

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.