Les re­trai­tés bri­tan­niques de Com­biers ron­gés par l’in­cer­ti­tude

Aujourd'hui en France - - POLITIQUE - Com­biers (Dor­dogne) De nos en­voyés spéciaux BÉRANGÈRE LEPETIT

Kate risque de perdre 10 % de sa re­traite Ali­son pour­ra-t-elle en­core sié­ger à la mai­rie ?

DE­PUIS QUATRE JOURS, tout a bas­cu­lé à Com­biers. « On dort cinq heures par nuit. Je m’in­quiète pour nous et pour tout le monde là-bas. Ce Brexit, c’est com­plè­te­ment fou, idiot, non dé­mo­cra­tique ! » res­sassent, entre co­lère et stu­pé­fac­tion, Kate Dou­glas et sa co­pine Ali­son Tur­rif as­sises de­vant un verre de jus de pomme. A vue de nez, nul ca­ta­clysme n’a en­core at­teint leurs mai­sons en pierre, l’église du XIIe siècle, la dis­co­thèque des Vieilles Forges, les rues pai­sibles de ce bourg de 129 âmes — dont 25 % de Bri­tan­niques — à la fron­tière entre la Cha­rente et la Dor­dogne. Mais pour tous ces fer­vents dé­fen­seurs de l’Union eu­ro­péenne, les Ecos­saises Kate et Ali­son, les An­glais Anne, Pe­ter, Iris, Steve, toute la pe­tite com­mu­nau­té de Bri­tan­niques aux che­veux gris dont les jours coulent tran­quille­ment ici de­puis les an­nées 1990, la vie est comme « en sus­pens ». « C’est le saut dans l’in­con­nu… On peut tout ima­gi­ner mais on ne sait rien. Ça ouvre plein d’ano­ma­lies », ré­sume, bien désem­pa­rée, la bande de co­pains, an­ciens profs, phar­ma­ciens, mé­de­cins, qui se ré­jouit en­core d’avoir at­ter­ri un jour dans ce « fan­tas­tique pe­tit vil­lage où les gens [les] ont ac­cueillis du fond du coeur (sic) ».

Alors pour se ras­su­rer, on trouve des bous­soles. La BBC le ma­tin. Les amis et la fa­mille par Skype. Le té­lé­phone por­table où on suit, heure par heure, le cours de cette sa­ta­née livre ster­ling qui n’en fi­nit plus de bais­ser. « 1,25 € hier soir. 1,19 € tout à l’heu- re », as­sène Steve. Cha­cun ré­agit comme il peut. « Je vais de­man­der ma re­traite fran­çaise, à la­quelle j’ai droit. 96 € par mois, c’est dé­jà ça », as­sume Kate. En­sei­gnante à la re­traite, elle risque de perdre 10 % de sa pen­sion de 1 900 € dès le mois pro­chain. « Mais je ne sais pas si je pour­rai conti­nuer à en­tre­te­nir ma mai­son », pour­suit la sexa­gé­naire. Steve, lui, se de­mande s’il ne va pas faire la na­vette pour réa­li­ser quelques éco­no­mies. Six mois à Com­biers. Six mois dans le sud de l’An­gle­terre, où il est né. Elue mu­ni­ci­pale dans le vil­lage, la rousse Ali­son s’était pas­sion­née pour les dé­bats sur les che­mins com­mu­naux, le ra­mas­sage des or­dures, la gué­guerre entre la Cha­rente et la Dor­dogne. Mieux, elle avait tra­duit conscien­cieu­se­ment le bud­get mu­ni­ci­pal en an­glais dans « les Echos de Com­biers ». Au­jourd’hui, pa­ta­tras. At-elle tou­jours le droit de sié­ger à la mai­rie ? Avec Kate, cette uni­ver­si­taire épluche de­puis trois jours des for­mu­laires pour se faire na­tu­ra­li­ser, bien dé­ci­dée à res­ter « vivre ici ». « On se sen­tait eu­ro­péennes. Ni écos­saises ni fran­çaises. Au­jourd’hui, il faut choi­sir », s’alarment ces femmes, dé­jà nos­tal­giques. « Pour nous, l’Eu­rope, c’était la grande aven­ture. La pro­messe de voyages. De ren­con­trer toutes les cul­tures. L’his­toire de notre vie. »

Les deux chats d’Iris craignent d’être mis en qua­ran­taine

Puis il y a toutes ces ques­tions qui écourtent les nuits. La san­té ? « Notre E 111, la carte eu­ro­péenne d’as­su­rance ma­la­die, va-t-elle res­ter va­lable ? » in­ter­roge Kate. Iris s’in­quiète sur­tout pour la li­ber­té de cir­cu­la­tion de ses deux chats qui vont su­bir une qua­ran­taine de six mois lors­qu’ils vou­dront re­mettre une patte outre-Manche. Comme avant 2000. « Eux aus­si, ils avaient la li­ber­té de cir­cu­la­tion ! » rous­pète-t-elle. Et de se prendre à rê­ver : « Rien n’est fait. Rien n’a en­core été vo­té. » Reste une cer­ti­tude. Cette idée que, quoi qu’il ar­rive, même si ce cau­che­mar de­vait s’ar­rê­ter là, même si « la vie conti­nue comme avant, dit Kate, c’est dans la tête que ça va chan­ger ».

Com­biers (Dor­dogne), lun­di. Dans ce bourg pai­sible, 25 % des 129 ha­bi­tants sont des Bri­tan­niques ve­nus cou­ler des jours tran­quilles. Leur quié­tude et leurs condi­tions de vie sont dé­sor­mais menacées par la sor­tie du Royaume-Uni de l’Union eu­ro­péenne.

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