Jacques hen­ric

Art Press - - MAGIC AND LOSS -

Georges Di­di-Hu­ber­man, Ni­ki Gian­na­ri Pas­ser, quoi qu’il en coûte Mi­nuit, 104 p., 11,50 eu­ros

Au 17e siècle se pra­ti­qua le culte du Coeur-Roi. Il y a quelque temps dé­jà que notre Ré­pu­blique s’est dé­bar­ras­sée des rois et de leur culte, mais il en est un, de culte, avec le­quel on n’en a pas fi­ni, le culte du coeur. In­cre­vable, ce­lui-là. Qui ose­rait avouer qu’il est sans coeur ? Phi­lippe Mu­ray réunis­sait les sec­ta­teurs de notre or­gane vi­tal sous l’ap­pel­la­tion de cor­di­coles ou cor­dio­lâtres (de cor, cor­dis : coeur). Toute la mi­sère du monde leur fend le coeur. Ils souffrent, s’in­dignent, dé­noncent, pé­ti­tionnent, ma­ni­festent, ac­cusent l’État, les ins­ti­tu­tions, les res­pon­sables po­li­tiques, les élites, l’in­tel­li­gent­sia, les voi­sins de pa­lier, tous ceux qui n’ont pas un coeur aus­si gros que le leur. Ces amou­reux de l’hu­ma­ni­té, athées ou croyants, nour­rissent sou­vent en eux une ro­buste haine des in­di­vi­dua­li­tés sin­gu­lières. Le Ch­rist a pour­tant dit « Ai­mez­moi », « Ai­mez-vous, l’un l’autre », et ja­mais « Ai­mez le monde », « Ai­mez le genre hu­main », Dos­toïevs­ki po­sait cette ques­tion aux belles âmes de son temps: Vous qui dé­cla­rez votre flamme pour une hu­ma­ni­té abs­traite, qu’avez-vous fait pour ai­der, pour don­ner un peu de bon­heur à ceux qui vous en­tourent, qui sont proches? Tel évêque qui s’est in­vi­té dans un camp de Roms pour dé­li­vrer un mes­sage de so­li­da­ri­té et d’amour, avant de vite re­par­tir dans sa confor­table voi­ture avec chauf­feur, au­rait peut-être été chré­tien­ne­ment mieux ins­pi­ré de pro­po­ser aux fa­milles les plus dé­mu­nies un ac­cueil dans un des nom­breux ter­rains et bâ­ti­ments que l’Église pos­sède à Pa­ris. De même l’ac­tuel très hu­ma­niste Saint-Père qui re­proche aux États eu­ro­péens de ne pas ac­cueillir l’en­semble des mi­grants mais ne pro­pose pas d’en re­ce­voir un cer­tain nombre dans son État à lui (le Va­ti­can est vaste). En re­vanche, hom­mage à ce mo­deste cu­ré qui va sur le ter­rain, au mi­lieu des Roms, pour leur ap­por­ter sou­tien et aide ma­té­rielle. Après ce long pré­am­bule, j’en viens à l’ob­jet de cette chro­nique, le beau livre si­gné de Georges Di­di-Hu­ber- man et Ni­ki Gian­na­ri, Pas­ser, quoi qu’il en coûte. Un livre consa­cré aux mi­grants, à ceux que Georges Di­diHu­ber­man ap­pelle « ré­fu­giés », « re­ve­nants », ou « spectres », re­pre­nant ain­si la phrase inau­gu­rale du Ma­ni­feste du Par­ti com­mu­niste, « Un spectre hante l’Eu­rope », à cette dif­fé­rence près que Marx et En­gels par­laient d’un spectre, alors que, lui, par une mise au pluriel qu’il consi­dère fon­da­men­tale (« spectres »), dé­signe non une masse, une en­ti­té, mais des « êtres concrets, des êtres hu­mains, qui in­carnent nos re­la­tions éthiques ou po­li­tiques et n’ont, par consé­quent, rien à voir avec une idée gé­né­rale, si puis­sante soit-elle (comme l’est celle du com­mu­nisme) dans notre culture eu­ro­péenne ».

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