MI­LAN Leon Go­lub H.C. Wes­ter­mann Fa­mous Ar­tists from Chi­ca­go. 1965 - 1975

Art Press - - ÉVÉNEMENT -

Fon­da­tion Pra­da / 20 oc­tobre 2017 - 15 jan­vier 2018 Dé­ci­dé­ment, la pro­gram­ma­tion or­ches­trée par Ger­ma­no Ce­lant à la Fon­da­tion Pra­da brille par sa co­hé­rence. Après Ed­ward Kien­holz et William Co­pley à l’au­tomne 2016, le com­mis­saire conti­nue de bra­quer le pro­jec­teur sur des tra­jec­toires re­la­ti­ve­ment peu connues, ou du moins des ar­tistes qui ont évo­lué en marge des grands mou­ve­ments. Son re­gard se porte cette fois-ci sur la scène de Chi­ca­go, dans les an­nées 1960 et au-de­là. Leon Go­lub (1922-2004) étu­die l’his­toire de l’art à l’Uni­ver­si­té de Chi­ca­go, puis tra­verse la Se­conde Guerre mon­diale comme car­to­graphe au sein de l’ar­mée amé­ri­caine. Dé­mo­bi­li­sé, il in­tègre l’école de l’Art Ins­ti­tute. Il ren­contre celle qui de­vien­dra son épouse, l’ar­tiste Nan­cy Spe­ro. À par­tir de 1948, et jus­qu’à la dis­so­lu­tion du groupe, tous les deux contri­buent à ani­mer avec d’autres, comme Sey­mour Ro­sof­sky, les Mons­ter Ros­ter, qui pra­tiquent une forme de fi­gu­ra­tion tor­tu­rée. Au dé­but des an­nées 1960, le couple s’ins­talle en Eu­rope, puis s’ancre du­ra­ble­ment à New York en 1964. L’exposition dé­bute avec les oeuvres pro­duites à la fin des an­nées 1960, mo­ment où ap­pa­raissent les grands ta­bleaux guer­riers sur toile libre pour les­quels Go­lub est connu. Il est dom­mage que ne fi­gurent pas des oeuvres an­té­rieures, no­tam­ment celles con­sa­crées à la sta­tue équestre de Cons­tan­tin sur la place du Ca­pi­tole à Rome. Elles per­mettent en ef­fet de com­prendre ce que la mo­nu­men­ta­li­té des fi­gures doit à la fré­quen­ta­tion des sta­tuaires grecque et ro­maine dans les mu­sées eu­ro­péens. À New York, l’oeuvre de Go­lub prend un tour plus po­li­tique. Les ta­bleaux de la sé­rie Na­palm (nous sommes en 1969 et la guerre du Viet­nam bat son plein) sont en­core peints dans ce qu’on ap­pel­le­ra la « pre­mière ma­nière » de l’ar­tiste, quand bien même il laisse dé­sor­mais la toile de lin vierge au­tour des fi­gures. Ces der­nières, fuyant les bombes in­cen­diaires, voient leur corps cal­ci­né et leur chair mise à nu. On constate ici une par­faite adé­qua­tion entre le su­jet et la mé­thode, qui consiste à ap­pli­quer en pre­mier lieu une grande quan­ti­té de pein­ture, puis à abra­ser, « écor­cher » pour mettre au jour les couches in­fé­rieures. Au fil des ans, la ma­tière se fait plus sèche et lé­gère, avec un ef­fet par­fois proche du pas­tel. Les sé­ries s’en­chaînent, con­sa­crées à des conflits mi­li­taires (en Amé­rique du Sud) ou so­ciaux (le ra­cisme aux États-Unis). In­va­ria­ble­ment, des corps en tor­turent ou en hu­mi­lient d’autres. Au dé­but des an­nées 1980, le fond peint en rouge ac­cen­tue en­core la dra­ma­tur­gie. Un ta­bleau res­sort par­ti­cu­liè­re­ment de cet en­semble. Mer­ce­na­ries III (1980) ne montre pas de sé­vices, mais deux mer­ce­naires qui se dé­tendent (sans doute entre deux mé­faits) en si­ro­tant une bière et en fu­mant une ci­ga­rette. L’ar­tiste at­tire le re­gard sur le grand vide qui, au-de­là d’une ca­ma­ra­de­rie de cir­cons­tance, sé­pare ces deux hommes (un blanc et un noir). Ce vide rouge, c’est la haine. Go­lub n’a ces­sé de peindre cette vio­lence qui anime l’hu­ma­ni­té. Il col­lec­tion­nait des mil­liers d’images (oeuvres d’art, pho­to­gra­phies d’archives) qui nour­ris­saient ses com­po­si­tions. Entre 1991 et 1999, il a ex­ploi­té ce fonds ico­no­gra­phique en im­pri­mant des feuilles de vi­nyle sus­pen­dues dans l’es­pace. Des dé­tails de ses propres ta­bleaux voi­sinent ain­si avec des images de ca­tas­trophes et de mas­sacres. Une tête de par­ti­san per­cée d’une balle dia­logue avec un frag­ment d’an­tique mu­ti­lé. Les images se su­per­posent par un res­sort ana­lo­gique. Dé­am­bu­ler par­mi cette ins­tal­la­tion, c’est comme che­mi­ner di­rec­te­ment dans le cer­veau de l’ar­tiste. H.C. Wes­ter­mann (1922-1981) a lui aus­si connu la guerre. De très près, car il a ser­vi en tant que mi­trailleur sur un des­troyer dans le Pa­ci­fique. Il fut donc frô­lé par les avions ka­mi­kazes, et le té­moin di­rect des nau­fra­gés dé­vo­rés par les re­quins. Après la guerre, il fré­quente éga­le­ment l’école de l’Art Ins­ti­tute, avant de se ré­en­ga­ger dans la guerre de Co­rée. Entre-temps, il au­ra aus­si été acro­bate. Son oeuvre dé­bute vé­ri­ta­ble­ment au dé­but des an­nées 1950 et re­flète ses riches ex­pé­riences de vie. Wes­ter­mann est très ha­bile de ses mains pour tra­vailler le bois (il a exer­cé le mé­tier de char­pen­tier). Ses sculp­tures évoquent d’étranges re­li­quaires al­lé­go­riques. Clean Air (1964) consiste en trois cubes de verre aux arêtes de bois cen­sés pu­ri­fier l’air am­biant. Death Ship of no Port (1968) est un cof­fret abri­tant un mo­dèle ré­duit de ba­teau de guerre. Quant à la Sui­cide To­wer (1965), un es­ca­lier per­met d’en at­teindre le som­met, où une sorte de plon­geoir in­vite au saut ul­time. Ses des­sins ne sont pas moins re­mar­quables. Réa­li­sés à l’encre et à l’aqua­relle, ils sont han­tés de na­vires fan­tômes, d’avions qui s’abîment, et d’in­quié­tants ai­le­rons noirs croisent tou­jours dans les pa­rages. La gé­né­ra­tion sui­vante, ap­pa­rue dès le mi­lieu des an­nées 1960, se struc­ture da­van­tage en groupes, sur le mo­dèle des for­ma­tions de rock: les Hai­ry Who, Non­plus­sed Some, False Image, Mar­riage Chi­ca­go Style et Chi­ca­go An­ti­gua. L’exposition Fa­mous Ar­tists of Chi­ca­go ras­semble les oeuvres de neuf ar­tistes ac­tifs au sein de ces di­verses « confré­ries », qui ex­po­saient alors ré­gu­liè­re­ment au Hyde Park Art Cen­ter. Ils re­cou­vraient les murs de li­no­leum à mo­tifs flo­raux pour y ac­cro­cher des por­traits psy­ché­dé­liques (Ed Pa­schke), des pay­sages de ban­lieue an­gois­sants (Roger Brown), des che­ve­lures un rien fé­ti­chistes (Ch­ris­ti­na Ram­berg), ou des corps mons­trueux (Jim Nutt). Face au pro­fes­sion­na­lisme du pop art new-yor­kais, ils ont in­ven­té une forme de pop dé­viant, dé­glin­gué et ir­ré­vé­ren­cieux, mâ­ti­né de folk et d’out­si­der art. C’est là sans doute l’âme de la créa­tion illi­noise.

Ri­chard Ley­dier

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.