Fous de danse, Bo­ris Char­matz.

Art Press - - NEW SETTINGS - Jé­rôme Pro­ven­çal

Avec Fous de danse, pro­jet cho­ré­gra­phique d’en­ver­gure ou­vert sur la rue et les pas­sants, Bo­ris Char­matz en­tend in­fluer une ré­ap­pro­pria­tion ar­tis­tique de l’es­pace pu­blic et per­mettre une plus grande per­méa­bi­li­té des corps.

Âgé de 20 ans à peine au dé­but des an­nées 1990, Bo­ris Char­matz a brus­que­ment fait ir­rup­tion dans le champ de la danse contem­po­raine. Après deux pièces très re­mar­quées ( À-bras-le-corps et les Dis­pa­rates), éla­bo­rées en col­la­bo­ra­tion avec Di­mi­tri Cham­blas, il dé­ve­loppe seul son lan­gage cho­ré­gra­phique à par­tir d’Aatt... enen...tio­non (1996). Pré­sen­tée sur un écha­fau­dage mé­tal­lique à trois ni­veaux, cette pièce hau­te­ment aty­pique dé­fie les lois de la gra­vi­té et as­sume le choix de la (se­mi-)nu­di­té avec une même crâne as­su­rance. En 1997 se dresse herses (une lente in­tro­duc­tion), pièce à la to­na­li­té pi- quante dans la­quelle cinq dan­seurs – trois hommes et deux femmes –, nus mais por­teurs de tout un hé­ri­tage ar­tis­tique, cherchent à se mou­voir et à faire corps au­tre­ment sur un pla­teau épu­ré à l’ex­trême. Dans Li­bé­ra­tion, Ma­rie-Ch­ris­tine Vernay y dis­cerne « un ren­dez-vous avec la mo­der­ni­té contre les forces conser­va­trices, y com­pris celles de la danse contem­po­raine (1) ». Mê­lant éner­gie créa­tive et es­prit ico­no­claste, Bo­ris Char­matz s’af­firme alors comme l’une des fi­gu­res­phares de la « non-danse » – ap­pel­la­tion très dis­cu­table em­ployée à l’époque pour dé­si­gner cette nou­velle gé­né­ra­tion de cho­ré­graphes ayant en com­mun le re­jet des formes spec­ta­cu­laires et le sens, plus ou moins pro­non­cé, de l’ir­ré­vé­rence. Par la suite, Bo­ris Char­matz va conti­nuer de bou­le­ver­ser les codes de la danse et d’en tes­ter les li­mites via des pièces ou des pro­po­si­tions hy­brides, à l’ins­tar de Héâtre-élé­vi­sion (2002), pièce-ins­tal­la­tion pour spec­ta­teur unique al­lon­gé sur un pia­no. De­puis le dé­but des an­nées 2000, il ac­corde en outre une im­por­tance ma­jeure à la no­tion de trans­mis­sion. En té­moigne d’abord l’ex­pé­rience me­née de 2002 à 2004 avec Bo­cal, école iti­né­rante sans murs ni pro­fes­seurs (2). En 2009, il prend la di­rec­tion du Centre cho­ré­gra­phique na­tio­nal (CCN) de Rennes et de Bre­tagne qu’il trans­forme en un Mu­sée de la danse – struc­ture à la­quelle, à re­bours de la pe­san­teur mu­séale, il confère un ca­rac­tère très vi­vant et in­no­vant. D’ex­po­si­tions non-conformes en pièces hors normes, il conci­lie ain­si créa­tion et trans­mis­sion en cher­chant à élar­gir tou­jours plus l’éten­due des pos­sibles.

RÉENCHANTEMENT

Pro­jet d’une en­ver­gure in­édite, Fous de danse s’ins­crit plei­ne­ment dans l’ac­tion du Mu­sée de la danse. « Il per­met de faire conver­ger en une même pro­po­si­tion di­verses re­cherches me­nées par le Mu­sée de la danse, en par­ti­cu­lier via les ex­po­si­tions dans les­quelles le dan­seur ex­pé­ri­mente dif­fé­rents sta­tuts (per­for­meur, guide, en­sei­gnant, en­traî­neur…). Cer­tains des pro­ces­sus ac­ti­vés dans les ex­po­si­tions sont re­pris, à grande échelle, dans Fous de danse », ex­plique Bo­ris Char­matz. Le pro­jet em­prunte son titre à une re­vue pu­bliée dans les an­nées 1980 par les édi­tions Au­tre­ment. Ré­per­to­riant les prin­ci­pales ini­tia­tives dans le do­maine de la danse et pro­po­sant par ailleurs des textes ana­ly­tiques (par exemple de Lau­rence Louppe), cette re­vue – dont Bo­ris Char­matz était un lec­teur as­si­du – s’at­ta­chait à conju­guer le po­pu­laire et le sa­vant, le pra­tique et le théo­rique, en une dy- na­mique dia­lec­tique sem­blable à celle dont fait preuve le di­rec­teur du Mu­sée de la danse. L’idée de fo­lie ex­pri­mée dans le titre du pro­jet tra­duit non seule­ment un dé­sir saillant de dé­bor­de­ment, d’ex­cès mais éga­le­ment un dé­sir plus sou­ter­rain de ré­en­chan­ter l’es­pace pu­blic contem­po­rain en conju­rant l’an­goisse qui l’ha­bite dé­sor­mais, à la suite des at­ten­tats san­glants qui ont frap­pé la France de­puis le 7 jan­vier 2015. Éga­le­ment ins­crit au coeur de danse de nuit (2016) (3), ce dé­sir de ré­ap­pro­pria­tion ar­tis­tique de l’es­pace pu­blic ap­pa­raît comme un axe es­sen­tiel du tra­vail ac­tuel de Bo­ris Char­matz. « Comme beau­coup de gens, j’ai été très mar­qué par les as­sem­blées ci­toyennes qui ont pro­li­fé­ré ces der­nières an­nées dans l’es­pace pu­blic, en France ou ailleurs, pré­cise le cho­ré­graphe. J’ai eu en­vie que le Mu­sée de la danse, plu­tôt que de s’en­ga­ger di­rec­te­ment dans ces as­sem­blées, s’em­ploie à in­ven­ter des formes al­ter­na­tives de ras­sem­ble­ment dont le mé­dium se­rait le mou­ve­ment et non pas la pa­role. Dans Fous de danse, l’in­ten­tion n’est ab­so­lu­ment pas de sin­ger la fo­lie mais de mar­quer ré­so­lu­ment un écart avec la ra­tio­na­li­té de la ges­tion de l’es­pace pu­blic, d’in­tro­duire dans cet es­pace une forme d’ex­pres­sion ar­tis­tique qui passe par le corps et rende les corps par­ti­ci­pants plus per­méables les uns aux autres. »

DIF­FÉ­RENTES FORMES

S’il cultive une di­men­sion fon­ciè­re­ment po­pu­laire, le pro­jet ne cherche pas le consen­sus à tout prix et n’in­tègre pas n’im­porte quelle forme de danse. Il ne s’agit pas d’une fête de la danse, à l’image de la fête de la mu­sique. Une exi­gence ar­tis­tique est à l’oeuvre, qui se tra­duit no­tam­ment par l’af­fir­ma­tion de lignes de rup­ture d’une pro­po­si­tion à l’autre, en in­cluant des formes qui ne sont pas né­ces­sai­re­ment fé­dé­ra­trices ou plus dif­fi­ciles d’ac­cès que d’autres. En rien uni­forme, l’évé­ne­ment a vo­ca­tion à nous faire tra­ver­ser de mul­tiples états de danse. Trois prin­cipes dé­ter­mi­nants et concor­dants sont ici mis en oeuvre : ho­ri­zon­ta­li­té, trans­ver­sa­li­té, gra­tui­té. L’ho­ri­zon­ta­li­té se tra­duit par le fait qu’il n’y a ni scènes, ni gra­dins, le qua­trième mur vo­lant ici en éclats pour per­mettre la for­ma­tion d’une sorte d’as­sem­blée cho­ré­gra­phique, dans la­quelle cha­cun(e) peut li­bre­ment s’ex­pri­mer. Est ain­si sug­gé­rée l’idée d’une ex­pres­sion dé­mo­cra­tique par le corps – après tout, ne parle-t-on pas de corps élec­to­ral ? La trans­ver­sa­li­té per­met, quant à elle, l’émer­gence d’une seule et même grande danse, longue de plu­sieurs heures et faite de pro­jets – pro­fes­sion­nels et ama­teurs – aux formes très va­riées : ex­po­si­tions vi­vantes, cho­ré­gra­phies col­lec­tives, so­los, danses so­ciales, danses tra­di­tion­nelles, danses ur­baines, etc. En­fin, la gra­tui­té

s’im­pose avec évi­dence dans l’op­tique de rendre l’évé­ne­ment ac­ces­sible à tous, sans dis­cri­mi­na­tion d’au­cune sorte. Après deux oc­cur­rences à Rennes (2015 et 2016), une à Brest (mai 2017) et une à Ber­lin (sep­tembre 2017), Fous de danse se dé­ploie au Cen­quatre-Pa­ris le 1er oc­tobre 2017, dans le cadre du Fes­ti­val d’Au­tomne à Pa­ris et de New Set­tings. L’éta­blis­se­ment (plu­ri)cultu­rel pa­ri­sien semble par­fai­te­ment adap­té au pro­jet dans la me­sure où il fonc­tionne comme un lieu de vie et de bras­sage, ou­vert au­tant que pos­sible sur l’ex­té­rieur, une par­tie im­por­tante de ses es­paces étant lais­sée en libre ac­cès pour la pra­tique d’ac­ti­vi­tés di­verses (danse clas­sique, hip-hop, théâtre, etc.). Dix heures du­rant, de 12h à 22h, les ré­jouis­sances vont se suc­cé­der à un rythme sou­te­nu, d’un échauf­fe­ment col­lec­tif à un dan­ce­floor fes­tif en pas­sant par Ro­man pho­to, une pièce con­çue par Bo­ris Char­matz et adap­tée par Maud Le Pla­dec et Anne-Ka­rine Les­cop avec dix-huit ama­teurs de Rennes, Le­vée, une danse col­lec­tive or­ches­trée par Bo­ris Char­matz (à par­tir de sa splen­dide pièce Le­vée des conflits), Ca­li­co Min­gling, pièce de Lu­cin­da Childs re­créée par sa nièce Ruth Childs, des pièces de ré­per­toire in­ter­pré­tées par des étu­diants de l’école P.A.R.T.S de Bruxelles, un Soul Train géant, des cercles de danses ur­baines ou en­core des danses tra­di­tion­nelles bre­tonnes. Tou­te­fois, plus que le pro­gramme lui­même, c’est le bas­cu­le­ment d’un uni­vers à l’autre, sans tran­si­tion ni hié­rar­chi­sa­tion, qui fonde la spé­ci­fi­ci­té de Fous de danse – évé­ne­ment fon­ciè­re­ment plu­riel, consti­tué d’une my­riade de pro­jets sin­gu­liers. « D’une cer­taine ma­nière, le pro­jet nous dé­passe, avoue Bo­ris Char­matz. En tout cas, il ex­cède la somme des par­ties qui le com­posent. C’est une in­vi­ta­tion lan­cée à une ville en­tière. »

(1) Li­bé­ra­tion, 10 oc­tobre 1997. (2) L’ex­pé­rience s’est pro­lon­gée sous la forme du livre « Je suis une école ». Ex­pé­ri­men­ta­tion, art, pé­da­go

gie (Les Prai­ries or­di­naires, 2009). (3) Voir le deuxième ca­hier New Set­tings du n°438 d’art­press (no­vembre 2016), p.15.

Jé­rôme Pro­ven­çal est cri­tique d’art in­dé­pen­dant.

Toutes les images /all images: Bo­ris Char­matz. « Fous de danse ». 2016. (© Yann Peu­cat).

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