La pho­to­gra­phie

Étienne Hatt

Art Press - - NEWS -

On peut at­tendre d’un fes­ti­val de pho­to­gra­phie qu’il ne se contente pas de jux­ta­po­ser les ex­po­si­tions mais qu’il les mette en ten­sion. À cet égard, l’ar­ti­cu­la­tion des Ren­contres d’Arles en sé­quences thé­ma­tiques in­tro­duites par le nou­veau di­rec­teur Sam Stourd­zé avait dé­mon­tré tout son in­té­rêt lors des deux pré­cé­dentes édi­tions. Ces sé­quences ser­vaient de fils rouges et dé­ve­lop­paient une ré­flexion sur des pra­tiques comme la street pho­to­gra­phy ou la pho­to­gra­phie de guerre en confron­tant, à dis­tance, des gé­né­ra­tions et des ap­proches dif­fé­rentes. Cette an­née, ces sé­quences étaient pour la plu­part moins ef­fi­cientes, pla­cées sous des in­ti­tu­lés trop gé­né­raux ou réunis­sant des ex­po­si­tions trop éclec­tiques pour of­frir échos et re­bonds sti­mu­lants. Sur­tout, elles s’ef­fa­çaient der­rière des pra­tiques do­cu­men­taires d’une grande vi­ta­li­té qui, à mon sens, don­naient sa vraie cou­leur à cette édi­tion du fes­ti­val. Le « nou­veau prix dé­cou­verte » té­moi­gnait de cette om­ni­pré­sence. La plu­part des dix pro­po­si­tions étaient do­cu­men­taires, du clas­sique tra­vail au long cours de Phi­lippe Du­douit, as­so­ciant pay­sages et por­traits, sur l’in­sta­bi­li­té de la zone sa­hé­lo-sa­ha­rienne, jus­qu’aux sé­ries des lau­réats Car­los Ayes­ta et Guillaume Bres­sion qui, sur l’après-Fu­ku­shi­ma, n’ont pas hé­si­té à pro­duire des fic­tions, comme ces images poé­tiques avec du film trans­pa­rent ou une bulle de plas­tique qui tentent de ma­té­ria­li­ser la ra­dio­ac­ti­vi­té en fai­sant le par­tage entre les zones conta­mi­nées et celles qui ne le se­raient pas. Par ses chan­ge­ments de points de vue et de modes opé­ra­toires qui al­laient du constat à l’image construite, Re­tra­cing Our Steps, Fu­ku­shi­ma Ex­clu­sion Zone, 2011-2016 ap­par­te­nait à ces nou­velles formes do­cu­men­taires qui ont, cette an­née, re­te­nu mon at­ten­tion. Les pro­jets de trois pho­to­graphes, Ma­thieu As­se­lin, Ma­thieu Per­not et Sa­muel Gra­ta­cap, en mon­traient toute la di­ver­si­té (1). Ma­thieu As­se­lin li­vrait le fruit d’une en­quête longue de cinq ans, en plu­sieurs cha­pitres. Com­plé­tées par des pu­bli­ci­tés, cartes pos­tales, cou­pures de presse ou do­cu­ments ad­mi­nis­tra­tifs, ses pho­to­gra­phies avaient pour ob­jet le géant de la chi­mie et de l’agro-ali­men­taire amé­ri­cain Mon­san­to. S’at­ta­chant à des études de cas, il poin­tait, entre autres, sa res­pon­sa­bi­li­té dans des dé­sastres sa­ni­taires et en­vi­ron­ne­men­taux aux États-Unis, mais aus­si à l’étran­ger, où le dé­fo­liant « agent orange » fut dé­ver­sé en quan­ti­té pen­dant la guerre du Viêt­nam et pro­duit, au­jourd’hui en­core, des ef­fets, comme des mal­for­ma­tions, sur les des­cen­dants des Viet­na­miens et des Amé­ri­cains qui y furent ex­po­sés.

AL­BUM DE FA­MILLE

De son cô­té, Ma­thieu Per­not pro­po­sait un al­bum de fa­mille, ce­lui des Gor­gan, des Tsi­ganes d’Arles dont la vie se tresse avec la sienne et son oeuvre de­puis qu’il est al­lé à leur ren­contre au mi­lieu des an­nées 1990, mu par cet in­té­rêt pour les marges de l’in­té­rieur qui fon­de­ra bon nombre de ses sé­ries. Ses images mon­traient les en­fants gran­dir et les pa­rents vieillir, elles té­moi­gnaient des évé­ne­ments de la fa­mille, comme la mort du fils Ro­cky, mais aus­si, en creux, de l’amé­lio­ra­tion du mode de vie de cer­tains de ses membres, ca­rac­té­ri­sée no­tam­ment par le pas­sage de la ca­ra­vane à l’ap­par­te­ment. L’ex­po­si­tion met­tait sur un même plan des pho­to­gra­phies ex­traites de sé­ries éta­blies comme les Hur­leurs (2001-04) – ces sil­houettes qui tentent de com­mu­ni­quer avec leur proches em­pri­son­nés et dont plu­sieurs se trouvent être les fils Gor­gan échan­geant avec leur père –, des por­traits qu’il a faits et des ins­tan­ta­nés qui lui ont été confiés. Il les a as­so­ciés dans de grands murs d’images qui des­si­naient cha­cun le portrait de l’un des membres de la fa­mille comme au­tant de prismes dont, loin de toute gé­né­ra­li­té sur­plom­bante sur les Tsi­ganes, il sem­blait vou­loir af­fir­mer la sin­gu­la­ri­té ir­ré­duc­tible. En­fin, Sa­muel Gra­ta­cap lor­gnait plus clas­si­que­ment vers le re­por­tage, même si ses tra­vaux réa­li­sés entre 2014 et 2016 en Li­bye, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans le nord-ouest du pays, n’avaient pas la presse pour fi- na­li­té. Ils pou­vaient néan­moins se re­trou­ver dans les pages du Monde tant ils s’at­ta­chaient à la crise mi­gra­toire et à l’écla­te­ment de ce pays dont la re­cons­truc­tion semble des plus pré­caires. Dans une forme de do­cu­men­taire col­la­bo­ra­tif et im­mer­sif, il a in­té­gré des images échan­gées avec un autre pho­to­graphe – Man­sour, pho­to­graphe ama­teur qui a do­cu­men­té un nau­frage de mi­grants à Zoua­ra – et or­ga­ni­sé son ex­po­si­tion au­tour de té­moi­gnages so­nores qui l’en­ve­lop­paient et ten­taient, face à la pho­to­gra­phie qu’il peut consi­dé­rer « sans voix », de re­don­ner la pa­role aux su­jets des images. Il y avait loin de l’en­quête pho­to­gra­phique à l’al­bum de fa­mille, mais s’ils em­prun­taient à des genres dis­tincts et met­taient en jeu des mé­thodes dif­fé­rentes, ces tra­vaux se re­joi­gnaient par un écla­te­ment for­mel et une frag­men­ta­tion nar­ra­tive qu’on ne re­trou­vait pas à tel point dans les autres pro­po­si­tions do­cu­men­taires de cette édi­tion. Gi­deon Man­del, sur le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, ou le duo Niels Acker­mann et Sé­bas­tien Go­bert, sur la dé­com­mu­ni­sa­tion de l’Ukraine qui dé­bou­lonne ses sta­tues de Lé­nine, pou­vaient, eux aus­si, pré­sen­ter cartes pos­tales ou pho­to­gra­phies de fa­mille, mais sans ja­mais sor­tir de ré­pé­ti­tives sé­ries pho­to­gra­phiques quand As­se­lin, Per­not et Gra­ta­cap mul­ti­pliaient et croi­saient les sources et les re­gistres d’images en­vi­sa­gées comme des ma­té­riaux fluides. Com­ment in­ter­pré­ter ces pra­tiques do­cu­men­taires re­nou­ve­lées, leur re­cours à l’ar­chive, au té­moi­gnage et à l’image ver­na­cu­laire ? Sans doute faut-il y voir au­tant la vo­lon­té du pho­to­graphe d’être au plus près de ses su­jets que celle d’échap­per à l’au­to­ri­té de son propre point de vue. (1) Ces trois pro­jets ont don­né lieu à des livres : Ma­thieu As­se­lin, Mon­san­to: une en­quête pho­to­gra­phique (Actes Sud, 55 eu­ros), Ma­thieu Per­not, les Gor­gan 1995

2015 (Xa­vier Bar­ral, 45 eu­ros) et Sa­muel Gra­ta­cap, Fif­ty-fif­ty (Gwin­ze­gal, 20 eu­ros). Voir aus­si Dhi­kav, les bords du fleuve, un film de Ma­thieu Per­not sur les Gor­gan (La Tra­verse). You might ex­pect that a pho­to­gra­phy fes­ti­val would do more than jux­ta­pose ex­hi­bi­tions, that it would set of­fer some kind of dia­logue or contrast. The the­ma­tic se­quences in­tro­du­ced by Sam Stourd­zé, the new di­rec­tor of the Ren­contres d’Arles, at the last two edi­tions was cer­tain­ly in­ter­es­ting in this re­gard. These hel­ped sti­mu­late vi­si­tors’ thoughts about such mat­ters as street pho­to­gra­phy and war pho­to­gra­phy by brin­ging to­ge­ther dif­ferent ge­ne­ra­tions and dif­ferent ap­proaches. This time round, ho­we­ver, the prin­ciple seems less ef­fec­tive, be­cause ei­ther the themes are too ge­ne­ral or the ex­hi­bi­tions too eclec­tic to of­fer sti­mu­la­ting echoes and reac­tions. Above all, they fade in­to re­la­tive in­si­gni­fi­cance be­hind the vi­ta­li­ty of the do­cu­men­ta­ry prac­tices which, to my mind, are what put the co­lor in­to this edition. The new “Dis­co­ve­ry Prize” re­flec­ted this om­ni­pre­sence. Most of the ten pro­po­si­tions were do­cu­men­ta­ry, ran­ging from the clas­sic long­term pro­ject by Phi­lippe Du­douit, com­bi­ning images and por­traits, to the se­ries by the win­ners Car­los Ayes­ta and Guillaume Bres­sion who, wor­king on the af­ter­math of Fu­ku­shi­ma, did not he­si­tate to pro­duce fic­tions, like those poe­tic images with trans­pa­rent film or a plas­tic bubble in an at­tempt to ma­te­ria­lize ra­dio­ac­ti­vi­ty by se­pa­ra­ting zones that are conta­mi­na­ted and those that are not. By its changes of view­point and mo­dus ope­ran­di, going from simple ob­ser­va­tion to construc­ted image, Re­tra­cing Our Steps, Fu­ku­shi­ma Ex­clu­sion Zone, 2011– 2016 ty­pi­fies the new do­cu­men­ta­ry forms that caught my at­ten­tion this year. Their di­ver­si­ty was evident in the pro­jects by three pho­to­gra­phers, Ma­thieu As­se­lin, Ma­thieu Per­not and Sa­muel Gra­ta­cap.(1) Ma­thieu As­se­lin de­li­ve­red the re­sults of a five-year pro­ject, in se­ve­ral chap­ters. Com­ple­ted by ad­ver­ti­se­ments, post­cards, press

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