Er­mi­to­lo­gie, Clé­dat & Petitpierre.

Art Press - - NEW SETTINGS - Ju­lie Crenn

Avec Er­mi­to­lo­gie, Clé­dat & Petitpierre éla­borent un spec­tacle à par­tir de leurs sculp­tures. Celles-ci de­viennent dé­cors ou cos­tumes lors­qu’elles sont ha­bi­tées par les ar­tistes, ou­vrant la voie à une re­la­tion phy­sique entre l’art contem­po­rain et le spec­tacle vi­vant.

De­puis les an­nées 1990, Yvan Clé­dat et Co­co Petitpierre forment un duo d’ar­tistes (plas­ti­ciens et per­for­meurs) dont la dé­marche ne connaît au­cune fron­tière. Ne sou­hai­tant pas se can­ton­ner à une dis­ci­pline, un mé­dium ou un champ de re­cherche iden­ti­fiable, Clé­dat & Petitpierre jouent avec les po­ro­si­tés entre les ter­ri­toires. L’une maî­trise les ma­té­riaux mous (tex­tile, mousse...), tan­dis que l’autre ex­celle dans la fa­bri­ca­tion d’oeuvres en ré­sine, bois ou mé­tal. En 2008, ils réa­lisent une oeuvre ca­rac­té­ris­tique de leur ré­par­ti­tion du tra­vail d’ate­lier : Mon mou, ton dur est une sculp­ture al­liant la confec­tion d’une struc­ture en tis­su en forme d’ana­nas à une forme faus­se­ment molle en bois, ré­sine et laque au­to­mo­bile. Ils as­so­cient leurs in­té­rêts et leurs com­pé­tences res­pec­tives pour mettre en es­pace des oeuvres sou­vent hors-normes et aty­piques. Avec un grand sens du jeu et de la ci­ta­tion, ils hy­brident la sculp­ture, la créa­tion de cos­tumes, la per­for­mance, le théâtre, le son. À tra­vers une oeuvre joyeu­se­ment pro­téi­forme, ils re­mettent en ques­tion deux es­paces, ce­lui de l’ex­po­si­tion et ce­lui de la scène, en dé­pla­çant et en com­bi­nant les tra­di­tions et les codes de deux uni­vers trop sou­vent dis­so­ciés.

SCULP­TURE MOU­VANTE

La sculp­ture, la mise en es­pace d’une oeuvre en vo­lume et l’ac­ti­va­tion du vo­lume par le corps consti­tuent les fon­de­ments de leur re­cherche. Les oeuvres sont mises en scène : elles par­ti­cipent à la fois des dé­cors et des cos­tumes. S’y ajoute la cir­cu­la­tion des oeuvres-corps dans l’es­pace, la cho­ré­gra­phie, la lu­mière, le son et des ef­fets spé­ciaux. La sculp­ture – vo­lume, ob­jet au­to­nome – se fait cos­tume lorsque l’un et l’autre s’y glissent. Par la pré­sence et l’ac­tion du corps, l’oeuvre est mise en mou­ve­ment. Au dé­part, la sculp­ture était da­van­tage pen­sée Toutes les images /all images: Clé­dat & Petitpierre.

« Er­mi­to­lo­gie ». 2017. (© Yvan Clé­dat). comme une pro­thèse, un élé­ment au­quel les corps (les leurs, ou bien ceux des dan­seurs et des ac­teurs in­vi­tés) de­vaient s’adap­ter. Peu à peu, elle est de­ve­nue un cos­tume, une forme ha­bi­table et per­for­ma­tive qui dis­si­mule in­té­gra­le­ment les corps.

HIS­TOIRE EN RICOCHETS

L’his­toire de l’art, de­puis les formes les plus concep­tuelles aux plus kitsch, ap­pa­raît comme une source d’ins­pi­ra­tion in­ta­ris­sable que les deux ar­tistes s’amusent à éti­rer, à dé­pla­cer, à tra­duire et à ré­in­car­ner. Du Bau-

haus à la com­pa­gnie du Ze­rep, en pas­sant par l’ap­pro­pria­tion des contes po­pu­laires, de la bande des­si­née, ou en­core de l’arte po­ve­ra, du cirque, du mi­ni­ma­lisme, du ci­né­ma et de l’art de la Re­nais­sance, le duo n’écarte au­cune ré­fé­rence, au­cune tem­po­ra­li­té, au­cun style. Cha­cune de leurs oeuvres ré­sulte d’un col­lage, d’une re­lec­ture aux ac­cents poé­tiques, sen­sibles, ab­surdes et dé­ca­lés de l’his­toire de l’art. Par ce biais, Clé­dat & Petitpierre gé­nèrent des ren­contres in­so­lites : An­nette Messager, Do­nald Judd, Léo­nard de Vin­ci, Sol Le­Witt, Louise Bour­geois, Uc­cel­lo, Keith Ha­ring, Ma­gritte, Os­kar Schlem­mer et Mar­cel Du­champ, bien sûr.

ER­MI­TO­LO­GIE

Le pro­jet Er­mi­to­lo­gie a dé­bu­té en 2016 avec, dans un pre­mier temps, la réa­li­sa­tion des sculp­tures. Dans le cadre du pro­gramme New Set­tings, les ar­tistes pré­sentent en no­vembre 2017 la ver­sion scé­nique. D’un point de vue plas­tique, l’oeuvre est for­mée de six élé­ments ins­tal­lés dans l’es­pace ( ex­po­si­tion et/ ou scène) : une scène rec­tan­gu­laire − ma­té­ria­li­sée par un dal­lage en mar­que­te­rie fac­tice rap­pe­lant les oeuvres de la Re­nais­sance et l’in­ven­tion de la pers­pec­tive − sur la­quelle sont ac­ti­vées cinq sculp­tures, soit cinq per­son­nages : la grotte, l’er­mite, la vé­nus, la boule vé­gé­tale et la Ten­ta­tion de Saint An­toine. Ins­pi­rée de Saint Jé­rôme dans le dé­sert de Ja­co­po del Sel­laio, la grotte est sur­mon­tée d’un pay­sage mi­nia­ture, plu­vieux et fu­mant. On ren­contre aus­si un homme qui marche, hom­mage à Gia­co­met­ti, dont le cos­tume en si­mi­li cuir a été créé sur me­sure pour le dan­seur Syl­vain Rié­jou. L’homme, fin et im­mense, in­ter­agit avec une vé­nus cal­li­pyge (ins­pi­rée de la vé­nus de Willen­dorf et ani­mée par Co­co Petitpierre) dont le corps est en­tiè­re­ment for­mé de tulle plis­sé. Une boule faus­se­ment vé­gé­tale dé­rive à la sur­face de la scène. Ha­bi­tée par Er­wan Ha Kyoon Lar­cher, dan­seur et cir­cas­sien, l’oeuvre sau­tille sur place, roule, se fau­file, se heurte aux autres ou leur grimpe des­sus. La Ten­ta­tion de Saint An­toine est in­car­née par un être ro­bo­ti­sé ra­dio­com­man­dé, mo­bile, so­nore et lu­mi­neux. Il est ex­trait de la pein­ture de Max Ernst, la Ten­ta­tion de Saint An­toine (1945), où ap­pa­raît un oi­seau étrange pa­ré de plumes vertes, de longues oreilles et d’un très long bec. Clé­dat & Petitpierre opèrent alors des trans­la­tions ar­tis­tiques et his­to­riques pour construire un ré­cit : une his­toire d’amour dif­fi­cile, voire im­pos­sible, entre un ana­cho­rète géant et une vé­nus pa­léo­li­thique. Leurs corps sont in­com­pa­tibles. L’at­mo­sphère sombre, lu­gubre et dra­ma­tique du spec­tacle est ren­for­cée par le tra­vail de la lu- mière et la dif­fu­sion so­nore du texte de Flau­bert ( la Ten­ta­tion de Saint An­toine, 1874). « Je vou­drais avoir des ailes, une ca­ra­pace, une écorce, souf­fler de la fu­mée, por­ter une trompe, tordre mon corps, me di­vi­ser par­tout, être en tout, m’éma­ner avec les odeurs, me dé­ve­lop­per comme les plantes, cou­ler comme de l’eau, vi­brer comme le son, briller comme la lu­mière, me blot­tir sur toutes les formes, pé­né­trer chaque atome, des­cendre jus­qu’au fond de la ma­tière – être la ma­tière ! » Conjoin­te­ment au ré­cit, Clé­dat & Petitpierre for­mulent une ré­flexion fon­dée sur l’his­toire de la sculp­ture : la forme, la ver­ti­ca­li­té, le sol, la ma­tière, la tech­nique, l’es­pace. De l’élé­va­tion à la chute, en pas­sant par le saut ou la marche, les ar­tistes ac­cordent une grande im­por­tance à la re­la­tion phy­sique qui s’opère entre les oeuvres et les ac­teurs qui s’y abritent. À l’in­té­rieur, leurs corps ne sont pas libres. Pour la plu­part des ac­tions, les per­for­meurs ont la vue obs­truée, l’am­pli­tude de leurs mou­ve­ments est ré­duite par les ma­té­riaux, la masse et le vo­lume de l’oeuvre. Pour in­ter­agir entre eux et dans l’es­pace, ils doivent ex­pé­ri­men­ter di­verses po­si­tions afin de se li­bé­rer de ces contraintes : se contor­sion­ner, s’ac­crou­pir, sau­tiller, s’al­lon­ger, s’en­rou­ler, se mou­voir très len­te­ment pour ne pas chu­ter. On ob­serve ain­si un com­bat, une ten­sion or­ga­nique entre les corps et les sculp­tures. Les dé­pla­ce­ments des corps aug­men­tés exigent des ef­forts phy­siques consi­dé­rables. Clé­dat & Petitpierre na­viguent avec ai­sance et jouis­sance entre les arts, entre les scènes, entre les beaux-arts et le spec­tacle vi­vant dont ils mé­tissent les lan­gages es­thé­tiques et concep­tuels. Ils cham­boulent ain­si les mo­dèles, les re­pères et les ha­bi­tudes te­naces. Ju­lie Crenn est cri­tique d’art et com­mis­saire d’ex­po­si­tion in­dé­pen­dante. Clé­dat & Petitpierre Nés en 1966. Duo for­mé en 1986. Vivent et tra­vaillent à Dran­cy (93) Ex­po­si­tions et per­for­mances ré­centes : 2014 New Set­tings #4 ( Abysse) 2016 Le Cent­quatre, Pa­ris ; Centre Pom­pi­dou, Ma­la­ga; Nan­terre-Aman­diers, centre dra­ma­tique na­tio­nal ; Fes­ti­val UVO, Mi­lan et Bres­cia 2017 Centre Pom­pi­dou, Pa­ris ; Fon­da­tion Car­tier pour l’art contem­po­rain, Pa­ris, Ex­pe­ri­men­taSur, Bo­go­ta ; Mu­sée Gui­met, Pa­ris ; Nuit Blanche, Kyo­to ; Fes­ti­val Es­pla­nade, Sin­ga­pour ; To­ri­no­dan­za fes­ti­val, Tu­rin ; Es­pace Mal­raux, scène na­tio­nale de Cham­bé­ry et de Sa­voie; Ujaz­dows­ki Castle Centre for Con­tem­po­ra­ry Art, Var­so­vie

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