« Ils ont man­gé de la chair hu­maine jus­qu’au bout »

Jacques-Oli­vier Bou­don,

Aujourd'hui en France - - HISTOIRE - Pro­pos re­cueillis par C.D.S.

PRÉ­SIDENT DE L’INS­TI­TUT NA­PO­LÉON, spé­cia­liste du XIXe siècle, Jacques-Oli­vier Bou­don en­seigne l’his­toire à l’uni­ver­si­té Pa­ris-Sor­bonne. Il est l’au­teur d’un livre, éru­dit et ha­le­tant, sur ce fait di­vers qui a mar­qué son époque. Com­ment ex­pli­quer que le can­ni­ba­lisme com­mence dès le ma­tin du 3e jour de dé­rive ? JACQUES-OLI­VIER BOU­DON. Les es­to­macs de­vaient ti­railler, mais c’est sur­tout la peur d’avoir faim qui a dé­clen­ché l’an­thro­po­pha­gie, et le stress im­mense lié à leur si­tua­tion déses­pé­rée ain­si que l’ab­sence d’eau à bord. Ils n’avaient que du vin. L’ébrié­té et la déshy­dra­ta­tion ont été un cock­tail ter­rible avec le so­leil, im­pi­toyable en juillet du cô­té de la Mau­ri­ta­nie. Quand l'« Argus » les ré­cu­père, la pré­sence de lam­beaux de chair sé­chant le long du mât at­teste qu’ils ont man­gé de la chair hu­maine jus­qu’au bout. Quand elle est ébrui­tée, cette af­faire de­vient un scan­dale… Un choc, plu­tôt ! Et beau­coup de fas­ci­na­tion, pour cette his­toire de sur­vie dans un en­fer ab­so­lu. Des hommes qui en mangent d’autres, boivent leur urine, es­suient des tem­pêtes sur un es­quif qui s’en­fonce dans l’eau, qui s’entre-tuent. Dans ce huis clos dra­ma­tique, c’est une guerre ci­vile, une lutte des classes qui se jouent. L’his­to­rien Mi­che­let par­le­ra plus tard, avec ce fait di­vers, du nau­frage de la France… L’af­faire de­vient vite po­li­tique ? Deux France s’af­frontent. Les li­bé­raux, et avec eux les bo­na­par­tistes, s’em­parent de cette his­toire tra­gique pour dé­non­cer les ul­tra­roya­listes et ré­ac­tion­naires qui do­minent le pays, un an après la chute de Na­po­léon. Ces aris­to­crates re­van­chards, se scan­da­lisent-ils, n’ont pas hé­si­té — sym­bole de leur in­com­pé­tence — à nom­mer ca­pi­taine de la « Mé­duse » un des leurs, alors qu’il n’avait pas na­vi­gué de­puis 25 ans ! Cette af­faire per­met­tra de li­bé­rer la pa­role, que la Res­tau­ra­tion avait étouf­fée. Et ser­vi­ra d’exu­toire aux atro­ci­tés — can­ni­ba­lisme com­pris — com­mises pen­dant les guerres na­po­léo­niennes.

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