Ar­no Ber­ti­na ca­pi­ta­lisme, mode d’em­ploi?

Art Press - - NEWS - Jean-Phi­lippe Ros­si­gnol

Ar­no Ber­ti­na Des châ­teaux qui brûlent Ver­ti­cales, 424 p., 21,50 eu­ros Avec Des châ­teaux qui brûlent, Ar­no Ber­ti­na plonge sans com­plai­sance ni ma­ni­chéisme au coeur d’un conflit so­cial dans un abat­toir bre­ton.

Ça ne se passe pas comme pré­vu. On peut même dire que c’est un ra­té sur toute la ligne. En ef­fet, bien que lar­ge­ment es­pé­rées, les conci­lia­tions entre les deux par­ties ne ver­ront pas le jour. Pour­tant la ren­contre était pro­met­teuse: les ou­vriers face au se­cré­taire d’État à l’In­dus­trie, l’usine ver­sus le mi­nistre. Une confron­ta­tion dans les règles de l’art, deux mondes que tout op­pose, vé­ri­tés et contre-vé­ri­tés, ar­gu­ments et pa­nache à l’ap­pui. Deux ou trois vi­sites du mi­nistre et de sa conseillère so­ciale suf­fisent pour que les échanges tournent court. In­com­pré­hen­sion d’un cô­té comme de l’autre, exas­pé­ra­tion, me­naces… Sans que per­sonne n’y puisse rien, comme la pres­sion monte d’un coup, les sa­la­riés de l’usine bre­tonne de pou­lets chi­miques sé­questrent le re­pré­sen­tant po­li­tique et pro­voquent le coup d’ar­rêt de ce qu’on ap­pelle avec hu­mour le dia­logue so­cial. À par­tir de cet évé­ne­ment grave aux ac­cents bur­lesques qui voit un homme mis à l’in­dex par la foule, Ar­no Ber­ti­na construit son nou­veau ro­man, Des châ­teaux qui brûlent. Point de dé­part as­sez simple et com­bus­tion à tous les étages tant le lan­gage fuse cha­pitre après cha­pitre, tant la voix des per­son­nages des­sine l’ab­sur­di­té et le bruit de notre monde. Par fa­ci­li­té, ce livre pour­rait être qua­li­fié de cho­ral ou de po­ly­pho­nique alors qu’il pro­pose des îlots de so­li­tude. Ces so­li­tudes se nomment Ha­med M’Ba­rek, Cy­ril Ber­net, Syl­vie la cin­trée, Va­nes­sa Per­lot­ta, Ch­ris­tophe F. ou Ch­ris­tiane Le Cléach. Elles se ca­rac­té­risent par la co­lère, le dé­cou­ra­ge­ment, l’hon­nê­te­té, la dé­pres­sion, la ti­mi­di­té ou l’or­gueil. Oui, des fi­gures so­li­taires, des voix noyées dans le col­lec­tif qui tentent de se frayer un che­min. Au mi­lieu de ses voix, l’écri­vain es­saie de se pla­cer à bonne dis­tance, en es­qui­vant le po­pu­lisme ou la com­plai­sance. Ac­cen­tuer la fai­blesse, tel est l’en­ne­mi, comme le pressent la sa­la­riée Syl­vaine Gro­chols­ki : « Les mé­dias gagnent si c’est ce que tu leur donnes. Et les né­go­cia­teurs. T’es fé­brile, ac­cu­lé, t’as plus le choix, ils le de­vinent, tu es seul, ça se flaire. Si tu laisses par­ler ton déses­poir, il étein­dra ce qui te reste d’en­vie. Plus tu ré­pètes ton mal­heur, plus le mal­heur fait le vide en toi. » Mais existe-t-il une so­lu­tion pour ceux qui ne tiennent pas le choc ? Qui sont vi­rés et ne re­trou­ve­ront rien? Une is­sue pour ceux que les li­cen­cie­ments éco­no­miques anéan­tissent? Livre de com­bat, ma­ni­feste en fa­veur des sa­cri­fiés du tra­vail, ten­ta­tive de sor­tie de crise, Des châ­teaux qui brûlent éla­bore une pa­role cin­glante, pas­sant outre les sanc­tions en cours et à ve­nir. De ce point de vue, la nar­ra­tion prend soin d’évi­ter le ma­ni­chéisme pa­trons mons­trueux/em­ployés hé­roïques. Au mo­ment de re­te­nir pri­son­nier le se­cré­taire d’État Pas­cal Mont­ville, le piège se res­serre sur ceux qui com­mettent cet acte. Geste que l’in­té­res­sé lui-même com­prend avec suf­fi­sam­ment de fi­nesse: « En me lais­sant seul dans ce bu­reau, ils m’im­posent un exa­men de conscience – ah le vieux style ! – qui n’a rien à voir avec leur com­bat. Ma gueule boxée par le ty­phon – si cette confron­ta­tion avec mes dé­mons per­son­nels de­vait du­rer –, ils l’at­tri­bue­ront à cette sé­ques­tra­tion, au ca­pi­ta­lisme, aux re­con­ver­sions in­dus­trielles… Ils di­ront que c’est la preuve de ma culpa­bi­li­té, ils me ver­ront écra­sé par la “prise de conscience”. Elle se­ra une par­tie de la fête ou de leur joie, cette bles­sure. » LÉ­VIA­THAN Face à l’or­ga­ni­sa­tion d’une ré­volte, Ar­no Ber­ti­na construit une fic­tion qui cherche à dé­ce­ler les res­sorts du ca­pi­ta­lisme. Com­ment en­trer dans les ar­canes d’un Lé­via­than par­tout vi­sible et in­vi­sible par ce fait même? Le flux des échanges, l’ac­cé­lé­ra­tion des pro­cess, la perte de tra­ça­bi­li­té, le sur­me­nage et la baisse des ef­fec­tifs, le ren­de­ment ex­po­nen­tiel, les ob­jec­tifs ir­réa­li­sables. Si l’épi­neuse mon­dia­li­sa­tion mé­rite des ana­lyses nuan­cées, le lec­teur en trou­ve­ra aus­si une dé­fi­ni­tion concrète, ter­ri­fiante et co­mique: « La mon­dia­li­sa­tion c’est des cre­vettes pê­chées au Da­ne­mark, qui sont en­voyées au Ma­roc où elles sont dé­cor­ti­quées avant d’être ren­voyées à Co­pen­hague pour y être ven­dues. Idem avec les lan­gous­tines écos­saises : elles sont dé­cor­ti­quées par les em­ployés sous-payés de Fin­dus-Thaï­lande avant de re­ve­nir au pays où elles sont cui­si­nées et condi­tion­nées pour être ven­dues dans les ma­ga­sins Marks & Spen­cer. En deux ou trois jours, elles font donc 20000 ki­lo­mètres en avion, les lan­gous­tines. Le bi­lan car­bone est sim­ple­ment dé­ment. » Ain­si le livre four­millet-il d’exemples édi­fiants et de re­marques coups de poing. On sent dans l’écri­ture de Ber­ti­na un goût pour la pro­vo­ca­tion, par­fois pu­re­ment rhé­to­rique. Se pose alors la ques­tion de l’ob­jet lit­té­raire. Sa forme, au sens pre­mier. Dé­crit-on le mieux une réa­li­té par la fic­tion ? Le do­cu­men­taire? Sans ef­fet ? Le réel, rien que le réel ? Par le cou­rage des in­tel­lec­tuels eux-mêmes, tels Si­mone Weil dans la Condi­tion ou­vrière et Ro­bert Lin­hart avec l’Éta­bli? Par des livres qui mettent carte sur table? Qui prouvent une ex­pé­rience in­té­rieure et non une simple ex­plo­ra­tion thé­ma­tique? Le dé­bat est lan­cé et avec lui une confron­ta­tion, comme aux pre­mières pages du ro­man. Confron­ta­tion sur les docks en lieu et place des fes­ti­vals lit­té­raires. Pa­roles à mains nues pour contre­car­rer la com­mu­ni­ca­tion du vide. Et s’il s’agis­sait d’en ve­nir aux rap­ports de pro­duc­tion? Comme le pro­pose un jeune homme connu sous le nom de Karl Marx…

Ar­no Ber­ti­na (Ph. Fran­ces­ca Man­to­va­ni/Gal­li­mard).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.