LYON Fred Deux

Art Press - - ÉVÉNEMENT -

Mu­sée des beaux-arts / 20 sep­tembre 2017 - 8 jan­vier 2018 Cette exposition pro­duit sur le vi­si­teur quelque chose qui est de l’ordre d’une ré­vé­la­tion. Les deux com­mis­saires, Syl­vie Ra­mond et Pierre Wat, nous font en ef­fet dé­cou­vrir le feu qui anime l’oeuvre en nous em­me­nant à l’in­té­rieur du « monde de Fred Deux », un monde fait par­fois de formes mons­trueuses ou or­ga­niques, mais sur­tout de fi­gures à la li­mite de l’in­forme, sur­gies dans et par le des­sin, à par­tir de la tache, où les lignes ré­vèlent plus qu’elles ne dé­fi­nissent. Dès la pre­mière salle le ton est don­né: de grands des­sins par­mi les­quels le Temps ma­gique, grand trip­tyque où se mêlent formes hu­maines et vé­gé­tales. On songe, face à cet en­tre­mê­le­ment de créa­tures fan­tas­tiques, au re­table d’Is­sen­heim, aux pein­tures de Jé­rôme Bosch. De plus, l’ob­jet, qui réunit l’écri­ture et le des­sin, évoque le livre – les livres des­si­nés que l’ar­tiste a réa­li­sés. On com­prend alors que ce trip­tyque ma­té­ria­lise le sur­gis­se­ment com­mun des formes et de la pa­role dans une vi­sion ex­ta­tique qui tra­verse pré­ci­sé­ment le temps. Ma­gique, il nous in­dique les forces que l’ar­tiste trouve dans les ob­jets d’art pre­miers – mon­trés dans l’exposition – sortes de fé­tiches pro­tec­teurs, pour que « la vie agisse ». Pre­mière ré­tros­pec­tive de l’ar­tiste dé­cé­dé en 2015, l’exposition per­met de prendre la me­sure d’une oeuvre ma­jeure, sai­sie jus­qu'à main­te­nant de ma­nière peut être trop frag­men­taire. « Ra­re­ment, dans l’art oc­ci­den­tal on a pous­sé le des­sin jus­qu’à sa pointe ex­trême chauf­fée à blanc », écrit Pierre Wat. L’exposition réus­sit à res­ti­tuer les étapes de cette re­cherche, sans en ré­duire la di­men­sion foi­son­nante et pro­téi­forme. Le monde de Fred Deux a d’abord pour ori­gine la cave, où il gran­dit, de­puis sa nais­sance en 1924, dans des condi­tions mi­sé­rables. Il faut sor­tir ou se tuer, pense-t-il alors. De cette pé­riode ré­sultent les monstres de la pé­riode noire ou le texte de la Ga­na, pu­blié en 1958. Mais à ce ré­cit de l’ori­gine s’en ajoute un autre, ce­lui de la dé­cou­verte par ha­sard de Paul Klee, le plai­sir pris aux cou­leurs avec de la nour­ri­ture, puis les taches de pein­ture où quelques traits font ap­pa­raître une forme, un monde in­té­rieur dont on ne sait s’il est ce­lui de l’ar­tiste ou s’il sur­git de la ma­cu­la­ture ini­tiale. À par­tir des an­nées 1980, le tra­vail de Fred Deux s’étend dans de grands for­mats qui dé­livrent une vi­sion d’un monde en­foui, d’une mé­moire souterraine. Mais ces vi­sions ré­sultent d’un aveu­gle­ment: l’ar­tiste re­couvre pro­gres­si­ve­ment ce qu’il vient de tra­cer afin de le pro­té­ger ; les formes ap­pa­raissent au sein de mi­nus­cules da­miers ré­pé­tés comme une trame, « li­ta­nie in­fi­nie », écrit l’ar­tiste. Pour voir, pour se faire voyant, il faut se perdre. Les au­to­por­traits ne dé­livrent pas l’image de soi, mais celle de la perte, celle du double, mais aus­si d’une pro­fon­deur illi­mi­tée qui re­monte dans les pliures de la forme or­ga­nique. L’exposition nous fait per­ce­voir le ré­cit de cette désa­lié­na­tion de l’ar­tiste, de cet aban­don au des­sin à tra­vers le­quel se trans­met un sen­ti­ment si pro­fond et si large d’hu­ma­ni­té.

Ro­main Mathieu ——— This ex­hi­bi­tion is a bit of a re­ve­la­tion. The two cu­ra­tors, Syl­vie Ra­mond and Pierre Wat, re­veal the pas­sion that fires this ar­tist’s work by ta­king us in­to “Fred Deux’s world,” a world that is so­me­times made up of mons­trous or or­ga­nic forms, but es­pe­cial­ly of fi­gures that verge on the form­less and burst out from the dra­wing, where they start with marks. The lines here re­veal more than they de­fine. The tone is set in the ve­ry first room: large dra­wings, in­clu­ding Temps ma­gique, a big trip­tych com­bi­ning hu­man and plant forms. Seeing this tangle of fan­tas­ti­cal shapes, one thinks of the Isen­heim al­tar­piece and the pain­tings of Hie­ro­ny­mus Bosch. What’s more, the ob­ject, com­bi­ning wri­ting and dra­wing, is ra­ther like a book—the drawn books made by this ar­tist. It be­comes clear that this trip­tych ma­te­ria­lizes the com­mon emer­gence of forms and speech in an ecs­ta­tic vi­sion, and tells us about the forces that the ar­tist finds in ob­jects of tri­bal art (as shown in the ex­hi­bi­tion), which are like pro­tec­tive fe­tishes that will al­low “life to act.” In this, the first re­tros­pec­tive of this ar­tist who died in 2015, we can gauge the im­por­tance of his work. “It is rare in Wes­tern art for dra­wing to be dri­ven to its white-hot ex­treme,” writes Pierre Wat. The ex­hi­bi­tion ma­nages to link the dif­ferent phases in the ar­tist’s re­search wi­thout li­mi­ting its pro­tean pro­fu­sion. With Fred Deux, it all be­gan in the cel­lar where he grew up in wret­ched condi­tions. Ei­ther get out or kill your­self, he thought to him­self at the time. Wit­ness the mons­ters of the black per­iod and Ga­na, the text pu­bli­shed in 1958. But over this ori­gin sto­ry is ad­ded his chance dis­co­ve­ry of Paul Klee, the plea­sure he took in co­lor, first in his food and then in the blotches of paint in which lines bring in­to view a form, per­haps a pic­ture of the ar­tist’s in­ner world or just a fig­ment conju­red by the ini­tial stains. In the Otages se­ries, made, in the ear­ly 1960s, the dra­wing seems to take shape in­side the pa­per and come alive of its own ac­cord. This is the re­ve­la­tion of a world on the sheet, one that the ar­tist was constant­ly ex­plo­ring, right up to the last se­ries of the 2000s. Star­ting in the 1980s, Deux’s work ex­ten­ded in­to large for­mats that de­li­ve­red a vi­sion of the bu­ried world of an un­der­ground me­mo­ry. But these vi­sions re­sult from a blin­ding: as he goes along, the ar­tist co­vers over what he has just tra­ced in or­der to pro­tect it: the forms ap­pear wi­thin ti­ny che­ckers that are re­pea­ted in a pat­tern, in what the ar­tist cal­led an “in­fi­nite li­ta­ny.” To see, and to be seen, he had to lose him­self. What the self­por­traits show is not an image of the self, but that of loss, that of the double, but al­so of an un­li­mi­ted depth that rises up through the folds of or­ga­nic form. The ex­hi­bi­tion tells us the sto­ry of the ar­tist’s dis-alie­na­tion, of his aban­don­ment to dra­wing, through which we can sense such a deep, broad fee­ling of hu­ma­ni­ty.

Trans­la­tion, C. Pen­war­den

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