« Er­do­gan a été com­plai­sant avec Daech »

Di­dier Bil­lion,

Aujourd'hui en France - - POLITIQUE - Pro­pos re­cueillis par ANTOINE TERREL

LE TRIPLE ATTENTAT à l’aé­ro­port in­ter­na­tio­nal d’Is­tan­bul est la cin­quième at­taque ka­mi­kaze en un an à frap­per la Tur­quie. Pour Di­dier Bil­lion, di­rec­teur ad­joint de l’Iris, le pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan porte une res­pon­sa­bi­li­té di­recte dans l’es­ca­lade des vio­lences. Comment ex­pli­quer cette vague d’at­ten­tats en Tur­quie ? DI­DIER BIL­LION. La si­tua­tion s’est ag­gra­vée de­puis juillet 2015, avec l’attentat de Su­ruç, près de la fron­tière sy­rienne. Il n’a ja­mais été re­ven­di­qué, mais a été at­tri­bué au groupe Etat is­la­mique (EI). Le gou­ver­ne­ment turc a alors dé­ci­dé d’en­ga­ger une lutte ré­so­lue contre le ter­ro­risme, met­tant pour l’oc­ca­sion l’EI et le PKK (Par­ti des tra­vailleurs du Kur- dis­tan) dans le même sac. De­puis, les opé­ra­tions mi­li­taires vi­sant le PKK sont les plus nom­breuses et en­traînent une ré­ac­tion du groupe re­belle kurde ou de ses ré­seaux sa­tel­lites. Mais le re­tour­ne­ment d’Er­do­gan concer­nant l’EI a éga­le­ment eu des consé­quences. Le pré­sident Er­do­gan porte donc une res­pon­sa­bi­li­té par­ti­cu­lière ? Oui, à deux ni­veaux. De­puis 2011, Er­do­gan a une ob­ses­sion : ren­ver­ser le ré­gime de Ba­char al-As­sad. Il a pour ce­la fait preuve de com­plai­sance à l’égard de Daech. De­puis 2015, cette com­plai­sance a dis­pa­ru, et le gou­ver­ne­ment turc veut dé­man­te­ler l’or­ga­ni­sa­tion. Mais ce re­tour­ne­ment a en­traî­né des re­pré­sailles. Concer­nant les Kurdes, la stra­té­gie d’Er­do­gan est com­plè­te­ment contre-pro­duc­tive. En re­lan­çant la lut- te mi­li­taire contre le PKK, en en fai­sant l’en­ne­mi pu­blic nu­mé­ro un, il a vou­lu jouer la stra­té­gie de la ten­sion pour ga­gner les élec­tions lé­gis­la­tives de no­vembre der­nier. La lutte contre le ter­ro­risme doit être im­pla­cable, mais on ne peut pas mettre l’EI et le PKK sur le même plan. Ils n’ont ni la même his­toire ni les mêmes ob­jec­tifs po­li­tiques. Que doit faire le gou­ver­ne­ment turc pour sor­tir de cette spi­rale ? L’Etat turc doit conti­nuer à prendre sa place dans la guerre contre le ter­ro­risme de Daech, par­ta­ger ses ren­sei­gne­ments avec les autres pays, prendre part aux bom­bar­de­ments de la coa­li­tion. Concer­nant le PKK, la seule voie pos­sible est de re­prendre les né­go­cia­tions. La Tur­quie est éga­le­ment prise dans un pa­ra­doxe im­por­tant, puis­qu’en Sy- rie le par­ti kurde est l’ad­ver­saire le plus ef­fi­cace de Daech et qu’il est sou­te­nu no­tam­ment par la France et les Etats-Unis. Une Tur­quie in­stable est-elle un dan­ger pour l’Eu­rope ? L’Union eu­ro­péenne et la Tur­quie sont en né­go­cia­tion pour une adhé­sion turque de­puis 2005. Ces né­go­cia­tions ont été ge­lées, ce qui à mon sens est une erreur. La Tur­quie a un rôle in­dis­pen­sable pour la sta­bi­li­té ré­gio­nale. L’UE a éga­le­ment com­pris que les bar­rières ne re­tiennent pas les mi­grants et qu’elle a be­soin de trou­ver des ac­cords avec la Tur­quie pour gé­rer les flux. Le pro­blème est que l’Eu­rope s’en rend compte au mau­vais mo­ment, quand Er­do­gan est en plein rai­dis­se­ment au­to­ri­taire. Mais mal­gré les at­teintes aux li­ber­tés de plus en plus nom­breuses, nous de­vons ai­der la Tur­quie et ne pas la lais­ser s’en­fon­cer dans l’in­sta­bi­li­té.

« La Tur­quie a un rôle in­dis­pen­sable pour la sta­bi­li­té ré­gio­nale »

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.