Ro­bert storr

Art Press - - COLOMBIE -

La tradition est bien éta­blie. Un po­lé­miste d’avant-garde ef­fec­tue un tour d’ho­ri­zon de son époque, réunit un groupe hé­té­ro­clite d’ar­tistes émer­gents dont l’iden­ti­té in­di­vi­duelle est en­core en cours de for­ma­tion, les at­telle à un ma­ni­feste to­ni­truant et lance un « mou­ve­ment », concept plus connu au­jourd’hui sous le nom de « marque ». Il y fait en­suite ré­gner sa loi aus­si long­temps qu’il par­vient à les gar­der en­semble, et que dure l’élan col­lec­tif ini­tial. C’est ce qu’ont fait Fi­lip­po Ma­ri­net­ti avec le fu­tu­risme vers 1907-1908, An­dré Bre­ton avec le sur­réa­lisme en 1924. Au mi­lieu des an­nées 1940, Cle­ment Green­berg et Ha­rold Ro­sen­berg ri­va­li­sèrent pour la di­rec­tion et la no­mi­na­tion de la « pein­ture à l’amé­ri­caine » / « ac­tion pain­ting », plus connue sous le nom d’ex­pres­sion­nisme abs­trait. À l’époque-clé du bou­le­ver­se­ment po­li­tique et cultu­rel de 1967-1968, le jeune cri­tique Ger­ma­no Ce­lant ras­sem­bla une bande tout aus­si dis­pa­rate de jeunes Ita­liens, mon­ta des ex­po­si­tions, écri­vit un livre sur la ten­dance qu’il pré­ten­dait pré­sen­ter, qu’il nom­ma arte po­ve­ra. Il en est res­té le prin­ci­pal pro­mo­teur. Dans l’his­toire des mou­ve­ments et des « marques », l’arte po­ve­ra et son « P-DG » au­ront joui d’une lon­gé­vi­té ex­cep­tion­nelle : cin­quante ans. Le groupe de base est for­mé de Gio­van­ni An­sel­mo, Pier Pao­lo Cal­zo­la­ri, Jan­nis Kou­nel­lis, Ma­rio Merz, Giu­lio Pao­li­ni, Mi­che­lan­ge­lo Pis­to­let­to et Gil­ber­to Zo­rio. Du­rant cette très longue pé­riode, je ne me sou­viens que d’une exposition col­lec­tive de ces ar­tistes qui n’ait pas été or­ga­ni­sée ou « si­gnée » par Ce­lant : Ze­ro to In­fi­ni­ty AP 1962-1972, au Wal­ker Art Cen­ter en 2001. Les dates choi­sies par les com­mis­saires du Wal­ker étaient re­mar­quables : elles fixaient les dé­buts de l’arte po­ve­ra bien avant In Spa­zio, pre­mier en­semble réuni par Ce­lant, ex­po­sé à Gênes en 1967. Tout en es­sayant de main­te­nir sa main­mise sur les po­ve­ris­ti, Ce­lant a ré­cem­ment dû ad­mettre qu’Ila­na Son­na­bend, la pre­mière épouse, ex­cep­tion­nel­le­ment vi­sion­naire, pers­pi­cace, im­pé­né­trable et te­nace, de Leo Cas­tel­li, était aus­si au cou­rant que lui de ce qui se pas­sait alors – et, dans le cas de Pis­to­let­to,elle avait même plan­té son dra­peau la pre­mière en lui consa­crant une exposition per­son­nelle dans sa ga­le­rie pa­ri­sienne en 1964. L’ac­tion dé­ter­mi­nante de Son­na­bend en fa­veur de ces ar­tistes, qu’elle dé­fen­dit et col­lec­tion­na jus­qu’à sa mort en 2007, est pré­ci­sé­ment le fil conduc­teur de l’exposition col­lec­tive ac­tuel­le­ment pré­sen­tée à la ga­le­rie Lé­vy Gor­vy. Ce­lant n’a ain­si pas d’autre choix que de re­non­cer pour une fois à avoir son nom en haut de l’af­fiche et d’ac­cep­ter de par­ta­ger le pre­mier rôle. Le jour est proche, es­pé­rons-le, où une ins­ti­tu­tion aus­si cou­ra­geuse que le Wal­ker se pen­che­ra à nou­veau sur ces ar­tistes, et leur sur­gis­se­ment, hors de sa pré­sence ja­louse et de son in­cu­rable nar­cis­sisme. Qu’il suf­fise de dire ici qu’avec le con­cours de Ce­lant, l’arte po­ve­ra brille de tous ses feux sur les trois étages de l’es­pace de la ga­le­rie Lé­vy Gor­vy, sur Ma­di­son Ave­nue, élé­gam­ment amé­na­gée dans le style d’une mai­son de ville. Les ar­tistes les plus im­por­tants sont re­pré­sen­tés par des oeuvres soi­gneu­se­ment ins­tal­lées et mer­veilleu­se­ment bien choi­sies. Elles ont en com­mun d’avoir at­ti­ré l’oeil de la re­dou­table Son­na­bend à un mo­ment don­né. Cette pré­sen­ta­tion « haut de gamme » contraste avec les es­paces bruts au­tre­fois sup­po­sés in­sis­ter sur la « pau­vre­té » des ma­té­riaux qui était le com­mun dé­no­mi­na­teur du groupe. La pré­di­lec­tion de l’arte po­ve­ra pour les qua­li­tés éphé­mères de la glace, de la cire, de ma­tières vé­gé­tales et d’autres sub­stances pé­ris­sables ou su­jettes à des mu­ta­tions, re­joi­gnait le ca­rac­tère va­riable et cir­cons­tan­ciel de l’ins­tal­la­tion et de l’art mi­ni­mal et pro­ces­suel an­glo-saxons. Il trans­for­mait ain­si une sé­mio­tique sur­tout in­dus­trielle et com­mer­ciale en une sé­mio­tique na­tu­relle, ou du moins es­sen­tiel­le­ment mé­ta­mor­phique. Tout comme Cé­zanne af­fir­mait vou­loir « faire de l’im­pres­sion­nisme quelque chose de so­lide et du­rable comme l’art des mu­sées », les po­ve­ris­ti étaient ex­trê­me­ment conscients des tra­di­tions ar­tis­tiques ita­liennes et s’ef­for­cèrent d’en­trer en com­pé­ti­tion avec elles en évo­quant cer­tains de leurs traits. En en­ser­rant des feuilles de lai­tue fraîche entre deux blocs de marbre po­li, Sans titre (1968) d’An­sel­mo est à cet égard em­blé­ma­tique des am­bi­guï­tés es­thé­tiques et so­ciales tou­jours fé­condes de l’arte po­ve­ra, de ses ori­gines ur­baines et de son charme luxueux. Il a ra­re­ment eu plus fière al­lure, plus « chez lui » qu’à la ga­le­rie Lé­vy Gor­vy.

Tra­duit par Laurent Pe­rez ——— It’s a well-es­ta­bli­shed tradition. An avant-garde pam­phle­teer sur­veys the ho­ri­zon, rounds up a dis­pa­rate group of emer­ging ar­tists whose in­di­vi­dual iden­ti­ties are still in for­ma­tion, yokes them to­ge­ther with a bom­bas­tic ma­ni­fes­to, and launches a “mo­ve­ment”—no­wa­days bet­ter known as a “brand.” The­reaf­ter he rules the roost for so long as he can keep them to­ge­ther and so long as their col­lec­tive mo­men­tum lasts. Fi­lip­po Ma­ri­net­ti did it with Fu­tu­rism around 1907–08, An­dré Bre­ton with Sur­rea­lism in 1924, Cle­ment Green­berg and Ha­rold Ro­sen­berg due­led over who would pre­side over—and name— Ame­ri­can-type Pain­ting/Ac­tion Pain­ting, bet­ter known as Abs­tract Ex­pres­sio­nism, in the mid–1940s. In the pi­vo­tal per­iod of po­li­ti­cal and cultu­ral uphea­val bet­ween 1967 and 1968, the you­th­ful cri­tic Ger­ma­no Ce­lant ral­lied a si­mi­lar­ly di­verse band of young Ita­lians, moun­ted se­ve­ral ex­hi­bi­tions, wrote a book about the ten­den­cy they were said to present, bap­ti­zed it Arte Po­ve­ra and has re­mai­ned its prin­ci­pal voice ever since. For mo­ve­ments/brands Arte Po­ve­ra and its CEO have had an ex­cep­tio­nal­ly long run: fif­ty years. The es­sen­tial

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