Au­top­sie d’un chef-d’oeuvre

Aujourd'hui en France - - HISTOIRE - CHARLES DE SAINT SAUVEUR

Théo­dore Gé­ri­cault a 26 ans en no­vembre 1817 quand il dé­vore le livre écrit par deux des sur­vi­vants, Sa­vi­gny et Cor­réard. Le peintre ima­gine l’oeuvre mo­nu­men­tale qu’il pour­ra ti­rer de cette odys­sée. Es­quisses, des­sins études… Il se met à l’ou­vrage, dans son ate­lier de la rue des… Mar­tyrs (Pa­ris IXe). Mais quelle scène du ré­cit choi­sir pour illus­trer son ta­bleau ? Il peint à l’aqua­relle une scène de can­ni­ba­lisme. Non, im­pos­sible : le pu­blic au­ra le coeur sou­le­vé à la vue de ces nau­fra­gés s’entre-dé­vo­rant pour sur­vivre. Il opte fi­na­le­ment pour la fin de l’épo­pée, quand l’«Argus », le ba­teau qui vient les dé­li­vrer du sup­plice, pointe à l’ho­ri­zon.

Ac­cueil mi­ti­gé en 1819

Gé­ri­cault tra­vaille d’ar­rache-pied pen­dant un an à sa com­po­si­tion, qu’il veut im­mense : plus de 7 m de large et près de 5 m de haut ! Il passe de longues heures à la morgue de l’hô­pi­tal Beau­jon pour des­si­ner ses ca­davres glis­sant dans la mer. Il fait ve­nir à l’ate­lier Sa­vi­gny et Cor­réard (ce­lui qui tend le bras, au mi­lieu) et les ré­pré­sente côte à côte. Autre mi­ra­cu­lé, Tou­cheLa­vi­lette, le char­pen­tier, lui fa­çonne une ma­quette ré­duite du ra­deau. Même son ami, le peintre Eu­gène Delacroix, est mis à contri­bu­tion pour prendre la pose. Plus sur­pre­nant, Gé­ri­cault place trois hommes de cou­leur sur le ra­deau, alors qu’il n’y en a eu en réa­li­té qu’un seul. Un vrai coup de ca­non po­li­tique contre le ré­gime roya­liste en place. Ce fai­sant, il dé­nonce l’es­cla­vage (il ne se­ra abo­li qu’en 1848) et la traite des Noirs, tou­jours ac­tive mal­gré son in­ter­dic­tion sup­po­sée. Pré­sen­té au Sa­lon de Pa­ris, le 25 août 1819, le ta­bleau re­çoit un ac­cueil mi­ti­gé, mal­gré le bon mot du roi Louis XVIII : « Vous avez peint là un nau­frage qui ne se­ra pas ce­lui de son au­teur ! » C’est à Londres, l’an­née sui­vante, que la re­nom­mée de ce chef-d’oeuvre de la pein­ture ro­man­tique pren­dra son en­vol. Jus­qu’à de­ve­nir l’un des ta­bleaux les plus pres­ti­gieux du Louvre.

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