La France, le nou­veau

AGRICULTURE. L’achat par des in­ves­tis­seurs chi­nois, l’hi­ver der­nier, de champs dans le Ber­ry sus­cite l’émoi d’élus lo­caux et de la FNSEA, le prin­ci­pal syn­di­cat de la pro­fes­sion.

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Em­ma­nuel Gros, vice-pré­sident de la chambre de com­merce fran­çaise en Chine BÉRANGÈRE LEPETIT

ET VOILÀ que l’em­pire du Mi­lieu s’ac­ca­pare nos terres ! Après les ac­qui­si­tions ré­centes du Club Med, la par­ti­ci­pa­tion au sau­ve­tage de PSA ou le ra­chat des pé­pites du prêt-àpor­ter pa­ri­sien Maje, San­dro et Clau­die Pier­lot, un fonds d’in­ves­tis­se­ment chi­nois vient — qui l’eût cru ? — de mettre la main sur 1 700 ha où on­dulent blé, orge et col­za en rase cam­pagne. De vastes champs en pleine terre ber­ri­chonne connue pour son fro­mage de chèvre. D’autres pro­jets de ra­chats se­raient en cours dans la ré­gion.

« Après l’Al­le­magne, la Chine pa­rie dé­sor­mais sur la France avec un fort in­té­rêt pour le boeuf, le porc, le pou­let ou en­core le lait, les cé­réales. L’ali­men­ta­tion fran­çaise bé­né­fi­cie d’une image d’ex­cel­lence dans un pays où la classe moyenne ne veut plus des scan­dales ali­men­taires à ré­pé­ti­tion », dé­crypte Em­ma­nuel Gros, vice-pré­sident de la chambre de com­merce fran­çaise en Chine et di­ri­geant chez B & A In­vest­ment Ban­kers, une banque d’af­faires in­ter­na­tio­nale.

La ten­dance risque de s’am­pli­fier. D’après une étude ré­cente du ca­bi­net amé­ri­cain Ba­ker & McKen­zie, l’Eu­rope est de­ve­nue en 2015, de­vant l’Amé­rique du Nord, l’une des prin­ci­pales cibles des in­ves­tis­se­ments chi­nois dans tous les sec­teurs. L’an der­nier, 20,7 Mds€ ont été in­ves­tis sur le conti­nent. Et la France ? Les Chi­nois y ont in­ves­ti 7,2 Mds€ entre 2000 et 2014. Dont une (pe­tite) par­tie dans l’agriculture. Dans l’Indre, le groupe in­dus­triel Chi­na Hon­gyang achète de­puis jan­vier des sur­faces im­por­tantes de terres cé­réa­lières et la pi­lule a par­fois du mal à pas­ser (voir ci-contre). D’au­tant plus qu’il paie l’hec­tare jus­qu’à trois à quatre fois le prix du mar­ché. Cer­tains agri­cul­teurs y voient une op­por­tu­ni­té : dans l’Indre, les élus des com­munes concer­nées ont re­çu des di­zaines de coups de fil d’ex­ploi­tants en­det­tés, aux quatre coins de l a France, dé­si­rant vendre leurs terres et leurs fermes à ces si gé­né­reux fi­nan­ciers chi­nois. La ma­chine à fan­tasmes s’em­balle.

Côté chi­nois, quel est l’in­té­rêt ? C’est bien simple, avec plus de 20 % de la po­pu­la­tion mon­diale sur un ter­ri­toire qui ne compte que 8 % du to­tal des terres culti­vables du monde, le géant asia­tique a be­soin de s’ap­pro­vi­sion­ner à l’étran­ger (voir ci-des­sous) et, si pos­sible, avec des pro­duits de qua­li­té. Or, en Chine, les ali­ments fran­çais ont la cote. Echange de bons pro­cé­dés ? Pas si simple. L’ar­ri­vée des Chi­nois dans le Ber­ry ques­tionne et di­vise le monde ru­ral qui s’in­quiète qu’un jour l’en­semble des ré­coltes ne parte di­rec­te­ment en Asie.

« Un Chi­nois s’in­té­resse à un lo­pin de terre et c’est le branle-bas de com­bat ! iro­nise Em­ma­nuel Gros. La terre n’est pas dé­lo­ca­li­sable et vu sa si­tua­tion éco­no­mique, les chances sont in­fi­ni­té­si­males que la France de­vienne comme l’Afrique le gre­nier de la Chine. Ce­la va dy­na­mi­ser le ter­ri­toire en dé­ve­lop­pant le tou­risme et créer des em­plois », veut-il croire.

Certes, mais l’ac­qui­si­tion dans le Ber­ry ne s’est pas faite to­ta­le­ment dans les règles de l’art. Le groupe Chi­na Hon­gyang n’a ra­che­té que 98 % des parts des ex­ploi­ta­tions ber­ri­chonnes et ce par l’in­ter­mé­diaire d’un homme d’af­faires très dis­cret, Marc Fres­sange fon­da­teur de Wa­na­doo et de Ouh­là­là, une en­tre­prise spé­cia­li­sée dans la com­mer­cia­li­sa­tion de vin fran­çais en Chine (sol­li­ci­té à plu­sieurs re­prises, ce­lui-ci n’a pas don­né suite à nos de­mandes d’in­ter­views). L’ad­mi­nis­tra­tion s’est d’ailleurs sai­sie de ce dos­sier. En­trée en vi­gueur le 1er avril — soit avant le ra­chat des terres du Ber­ry — la loi d’ave­nir sur l’agriculture im­pose en ef­fet (ar­ticle 29) à tout nou­veau pro­prié­taire d’ob­te­nir l’au­to­ri­sa­tion du pré­fet avant toute ex­ploi­ta­tion de terres. En se ba­sant sur cette loi, l’Etat vient de dé­po­ser deux mises en de­meure aux pro­prié­taires chi­nois de l’Indre pour leur in­ter­dire de pour­suivre leurs se­mis… N’est-ce pas là un exemple de pa­trio­tisme éco­no­mique mal pla­cé ? Pour la FNSEA, le syn­di­cat agri­cole ma­jo­ri­taire, le pro­blème est ce­lui de l’ins­tal­la­tion de jeunes ex­ploi­tants fran­çais, ren­due for­cé­ment plus com­pli­quée par l’ar­ri­vée de ri­chis­simes in­ves­tis­seurs et la spé­cu­la­tion qui peut en dé­cou­ler.

« Un Chi­nois s’in­té­resse à un lo­pin de terre et c’est le branle-bas de com­bat ! »

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