Gre­nier à blé des Chi­nois ? « On vend notre pays par pe­tits mor­ceaux ! »

Mi­chel Hé­troy,

Aujourd'hui en France - - LE FAIT DU JOUR - Ven­doeuvres, Clion et Châ­tillon-sur-Indre (Indre) De nos en­voyés spé­ciaux Her­vé Cou­peau, le pré­sident du syn­di­cat agri­cole FDSEA de l’Indre B.L. Pro­pos re­cueillis par B.L.

DU CÔTÉ DU VILLAGE de Ven­doeuvres, ils sont ap­pa­rus au mo­ment des fêtes de fin d’an­née. Une di­zaine d’hommes et de femmes âgés d’une tren­taine d’an­nées. Les femmes, chaus­sées de ta­lons « non adé­quats, iro­nise-t-on au Ca­fé du Centre, pour mar­cher dans les champs de blé ». Mais de ces in­vest i s s e ur s c hi noi s qui v i e nnent d’ache­ter 1 700 ha de terres agri­coles dans quatre vil­lages alen­tour, on ne sait rien de plus pré­cis. Seul le nom de leur in­ter­mé­diaire, l’homme d’af­faires Marc Fres­sange — qui n’a pas ré­pon­du à nos sol­li­ci­ta­tions — et le prix au­quel ils ont ra­che­té les terres — entre 11 000 € et 15 000 € l’hec­tare, se­lon les sources — re­viennent en boucle dans les conver­sa­tions. A l’Au­berge de SaintSul­pice, l’équi­pée a « com­man­dé du thé plu­tôt que du vin et plein de pe­tits plats fran­çais comme chez eux pour goû­ter », se sou­vient la gé­rante Vir­gi­nie. Après trois dé­jeu­ners, ils sont re­par­tis comme ils sont ve­nus. « Ici, les Chi­nois, ils sont par­tout mais on les voit j amais », ré­sume à sa ma­nière un client au Ca­fé du Centre.

Dé­sor­mais, c’est donc la Chi­na Hon­gyang, une en­tre­prise de four­ni­tures in­dus­trielles, qui est pro­prié­taire de 98 % des parts so­ciales de plu­sieurs fermes du Ber­ry : la Tour­nan­cière, le Grand Mée, Cham­brisse… De belles et ro­bustes bâ­tisses aban­don­nées, en pierre cal­caire, qui se dressent au mi­lieu d’hec­tares sans âme qui vive. Les gé­rants sont res­tés en place après l’achat par les in­ves­tis­seurs chi­nois, mais ont aban­don­né les fermes. « Avant, ici, c’était les Belges, les An­glais, les Hol­lan­dais », énu­mère, presque nos­tal­gique, Her­vé Cou­peau, pré­sident de la FDSEA de l’Indre, branche dé­par­te­men­tale de la FNSEA. A Ven­doeuvres, c’est même le géant amé­ri­cain de l’agroa­li­men­taire Del Monte qui a ven­du ses terres. « Du sable mal drai­né et sur­éva­lué », tacle l’agri­cul­teur.

Au mi­lieu de ces fo­rêts ver­doyantes, à trois heures de Pa­ris, à l’heure où de riches in­dus­triels ra­chètent les terres pour leurs par­ties de chasse à courre, c’est dé­sor­mais l’em­pire du Mi­lieu qui de­vient pro­prié­taire ter­rien. « Si ce­la crée des em­plois et per­met de va­lo­ri­ser les terres, je ne vois pas où est le mal », dé­fend Jean-Noël, le gé­rant du Ca­fé du Centre. « Ici, il y a en­core une men­ta­li­té de sei­gneurs, dé­plore-t-il. Et n’ou­blions pas que les chiffres du chô­mage font mal au coeur et que l’hec­tare est par­fois dé­va­lo­ri­sé à 4 000 € à peine. Les Chi­nois achètent à un prix bien meilleur et, pour l’ins­tant, ils ne font ni riz ni so­ja. » Quant au maire de Ven­doeuvres, il re­fuse de se mê­ler de cette af­faire. « C’est une tran­sac­tion pri­vée. Les terres sont pas­sées de X à Y, c’est tout. Pour l’ins­tant, les Chi­nois ne viennent pas piller la terre avec leurs ca­mions que je sache ? » s’agace Ch­ris­tophe Van­daele, le maire sans éti­quette du village.

Mais t o us l e s édiles du coin ne sont pas de son avis. Cer­tains grincent des dents ( voi r c i - c ontre), en choeur avec les re­pré­sen­tants syn­di­caux des agri­cul­teurs et la Sa­fer (so­cié­té d’amé­na­ge­ment fon­cier et d’éta­blis­se­ment ru­ral). « Ce qui les in­té­resse, ce sont les cultures fa­ciles à faire et qui de­mandent le moins de maind’oeuvre pos­sible, s’alarme Her­vé Cou­peau, le pré­sident du syn­di­cat FDSEA de l’Indre. Ils ne font que se ser­vir de ces terres. Pour l’ins­tant, ils tra­vaillent avec la co­opé­ra­tive loc al e — Axé­réal —, mais avec 20 000 ha on peut rem­plir un train, un ba­teau di­rec­tion l’étran­ger, s’alarme-t-il. Si de­main la France af­fronte une crise cli­ma­tique, la si­tua­tion risque d’être plus com­pli­quée à gé­rer. » LE MAIRE de Châ­tillon-sur-Indre, Mi­chel Hé­troy (DVD), s’alarme du ra­chat de terres de sa com­mune par le groupe Chi­na Hon­gyang. Qu’est-ce que cette tran­sac­tion vous ins­pire ? MI­CHEL HÉ­TROY. C’est peu plai­sant de voir ain­si un bout de la com­mune que j’aime pas­ser aux mains de ce fonds d’in­ves­tis­se­ment. Ce­lui­ci n’est pas pas­sé par les cir­cuits clas­siques du monde agri­cole, et je doute que ce ra­chat soit uni­que­ment un pla­ce­ment fi­nan­cier. A terme, nous pou­vons lé­gi­ti­me­ment nous in­ter­ro­ger sur la stra­té­gie des Chi­nois — qui eux manquent de terres — vi­sant à culti­ver des cé­réales en France. Que vou­lez-vous dire ? Est-ce qu’à terme, dans quelques an­nées, faute de terres, les Fran­çais ne vont pas être obli­gés d’im­por­ter des cé­réales plus chères que s’ils les culti­vaient en France ? On est en train de vendre notre pays par pe­tits mor­ceaux. Je le dé­plore. De­puis des lustres, le Ber­ry connaît des pro­prié­taires étran­gers. En quoi l’ar­ri­vée des Chi­nois change la donne ? Ef­fec­ti­ve­ment. Dans le Ber­ry, ces im­mi­gra­tions sont an­ciennes. Mais, his­to­ri­que­ment, ces pro­prié­taires eu­ro­péens ar­ri­vaient, culti­vaient, s’ins­tal­laient sur leurs terres dont les ré­coltes étaient ven­dues en France. Ils se sont in­té­grés à la vie lo­cale et vou­laient vivre ici. Les Chi­nois ne s’ins­tallent pas sur place. Ils ne font qu’uti­li­ser nos terres sans créer au­cun em­ploi. C’est très dif­fé­rent. La terre, c’est tout un sym­bole. Un mor­ceau de notre pa­tri­moine. Comme cer­tains hô­tels ou mo­nu­ments fran­çais. Comment ré­agi­rions-nous si nous ap­pre­nions que le châ­teau de Ver­sailles était ra­che­té par des Chi­nois ?

« Ce qui les in­té­resse, ce sont les cultures fa­ciles à faire et qui de­mandent le moins de main-d’oeuvre pos­sible »

Ven­doeuvres (Indre). Près de 1 700 ha de terres agri­coles ont été ra­che­tées par une en­tre­prise chi­noise, sé­duite par la no­to­rié­té des pro­duits fran­çais dans son pays.

Ven­doeuvres (Indre). Après les do­maines de Bor­deaux et de Bour­gogne, les fermes ber­ri­chonnes semblent convoi­tées par des in­ves­tis­seurs chi­nois.

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