L’en­fer sur mer

NAU­FRAGE. Le 2 juillet 1816, il y a 200 ans, la fré­gate la « Mé­duse » s’échoue au large de la Mau­ri­ta­nie. Un ra­deau construit à la hâte em­barque 147 per­sonnes… 15 sur­vi­vront au bout du cau­che­mar.

Aujourd'hui en France - - HISTOIRE - SÉ­BAS­TIEN XA­VIER

A L’AUBE du 7 juillet 1816, quand le ca­pi­taine Du­pont re­prend conscience, un ma­rin hal­lu­ci­né est en train de lui cou­per le pied. A 40 ans, ce vé­té­ran de la guerre, qui a fer­raillé contre les An­glais aux An­tilles et en Ven­dée contre les Chouans, a dé­jà connu l’hor­reur. Mais sur ce ra­deau à la dé­rive, per­du dans l’At­lan­tique, c’est autre chose en­core…

I l émerge en plein c au­che­mar : l es c adavres mu­ti­lés s’amon­cellent au­tour de lui, la plainte des mou­rants est per­ma­nente. Quant aux va­lides, dont le re­gard os­cille entre hé­bé­tude et rage, ils semblent in­quié­tants. Du­pont a per­du connais­sance du­rant cette nuit dan­tesque, as­som­mé par la chute du mât alors que des sol­dats ten­taient de dis­lo­quer le ra­deau… signe que la fo­lie est seule maître à bord.

Cinq jours plus tôt, le 2 juillet, la fré­gate la « Mé­duse », en route pour re­co­lo­ni­ser le Sé­né­gal (res­ti­tuée par l’An­gle­terre à la France), s’est échouée sur le banc de sable d’Ar­guin, à plus de 60 km des côtes mau­ri­ta­niennes. Son com­man­dant, Hugues Du­roy de Chau­ma­reys, l’in­com­pé­tence in­car­née, s’est trom­pé de cap. « Nous tou­chons, crie-t-il en sor­tant af­fo­lé de sa ca­bine. L’équi­page tente de dé­ga­ger le na­vire en l’al­lé­geant. En vain. Un ra­deau est construit pour y trans­bor­der des mar­chan­dises. Deux jours plus tard, une vio­lente tem­pête s’abat sur la « Mé­duse », qui se couche sur le cô­té.

Plu­sieurs voies d’eau s’ouvrent dans la ca­rène, la quille se brise… Pa­ni­qué, Chau­ma­reys dé­cide l’aban­don du na­vire. Les 396 passagers sont ré­par­tis en deux camps : le com­man­dant et la plu­part des of­fi­ciers se ré­servent cinq ca­nots et une cha­loupe. Le reste doit se conten­ter du ra­deau — la « ma­chine », comme ils l’ap­pellent — de 20 m sur 7. 147 in­for­tu­nés s’en­tassent sur 140 m2. La charge est si lourde qu’ils ont de l’eau à mi-cuisse. D’au­to­ri­té, les of­fi­ciers se sont pla­cés au centre, sec­teur stra­té­gique où re­posent de rares vivres, deux bar­riques d’eau et cinq de vin. Les cha­loupes sont cen­sées re­mor­quer le ra­deau jus­qu’à la côte, mais ce der­nier ra­len­tit leur pro­gres­sion. Plus tard, les amarres rompent ou sont dé­li­bé­ré­ment lar­guées. Chau­ma­reys — qui éco­pe­ra de trois ans de pri­son en 1817 — laisse faire. Le ra­deau dé­rive. Les ca­nots s’éloignent. D’abord in­cré­dules, les nau­fra­gés com­prennent vite.

La peur de man­quer pousse les sur­vi­vants au can­ni­ba­lisme

Le pre­mier soir, une vio­lente tem­pête se lève. Les vagues dé­ferlent sur le ra­deau, dé­pour­vu de bas­tin­gage. Au ma­tin, Alexandre Cor­réard, in­gé­nieur-géo­graphe, qui sur­vi­vra au drame, dé­nombre 20 morts, em­por­tés par les flots ou noyés, coin­cés entre des planches. Le so­leil et le vin font tour­ner les têtes, dé­jà ron­gées par la peur et le désespoir. La tem­pête re­prend le 6 au soir. Dé­jà, la ré­volte gronde contre les pri­vi­lé­giés du centre. Une lutte pour sur­vivre s’en­gage dans la nuit noire. Le groupe des of­fi­ciers mate la ré­bel­lion à coups de sabre et d’arme à feu. A l’aube du 3e jour, ils ne sont plus que 60…

Il y a tant de fa­çons de mou­rir sur cet es­quif. Em­por­té par les vagues, noyé, étouf­fé, sui­ci­dé, sa­bré, déshy­dra­té… mais de faim ? Non. La peur pa­nique de man­quer pousse les sur­vi­vants à man­ger très ra­pi­de­ment de la chair hu­maine, seule den­rée à bord, hor­mis quelques bras­sées de poissons vo­lants. « Ceux que la mort avait épar­gnés se pré­ci­pi­tèrent avi­de­ment sur les ca­davres […], les cou­pèrent par tranches, et quelques-uns les dé­vo­rèrent à l’ins­tant », rap­por­te­ra le mé­de­cin Hen­ri Sa­vi­gny.

Deux jours plus tard, le jeu de mas­sacre fait en­core 30 vic­times. Les autres sont en pi­teux état. Jambes ron­gées par le sel, peau brû­lée, dé­lire… Un « conseil de va­lides » dé­cide de pas­ser les plus faibles par-des­sus bord. Ils servent cette fois de pi­tance aux re­quins qui rôdent au­tour de cette nef des fous. Le 17 juillet, lorsque l’« Argus », par­ti à sa re­cherche, re­père en­fin le ba­teau ivre, ils ne sont plus que 15 — 4 d’entre eux dé­cé­de­ront peu après — à de­mi morts. Ac­cro­chés sur les cordes et le mât de for­tune, il y a pire en­core à voir : des lam­beaux de viande hu­maine qui sèchent au so­leil.

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