Millet/Law­rence que veulent les femmes?

Art Press - - NEWS - in­ter­view par Laurent Pe­rez

Ca­the­rine Millet Ai­mer Law­rence Flam­ma­rion, 304 p., 21 eu­ros

L’oeuvre de Da­vid Her­bert Law­rence (1885-1930) de­meure mé­con­nue: loin de l’éro­tisme désuet qu’on at­tache gé­né­ra­le­ment à l’Amant de La­dy Chat­ter­ley, ses ro­mans, mais aus­si ses es­sais, ses ré­cits et ses poèmes, offrent des aper­çus d’une acui­té in­soup­çon­née sur les pas­sions et les pul­sions les plus pro­fondes des hommes et des femmes. Comme elle l’a fait pour Sal­va­dor Dalí, et avec la même ri­gueur in­tros­pec­tive que dé­montrent ses ou­vrages au­to­bio­gra­phiques, Ca­the­rine Millet a choi­si de la ré­ha­bi­li­ter. Nour­ri de so­lides ré­fé­rences bio­gra­phiques et cri­tiques, Ai­mer Law­rence est ain­si une re­mar­quable in­tro­duc­tion à une pen­sée riche et com­plexe, in­ti­me­ment mê­lée à la vie et à la sen­si­bi­li­té de Law­rence lui­même.

LP

Après trois livres au­to­bio­gra­phiques, pour­quoi cette longue co­ha­bi­ta­tion avec un autre écri­vain ? J’ai en­tre­pris ce livre sur Law­rence un peu de la même fa­çon que mon livre sur Sal­va­dor Dalí, c’est-à-dire avec l’in­ten­tion de faire « dé­cou­vrir » une per­son­na­li­té très con­nue ! Il fal­lait sor­tir Dalí de l’en­fer où l’avaient ran­gé les avant-gar­distes comme les bonnes consciences de gauche. Il faut faire lire Law­rence qu’on ne lit plus tel­le­ment au­jourd’hui, même si tout le monde a en­ten­du par­ler de La­dy Chat­ter­ley, et faire dé­cou­vrir ou re­dé­cou­vrir une écri­ture d’une li­ber­té in­ouïe. Il peut pas­ser dans les mêmes pages de la poé­sie la meilleure (c’est un très grand poète) à des des­crip­tions très crues et ces pas­sages sont aus­si beaux les uns que les autres. Je ne connais pas d’équi­valent à sa des­crit­pion de l’or­gasme fé­mi­nin dans l’Amant de La­dy Chat­ter­ley.

Pour­quoi est-il si peu lu ? Dans l’es­prit des gens, Law­rence est as­so­cié, à tort, aux an­nées 1960, à la li­bé­ra­tion sexuelle, donc à des dis­cours sur la sexua­li­té un peu dé­pas­sés, comme dans la der­nière adap­ta­tion de La­dy Chat­ter­ley au ci­né­ma qui était ri­di­cule, dans le genre flo­wer po­wer. Il y a aus­si le fait qu’il a été tra­duit très tôt, mais pas tou­jours très bien. Pour cette rai­son, il est de­puis quelques an­nées de plus en plus re­tra­duit. En­fin, ses livres res­tent d’une lec­ture qui n’est pas tou­jours fa­cile. Ses per­son­nages n’ont pas tou­jours de co­hé­rence psy­cho­lo­gique, il n’y a pas vrai­ment d’in­trigue, contrai­re­ment à ce qu’on croit, ce n’est pas du ro­man tra­di­tion­nel, et les lec­teurs peuvent être dans un pre­mier temps dé­rou­tés, comme je l’ai été moi­même!

INCARNATION MO­DERNE DE PAN Qu’est-ce qui t’a sé­duite chez Law­rence ? Ce qu’il dit des femmes m’a sem­blé ter­ri­ble­ment vrai. J’avais l’im­pres­sion de le vé­ri­fier constam­ment par rap­port à moi-même ou à d’autres femmes au­tour de moi. Dans le livre, je fais al­ter­ner l’évo­ca­tion de ses per­son­nages et le ré­cit de ma propre ex­pé­rience. En fait, j’ai eu l’im­pres­sion en le li­sant que ce type par­lait pour moi ! Je me suis dit que c’était in­croyable, la per­cep­tion ai­guë qu’il avait des femmes! Voi­là mon point de dé­part : mettre en évi­dence que sa vi­sion des femmes sou­ligne des dif­fi­cul­tés, des pa­ra­doxes qui sont tou­jours vrais. Je connais par exemple dans mon en­tou­rage, donc dans mon mi­lieu so­cial qui est le mi­lieu in­tel­lec­tuel, le mi­lieu de l’art, beau­coup de femmes très culti­vées, très in­tel­li­gentes, très in­dé­pen­dantes, mais qui n’ar­rivent pas à se sta­bi­li­ser dans un sen­ti­ment amou­reux et sont per­pé­tuel­le­ment in­sa­tis­faites. Amou­reuses d’un homme, elles ont l’im­pres­sion que l’amour les rend dé­pen­dantes de lui, et elles se re­trouvent pri­son­nières de cette contra­dic­tion. Ou alors, elles vont s’at­ta­cher à un homme pour son pres­tige in­tel­lec­tuel mais qui les lais­se­ra in­sa­tis­faites au plan sexuel. À l’op­po­sé, j’évoque aus­si, après Law­rence, ces femmes in­tel­lec­tuel­le­ment brillantes qui se choi­sissent des par­te­naires dans la vie qui ap­pa­raissent à l’évi­dence comme des par­te­naires pu­re­ment sexuels. L’en­vie de faire ce livre est donc née de l’écho que j’ai trou­vé dans les ro­mans de Law­rence, de préoccupations qui me sem­blaient être en­core celles des femmes d’au­jourd’hui. Sans par­ler des préoccupations des hommes !

Quelles sont ces préoccupations ? Je suis très in­té­res­sée par l’at­ten­tion que porte Law­rence à ce qu’il y a de plus pul­sion­nel dans l’être hu­main. Je ne suis pas sûre que, dans notre vie, nous lais­sions tel­le­ment de place à l’écoute de nos pul­sions, que nous nous au­to­ri­sions à nous in­ter­ro­ger vrai­ment sur ce que si­gni­fie­rait al­ler au bout de notre dé­sir, de la pul­sion qui nous pousse vers tel ou tel être, telle ou telle pra­tique. Law­rence nous y oblige. C’est pour ce­la que ses per­son­nages sont in­té­res­sants, parce que cette écoute des pul­sions met au jour des hé­si­ta­tions, des contra­dic­tions ir­ré­duc­tibles. Nous de­vons nous li­bé­rer de l’in­jonc­tion d’être « co­hé­rent ». Law­rence montre des êtres qui vont au bout de cette chose tel­le­ment mys­té­rieuse qui vient du fond d’eux-mêmes et qui les pousse à agir par­fois « mal­gré eux ». Par exemple, dans Femmes amou­reuses, le per­son­nage de Gu­drun traite de ma­nière très mé­pri­sante l’homme dont elle est amou­reuse, beau, riche, in­tel­li­gent, at­ten­tif à elle. La ma­nière dont elle le traite in­dique quelque chose de ce que peut être la cruau­té d’une femme vis-àvis d’un homme qu’elle peut tout aus­si bien dé­si­rer le len­de­main, une cruau­té ex­trême que le sen­ti­ment amou­reux n’em­pêche pas for­cé­ment.

Law­rence in­siste puis­sam­ment sur la dif­fé­rence entre hommes et femmes. Tu évoques pour­tant les pré­somp­tions d’ho­mo­sexua­li­té for­mu­lées par son bio­graphe à son égard, tan­dis qu’Anaïs Nin dé­crit son style comme « an­dro­gyne ». Que sont un homme et une femme, pour Law­rence? Il y a chez lui la nos­tal­gie d’hommes qui as­sument plei­ne­ment leur puis­sance vi­rile et l’at­tente de femmes qui as­sument leur fé­mi­ni­té en même temps que leur li­ber­té. Je rap­pelle tou­jours qu’il a vé­cu en­tou­ré de femmes très libres, y com­pris sexuel­le­ment, à com­men­cer par celle qu’il avait épou­sée, Frie­da. Oli­ver Mel­lors, garde-chasse de La­dy Chat­ter­ley et son amant, se­rait peut-être l’idéal mas­cu­lin de Law­rence. Dans la der­nière ver­sion du livre (puis­qu’il y a trois ver­sions du ro­man), il en a fait un per­son­nage très am­bi­va­lent, un « homme des bois », comme il dit, une incarnation mo­derne de Pan, et en même temps un homme as­sez po­li­cé, culti­vé, par­lant aus­si bien le pa­tois qu’il cite des ré­fé­rences bi­bliques... Ce mé­lange est as­sez peu pro­bable dans la réa­li­té. C’est une fi­gure idéale. Pour ce qui est des femmes, Constance Chat­ter­ley est à la fois très ré­cep­tive, elle ac­cepte tout de suite cette re­la­tion hors classe avec toutes

ses consé­quences, mais Law­rence met néan­moins dans sa bouche de vé­ri­tables dé­cla­ra­tions d’in­dé­pen­dance : elle aime son ma­ri, elle dé­sire son amant, mais elle ne veut pas que l’un ou l’autre lui mette le grap­pin des­sus. Si Law­rence a eu une ex­pé­rience ho­mo­sexuelle, elle est cer­tai­ne­ment res­tée unique, mais pour écrire ce qu’il a écrit, il fal­lait en ef­fet avoir une sen­si­bi­li­té très an­dro­gyne. J’ai en­vie d’ajou­ter que c’est la moindre des choses qu’on peut de­man­der à un ro­man­cier.

IN­SA­TIS­FAC­TION Quel re­gard jettes-tu sur la si­tua­tion ac­tuelle ? Je constate qu’on ne peut pas ou­vrir un ma­ga­zine fé­mi­nin sans tom­ber sur un ar­ticle où on ex­plique aux femmes com­ment se mas­tur­ber, com­ment se ser­vir d’un sex-toy, com­ment trom­per son ma­ri gen­ti­ment sans vrai­ment se com­pro­mettre, etc. La vul­gate sur la sexua­li­té est cer­tai­ne­ment beau­coup plus ré­pan­due au­jourd’hui qu’au dé­but du 20e siècle. Je ne suis pour­tant pas sûre que ni les hommes ni les femmes se dé­brouillent tel­le­ment mieux, et je pense que, dans l’af­faire, les femmes ont sou­vent per­du des par­te­naires sexuels « à la hau­teur ». Je vé­ri­fie en per­ma­nence le mot que j’ai mis en titre d’un sous-cha­pitre : « in­sa­tis­fac­tion ». Il faut en­tendre le mot dans tous les sens. Bien sûr, la si­tua­tion des femmes, sur­tout dans nos so­cié­tés, n’est plus la même qu’au dé­but du 20e siècle, mais les femmes sont en­core de grandes in­sa­tis­faites et leur sa­tis­fac­tion pro­fes­sion­nelle entre par­fois en conflit avec leur sa­tis­fac­tion sexuelle. La fé­mi­ni­sa­tion de la so­cié­té a, en ef­fet, en­traî­né ce que Law­rence ap­pelle la dis­pa­ri­tion du Grand Pan. On a af­faire à des gé­né­ra­tions d’hommes très mal à l’aise avec leur vi­ri­li­té, plus ou moins culpa­bi­li­sés, et ne ré­pon­dant pas tou­jours très bien à l’at­tente de ces femmes li­bé­rées.

Un pas­sage as­sez long de ton livre règle des comptes avec la ma­ter­ni­té. Être libre ou être mère, faut-il choi­sir ? Jé­sus-Ch­rist a dit : «Tu quit­te­ras ton père et ta mère. » Il au­rait pu ajou­ter : « Et tu lâ­che­ras la grappe à tes en­fants. » La li­ber­té doit s’exer­cer d’abord par rap­port à la fa­mille. Les pa­rents su­bissent au­jourd’hui trop d’obli­ga­tions de bien faire, d’être at­ten­tifs, d’être des mo­dèles, leur sur­moi fa­çon­né par le pé­diatre et les ou­vrages de psy­cha­na­lyse. Le fait d’avoir des en­fants est sans doute plus lourd à as­su­mer qu’au­pa­ra­vant. Donc, oui, for­cé­ment, ça aliène ! Pas seule­ment la li­ber­té d’agir, d’al­ler et d’ai­mer li­bre­ment, mais aus­si la li­ber­té men­tale. Il y a sans doute des femmes qui se dé­brouillent mieux que d’autres parce qu’elles ont les moyens éco­no­miques d’être libres tout en ayant des en­fants, mais je ne condam­ne­rai cer­tai­ne­ment pas une femme qui, comme le fit Frie­da Law­rence, aban­donne ses en­fants pour suivre l’homme qu’elle aime. La ques­tion se pose aus­si bien pour les hommes ; Law­rence évoque les hommes qui re­noncent à leur au­to­ri­té au sein de la fa­mille et à leur place au­près de leur femme pour lais­ser cette place à leurs en­fants.

ÇA BLOQUE « Être un écri­vain, c’est avoir af­faire aux autres, et les né­vro­sés sont sou­vent plus in­té­res­sants que les autres », écris-tu. Que t’a ap­pris la fré­quen­ta­tion de la né­vrose de D.H. Law­rence? En fait, je re­prends une ob­ser­va­tion de son amie, l’écri­vain Ca­the­rine Cars­well. Celle-ci ra­conte com­ment elle s’était fait rap­pe­ler à l’ordre par lui parce qu’elle était sor­tie de sa chambre en ju­pon long et ca­mi­sole à manche longue ! Si j’ai été d’em­blée sen­sible à son pu­ri­ta­nisme, c’est qu’il m’a per­mis de mieux me rendre compte du mien… L’as­so­cia­tion du li­ber­ti­nage et du pu­ri­ta­nisme n’est une contra­dic­tion qu’en ap­pa­rence. D’une fa­çon gé­né­rale, la sexua­li­té fait peur, ce qui pro­cure le plai­sir ex­trême fait peur à tout le monde, que l’on soit ef­frayé par ses propres dé­si­rs ou par ceux des autres ou par les deux. Face à cette peur, soit on re­cule et on de­vient un pu­ri­tain, soit on fonce tête bais­sée et on de­vient un li­ber­tin. L’un ou l’autre sont des aveu­gle­ments. Dis­cu­tant avec des lec­teurs après la sor­tie de la Vie sexuelle, je m’étais ren­du compte que, aus­si li­bé­rée sexuel­le­ment que soit une per­sonne, il y a tou­jours un mo­ment, une pra­tique, pas for­cé­ment la plus per­verse, où « ça bloque ».

Law­rence était-il lui-même un pu­ri­tain dans sa vie pri­vée? Ce n’était cer­tai­ne­ment pas un li­ber­tin, mais, se­lon cer­tains té­moi­gnages, le jeune Law­rence au­rait été du moins un très bon amant, une sorte de Pan.

Le per­son­nage de Bir­kin, dans Femmes amou­reuses, est un in­tel­lec­tuel qui re­pré­sente plus ou moins Law­rence. Or, la femme de Bir­kin, Ur­su­la, évoque le com­por­te­ment sexuel « bes­tial », les pra­tiques dé­goû­tantes dans les­quelles l’en­traîne cet homme culti­vé – et elle re­con­naît que c’est for­mi­dable, fi­na­le­ment, de se rou­ler dans la fange avec lui. Law­rence n’a peut-être trom­pé Frie­da qu’une seule fois alors qu’elle n’a ja­mais ces­sé d’avoir des aven­tures – qui d’ailleurs l’ont ins­pi­ré, lui. Il est pos­sible qu’un homme, plus qu’une femme, puisse avoir un grand pou­voir de fixa­tion sexuel, ai­mer faire l’amour avec la même pen­dant très long­temps. Dans une cor­res­pon­dance, il re­grette le temps de la jeu­nesse et la place qu’y oc­cupe la sexua­li­té, peut-être en par­lait-il avec d’au­tant plus de nos­tal­gie que la tu­ber­cu­lose dont il est mort à 44 ans l’avait pri­vé en­core jeune de sa puis­sance sexuelle. Dans l’Amant de La­dy Chat­ter­ley, le gar­de­chasse dit à peu près: « Je crois que si les hommes pou­vaient bai­ser avec bon coeur, et si les femmes ac­cep­taient leur amour avec bon coeur, tout irait bien. » N’y a-t-il pas là une forme de naï­ve­té? Je pense qu’il a tort, bien que ce­la a un peu été ma phi­lo­so­phie dans la vie. Je suis en­trée dans la vie sans au­cun in­ter­dit mo­ral pe­sant sur la sexua­li­té. Mes pa­rents ne m’ont ja­mais fait la le­çon, ou si peu que ce­la ne compte pas. Je n’avais au­cun a prio­ri. J’ai donc eu cette vie sexuelle parce que je ne me po­sais pas de ques­tions. J’étais à 18 ans très amou­reuse d’un gar­çon, et j’ai com­men­cé à bai­ser avec d’autres, sans ja­mais me dire que ce n’était pas bien, que j’étais en train de le tra­hir, de le trom­per, ou je ne sais quoi. Pour­quoi dis-tu qu’il a tort, alors ? Parce que la sexua­li­té n’est pas si simple dès qu’elle se trouve confron­tée à l’amour et qu’elle s’ins­crit dans les re­la­tions d’un couple. Law­rence di- sait que la sexua­li­té était « la seule chose qu’on ne puisse pas du­per » et qu’elle était pour­tant au centre de la pire des im­pos­tures : « la contre­fa­çon des sen­ti­ments ». Il parle de la « ré­volte du corps de­vant les contre­fa­çons de l’amour ». Et aus­si parce que les rai­sons qui nous conduisent à adop­ter telle ou telle forme de sexua­li­té sont ex­trê­me­ment com­plexes et que cer­taines pra­tiques sexuelles peuvent être dif­fi­ciles à faire ac­cep­ter par les autres. On ne ren­contre pas tou­jours le mi­lieu so­cial, ni les bons par­te­naires pour tous les types de pra­tiques. Sans comp­ter le phé­no­mène, de plus en plus ap­pa­rent au­jourd’hui, des gens qui sont mal à l’aise avec le sexe qui leur a été at­tri­bué à l’ar­ri­vée. L’Amant de La­dy Chat­ter­ley est un conte, une uto­pie, écrite par un homme très ma­lade, qui ne se fai­sait pour­tant pas beau­coup d’illu­sions sur ses sem­blables, mais qui à la fin de sa courte vie fait ce rêve de la pleine réa­li­sa­tion d’une pas­sion sexuelle. CE QUI EST BAS Tu consacres un cha­pitre à Georges Ba­taille. Law­rence tourne pour­tant ra­di­ca­le­ment le dos à cette tra­di­tion fran­çaise qui as­so­cie la jouis­sance à la trans­gres­sion. Ce sont deux uni­vers an­ti­thé­tiques. Ba­taille m’a per­mis de dire quelque chose que Law­rence a en­tra­per­çu mais que sa phi­lo­so­phie de la vie très po­si­tive l’em­pê­chait de com­prendre com­plè­te­ment : cette at­ti­rance des femmes pour ce qui est bas, que ce soit à tra­vers un goût pour ce qui est ca­ché, sale, ré­pu­gnant, ou, comme ce­la a beau­coup été le cas à l’époque où il écri­vait, pour des hommes de condi­tion so­ciale in­fé­rieure. Dans Femmes amou­reuses, Gu­drun laisse tom­ber Ge­rald, riche et beau, pour un pe­tit avor­ton. Ge­rald n’y com­prend rien, pose la ques­tion que po­sait Freud : que veulent les femmes? Et Bir­kin lui ré­pond : se rou­ler dans la fange. La so­lu­tion est bien sûr dans Ba­taille. Alors que je li­sais avec pas­sion les es­sais de Ba­taille, j’ai d’abord été, moi-même, ré­ti­cente de­vant ses ro­mans qui nous placent face à une vé­ri­té crue qui nous met mal à l’aise. Je n’avais pas en­vie d’être Ma­dame Ed­war­da ! Mais beau­coup de mes fan­tasmes me conduisent vers des choses de cet ordre. Mon pe­tit livre Ri­quet à la houppe, Millet à la loupe évo­quait cette at­trac­tion qu’exerce par exemple sur une femme la mons­truo­si­té. La part faite à Ba­taille est sans doute in­at­ten­due dans un livre consa­cré à Law­rence mais j’ai eu en­vie de pro­lon­ger ce qu’il avait per­çu sans le for­mu­ler com­plè­te­ment. Law­rence s’est ar­rê­té au bord d’un pré­ci­pice dans le­quel Ba­taille a plon­gé car­ré­ment, mais il a cer­tai­ne­ment mieux que Ba­taille com­pris les voies par les­quelles les femmes s’en ap­pro­chaient har­di­ment.

Ca­the­rine Millet (Ph. Claude Gas­sian/Flam­ma­rion).

D.H. Law­rence (Ph. DR ).

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